Mon cher Romain,

Vous voudrez bien m’excuser pour cette familiarité puisque, après tout, nous ne nous sommes jamais rencontrés. J’ai pourtant l’impression de bien vous connaître et j’ai eu le plaisir de vous découvrir au fil des ans, dans votre extrême diversité et vos talents multiples. Vous aviez tant de cordes à votre arc qu’il ressemblait plus à une lyre, dont vous saviez admirablement pincer les cordes pour nous toucher et nous émouvoir.

Vous avez laissé un petit mot, le 2 Décembre 1980, avant de vous tirer un coup de fusil dans la tête : « J’ai tout dit, je me suis bien amusé, merci ». Sacré Romain. Du talent à en revendre, qui vous vaudra l’attribution de deux prix Goncourt. Vous étiez un phénomène ! Et si vous avez beaucoup dit, je suis sûr que vous aviez encore beaucoup à dire. Vous êtes parti trop tôt, cher Romain, et je vous en veux un peu, beaucoup, passionnément. Un talent comme le vôtre, on ne l’éteint pas avec une décharge de chevrotines. Vous en aviez certes le droit puisqu’il s’agissait de votre propre vie mais, ce faisant, vous vous êtes soustrait à notre admiration et nous avez privés de beaucoup d’autres bonheurs à venir de vous lire.

J’ai eu l’occasion récemment, dans un théâtre de Montréal, de voir votre pièce « La vie devant soi ». Admirable ! Cette même façon de crier votre émotion, comme dans « Clair de femme ». J’ai beaucoup aimé vos commentaires dans « Demain la nuit sera calme ». Ceux sur l’amour par exemple : « L’amour passe par des temps difficiles parce que pour aimer il faut d’abord avoir imaginé l’être aimé et l’imagination manque cruellement par les temps qui courrent ». Bien d’accord avec vous cher Romain, ou plutôt Roman puisque c’est votre prénom, Monsieur Kacev. Dans ce même livre vous décrivez vos rapports tendus avec le KGB et j’ai beaucoup souri parce que j’ai eu les mêmes mais j’aurai souhaité les subir avec autant d’humour que vous. Ceux qui ont lu le livre comprendront. Ces messieurs vous avaient pris en photo lors de certains exploits particuliers et menaçaient de vous faire chanter. Vous avez eu l’humour, et en russe en plus, de commenter les photos qui vous étaient présentées et de suggérer que vous pourriez servir à nouveau de modèle en fournissant une prestation plus honorable, avec la même dame ou une autre de leur choix. Dans le même genre d’humour vous racontez comment, en poste diplomatique pour la France aux Etats-Unis, vous aviez laissé des petits politiciens Français en visite et très insistants s’époumonner pour faire un discours devant des caméras vides et des micros débranchés.

Vous en avez vécu, des vies, cher Romain. Votre humour cinglant et votre incomparable façon de dénoncer la bêtise et de décrire la comédie humaine n’avaient d’égal que votre sensibilité à fleur de peau et votre incroyable talent à trouver le mot juste et ciseler des phrases touchantes qui nous vont droit au coeur et nous remuent les tripes.

Mon cher Romain, vous avez compris que vous nous manquez. Des phénomènes comme vous ne courrent ni les rues ni les prix littéraires. Et votre humour cinglant et désabusé, sur fond de tristesse nourrie d’une profonde angoisse existentielle, avait l’heur de dépeindre les émotions d’une autre façon. Inclassifiable, dieu merci, vous nous observez de là haut, et devez assurément encore beaucoup vous amuser. À moins que vous ne désespériez encore plus de la tragédie humaine... Merci pour avoir (presque) tout dit, car ce que vous nous avez dit était indispensable. C’est votre maman qui vous avait donné l’idée de votre nom de plume, de l’injonction russe « gari », « brûle » ! Vous avez brûlé de passion et brûlé à chaque instant de votre trop courte vie, Monsieur Romain Gary. Merci pour tous ces bonheurs.

Ashoka


 
 
 
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