1990-2010 : The World has Collapsed dira-t-on

Au tournant du nouveau millénaire, le monde bascule.

Tout commence plutôt bien avec l’effondrement du bloc communiste et l’entrée de 3 milliards de nouveaux capitalistes chinois, indiens, et ex-soviétiques dans un marché mondial hyper-intégré. L’idéal de la société de l’information parfaite prend forme avec le progrès fulgurant des réseaux de communication et de transport, la flexibilité croissante des unités de production, et des États de moins en moins répressifs envers les libertés. A la fin des années 90, on se prend à rêver d’un village mondialisé où chacun trouverait sa place et pourra faire ce qu’il veut où il veut avec qui il veut.

Pourtant, certaines tendances, parfois vieilles de plusieurs siècles, continuent de susciter l’inquiétude des plus pessimistes.

Certes le capitalisme semble avoir de beaux jours devant lui, avec l’entrée des pays émergents sur le marché et le potentiel des nouveaux marchés (technologies de l’information, biotechnologies, éco-industries, banques d’affaires...). Mais on est passé depuis 10-20 ans d’un capitalisme producteur à un capitalisme consommateur. Depuis le XIXe siècle, les deux moteurs principaux de l’économie étaient la guerre d’une part, la satisfaction des besoins d’une classe moyenne de plus en plus nombreuse d’autre part. A partir de 1945, la guerre ne mobilise plus les hommes ou les usines à grande échelle. A partir des années 70, la classe moyenne est majoritaire et ne peut pas progresser plus loin, toute société ayant besoin d’une classe populaire afin de continuer à fonctionner. Mais surtout, les consommateurs n’ont plus besoin de grand-chose : on ne produit plus pour satisfaire un manque, mais on génère des manques afin de continuer à produire. L’individu est sollicité par la pub à longueur de temps et se retrouve de plus en plus dépouillé de son appartenance au groupe, de son aspect spirituel, de son sens du sacré... Aux États-Unis, où la consommation est, plus que nulle part ailleurs, le moteur principal de la croissance, les crédits à la consommation explosent pour que l’économie continue de tourner. Le système commence à se heurter à son premier paradoxe : la demande ne peut pas croître indéfiniment, mais on ignore toujours comment vivre dans un monde en décroissance.

Depuis toujours des civilisations se sont effondrées sous les coups d’une crise malthusienne : la population croît trop vite pour les ressources naturelles disponibles et/ou la capacité à produire les nécessités de base. D’ailleurs, lire l’excellent "Effondrement" de Jared Diamond. La société d’abondance de la fin du XXe siècle est loin d’avoir conscience de cette historiographie. Pourtant, depuis longtemps des intellectuels de tous bords mettent le monde en garde : l’avenir ne sera pas l’âge de la science, l’âge de l’état de droit, ou encore l’âge de la sécurité, mais l’âge de la surpopulation. Si la fertilité a tendance à baisser quelque peu avec la croissance économique, la consommation par tête a tendance à croitre fortement, et de toutes manières la hausse marquée de l’espérance de vie augmente au final le nombre de têtes. Ainsi, le monde consomme ses ressources naturelles plus vite qu’elles ne se régénèrent. La dévastation des forêts tropicales, la surpêche, et le rejet de polluants dépassant la capacité de la planète à les évacuer, ne sont que quelques signes de cette crise écologique latente. Les deux crises pétrolières des années 70 font que le pétrole devient la question environnementale la plus angoissante, mais les solutions sont nombreuses et la transition vers l’après-pétrole pourra être effectuée sans trop de mal. Mais ceux sont bien les déséquilibres de l’écosystème qui sont la menace principale et qui constituent le deuxième paradoxe du système : le modèle économique ne peut continuer de fonctionner sans dévaster la planète jusqu’au dernier arbre.

Depuis les années 80 le pouvoir a plus ou moins déserté la politique. Reaganisme, Thatchérisme, crise de l’Etat-Providence, crise du modèle nordique... Le pouvoir est surtout financier : les banques d’affaires et les paradis fiscaux gèrent une part croissante des richesses de la planète. La dérégulation financière progresse durant l’ère Clinton-Blair : les hedge funds et autres fonds ultra-spéculatifs sont en plein boom dans les années 90 et 2000. La croissance du volume des transactions financières est bien plus importante que celle de l’économie réelle. Attirés par des bonus qui font tourner la tête, les jeunes esprits les plus brillants de la nouvelle génération deviennent ingénieurs financiers. Des montages financiers de plus en plus complexes auxquels personne ne comprend rien sont diffusés un peu partout.

Jusqu’aux années 70, le Moyen-Orient est une région relativement paisible : le Liban est la Suisse de la région, l’Irak de Saddam Hussein regorge de ressources en pétrole et devient le meilleur ami de l’Occident, l’Iran laïc du Shah s’industrialise avec une croissance à deux chiffres et des libertés, et l’Afghanistan est un royaume paisible où cohabitent des peuples aux traditions différentes. Durant les années 80, tout s’effondre. Le Liban est envahi par Israël et devient un terrain de jeux pour les groupes combattants, terroristes pour les uns et libérateurs pour les autres. L’Iran fait la révolution islamique et se fait attaquer directement par l’Irak, menant à une longue guerre sans vainqueur. L’Irak envahissant par la suite le Koweït, et l’Iran étant devenu une République Islamique ennemie des valeurs de l’Occident, les deux pays sortent du concert des nations. Quant à l’Afghanistan, elle est envahie par les soviétiques au début des années 80 et dévastée. Mais des groupes résistants aux tendances différentes défendent le pays, avant de se livrer à leur tour une guerre destructrice. Les Talibans en sortent vainqueurs et forment un régime ultra-fondamentaliste et répressif, qui accueille des combattants islamistes venus de partout.

Le décor est planté pour la décennie 2000-2010, tout est prêt à s’effondrer. Le 11 septembre 2001, c’est le 11 septembre, Dans la foulée l’Occident envahit l’Afghanistan, où s’entrainent une bonne part des terroristes internationaux trouvant leur financement occulte depuis le Pakistan. Le 11 septembre sert également de prétexte aux Etats-Unis pour envahir l’Irak, pourtant totalement innocente dans l’affaire, mais une propagande intense consolide l’amalgame dans les esprits des Américains. Les États-Unis sont alors positionnés dans une région regorgeant d’un pétrole de plus en plus rare, formant la base de leur mode de vie. Partout dans le monde s’implante l’idée de choc des civilisations et de choc des valeurs entre un Occident caricaturé et un Orient caricaturé.

A la fin des années 2000, une convergence de facteurs provoque une crise alimentaire mondiale pour les 3 milliards les plus pauvres. Même la classe moyenne des pays développés est touchée. Les sècheresses et les intempéries font de 2007 et 2008 une période particulièrement mauvaise pour les récoltes. Mais ce n’est pas la seule raison. Les fonds spéculatifs jouent au casino sur à peu près n’importe quoi, ce qui fait exploser le prix des matières premières, du pétrole au blé en passant par le riz. La crise du pétrole suscite une chasse aux énergies alternatives, parmi lesquelles les biocarburants. Des millions d’hectares de terres arables sont ainsi détournés du marché alimentaire afin de satisfaire la demande beaucoup plus juteuse du marché automobile.
En 2008, c’est également le début d’une crise mondiale pour les 2 milliards les plus riches. Tout part des États-Unis, où des banquiers ingénieux parviennent à travers des montages financiers incompréhensibles à faire des crédits immobiliers à des emprunteurs peu solvables, et à les diffuser à travers le monde dans des packages encore moins compréhensibles. Lorsque le château de cartes s’écroule, les banques d’affaires les plus prestigieuses déposent le bilan ou se font racheter par des banques de dépôt. Les bourses s’effondrent, 25 trillions de dollars s’évaporent. C’est une crise des liquidités, l’argent ne circule plus, jusqu’à ce que les États lancent un plan de sauvetage qui limite la casse. Mais la récession frappe tous les pays développés et l’impact sur l’économie réelle sera de longue durée.

Mais le monde s’est toujours relevé malgré les crises économiques, les famines, et les guerres. La spécificité du tournant du millénaire est l’ampleur des dégâts écologiques causés par les activités humaines. La prise de conscience débute enfin durant les années 2000. Les entreprises multiplient les efforts pour être plus « vertes », de nombreux pays prennent des engagements chiffrés pour limiter leur pollution, et les investissements dans la recherche pour les technologies propres sont de plus en plus importants. Mais les États-Unis et la Chine, les deux plus gros pollueurs de la planète, ne prennent aucun engagement. De plus il ne se passe pas un jour sans qu’un rapport scientifique s’alarme sur la montée des mers, la déforestation, la surpêche, l’extinction des espèces, la désertification, l’eau... Le monde est déjà frappé de plein fouet par une crise écologique qui ne fera qu’empirer.

Ainsi une nouvelle discipline fait son apparition au sein de la recherche : la géo-ingénierie. Le principe est de réparer les dégâts à l’aide de la technologie : reformation des glaciers, déviation des rayons solaires avec des satellites, diffusion de diverses substances dans l’atmosphère et les océans supposés rééquilibrer les écosystèmes... Si l’âge de la science doit se poursuivre, c’est avec la technologie que notre civilisation résoudra ses problèmes, si toutefois solution il y a. Reste à savoir si la technologie, contrairement à ce qu’elle a toujours fait, ne causera pas davantage de problèmes inattendus qu’elle n’en aura résolus. Le jour où le système s’écroulera pour de bon, on peut alors imaginer que l’autorité scientifique sera érodée, comme le fut autrefois l’autorité du clergé, de l’aristocratie ou de l’armée. La question sera alors de savoir qui gèrera l’ordre de demain, vers où se déplaceront les centres de pouvoir et d’influence, et quels seront les effets de ce bouleversement sur la consommation, la sécurité, la culture, et les valeurs.


 
 
 
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