Atiq Rahimi : Prix Littéraire et Littérature Coloniale... (1)

Sources : A contre-courant

Défilés de mode ou Prix littéraires, j’y jette toujours un œil. S’amuser, un peu, dans le futile et les paillettes. On y voit ce qui n’est jamais porté. On y lit ce qui s’oublie toujours.

Le jury du prix littéraire français le plus célèbre, le Goncourt a primé, cette année, un livre intitulé : “ Syngué Sabour - La pierre de patience” (1). L’auteur, Atiq Rahimi, présenté comme Franco-Afghan.

J’en avais aimé le titre, à sa lecture sur la liste des “nominés”, quelques temps auparavant. Référence aux légendes orientales où chagrins, espoirs et secrets sont confiés à une pierre dite “de patience”. Parce qu’il en faut, pour écouter l’âme humaine...

Le thème annoncé étant une femme Afghane prise dans les tourments de la guerre, je m’étais dit : Enfin ! Quelqu’un qui va nous présenter une autre vision que le cliché habituel de la propagande coloniale sur la femme Afghane.

Malalaï de Maïwand

Avant de me procurer le livre, j’espérais, d’Atiq Rahimi, la mise en scène romanesque de la femme Afghanela plus célèbre et vénérée dans son pays, et au-delà : Malalaï(2). Héroïne de la seconde guerre anglo-afghane (1878-1880).

Fille d’un berger luttant contre la violente occupation britannique de l’époque, aux côtés de son père, de ses frères, de son mari, de son village, de son clan. Comme beaucoup de femmes Afghanes soutenant “leurs hommes”, résistants, combattants. Transportant, pour eux, nourriture, munitions. Chargeant les fusils, nettoyant les armes ou assurant les soins.

Malalaï, aussi belle, féminine que courageuse. Extraordinaire personnage, dans un pays au relief grandiose et au contexte historique épique, dont la vie est un creuset où aventures et sentiments, doute et témérité, peur et volonté, donnent une fusion flamboyante pour mille pages d’un roman, sans lasser le lecteur. Pour qui voudrait l’écrire...

Elle participa à la bataille de Maïwand, le 27 juillet 1880, contre les anglais. Avec d’autres femmes. L’une d’elles avait même le grade de colonel d’artillerie dans l’armée afghane...

Voyant les combattants Afghans plier devant la puissance de feu des anglais, équipés de fusils à cadence de tir plus rapide et à portée plus longue, Malalaï les encouragea en chantant des poèmes à la gloire de leur nation. Reprenant le drapeau d’un combattant qui venait d’être tué devant elle. Jusqu’à ce qu’un tireur anglais ne réussisse à la tuer, à son tour. Foudroyée par une balle.

Son action, sa mort, furent décisives, d’après Ayub Khan le dirigeant Afghan présent, galvanisant les troupes afghanes qui remportèrent une victoire. Le nom de Malalaï est porté par de nombreuses femmes Afghanes, depuis. Pour éviter toute confusion, on précise donc : Malalaï de Maïwand.

Les Suisses partagent de profondes similitudes avec l’Afghanistan, même si leur pays est 16 fois plus petit, avec 4 fois moins d’habitants (3). Par ses montagnes, sa mosaïque de vallées, de dialectes, de clans, de communautés autonomes. Tour à tour s’affrontant au cours des siècles, mais se fédérant à la première tentative d’un envahisseur de conquérir le pays. Donnant, ainsi, d’excellents ethnologues et historiens de l’Afghanistan.

Micheline Centlivres-Demont, avec son mari Pierre, est une de ces spécialistes qui a le mieux compris ce pays et leurs femmes. Elle a eu accès à la compréhension de la femme Afghane du fait qu’elle était une femme. Surtout, une femme, ethnologue, sans préjugé.

Elle rappelle le rôle fondamental de la femme Afghane dans l’identité de la nation. Sa participation, souvent en première ligne, dans la résistance à l’occupant étranger :

« ... dans la tradition pachtoune, dans certaines circonstances, la femme peut-être porteuse d’un courage exceptionnel que même les hommes n’ont pas. L’héroïne surgit. Alors que d’habitude elle n’a pas sa place dans la vie publique, à des moments de crise extrême, elle apparaît, c’est elle qui sait montrer l’exemple aux combattants, c’est elle qui meurt en première place, et si elle se dresse contre l’envahisseur, c’est tout comme Malalaï s’était dressée en 1879 contre l’occupant anglais. » (4)

Ce n’est pas l’opium qui permet aux combattants Afghans de résister à la sauvagerie de l’occupation actuelle de la coalition occidentale, pas plus que leur armement dérisoire face au colossal arsenal de l’OTAN et des USA, ce sont : leurs femmes. Sans leur feu vert, leur soutien absolu, ils ne bougeraient pas le petit doigt.

Le gogo occidental, asphyxié de propagande, ne l’a pas compris. Par contre, le traîneur de sabre : oui.

Observez. Lisez les statistiques. Parmi les cibles privilégiés, notamment des forces aériennes des armées occidentales, vous trouverez systématiquement : noces et mariages. Ce qui fait dire à l’intellectuel américain Tom Engehardt, avec rage et désespoir : “... Nous sommes devenus une nation d’écraseurs de fêtes de mariages... d’annihilateurs de célébrations de noces...”. (5)

Pourquoi ?...

Simple : ce sont des manifestations où sont concentrées femmes et jeunes filles, dans la célébration de fêtes regroupant souvent plusieurs villages. Bombarder un mariage, c’est pouvoir tuer le maximum de femmes. On “casse” de la femme afghane à coup sûr. Et, bien sûr, au passage plein d’enfants.

Les soudards occidentaux pensent, ainsi, “casser la colonne vertébrale” de la résistance. La formule a été rodée en Irak. Et cela ne coûte, à chaque fois, qu’un communiqué de l’OTAN regrettant ce fâcheux incident, après l’avoir démenti pendant plusieurs jours...

A cela s’ajoute à présent, au bout de 7 ans d’occupation occidentale, une famine organisée en plein hiver pour “casser définitivement” la résistance et rendre la population dépendante de l’aide alimentaire extérieure au pays. La famine, arme ultime pour faire “craquer” la femme Afghane, ne pouvant supporter la vision de ses enfants affamés.

Famine, démantèlement des circuits de production et d’échange, méthodes classiques de toute colonisation occidentale, mais modernisées dans leurs applications contemporaines, rodées ces dernières décennies en Palestine, notamment dans la zone de Gaza. Gaza, qui avec ses 1,5 millions d’habitants sert de laboratoire, au 21° siècle, à toutes les techniques et pratiques “managériales” d’asservissement et de destruction identitaire d’un peuple.

Observez, encore : drones et satellites militaires capables de “lire une marque inscrite sur une balle de golf”, nous affirment avec fierté les marchands de canons, se révèlent incapables d’identifier une noce ou un mariage, de discerner entre la célébration d’une fête et un commando de combattants...

Pas plus que de repérer et suivre le transport des 8.000 à 10.000 tonnes d’opium qui sortent du pays chaque année. Premier producteur d’opium du monde, d’après les statistiques de l’ONU, s’étonnant de voir la production décupler depuis le début de l’occupation par la coalition internationale... Production dont on retrouvera le produit de la vente, après conditionnement et distribution sur les marchés internationaux, dans les paradis fiscaux.

Raisonnons un peu.

Sachant que la circulation, sur les rares routes et chemins afghans praticables, est sous constante surveillance. Je prends l’hypothèse basse de 8000 tonnes/an, 1 tonne par camionnette cela représente : 8000 camionnettes. Si je les transporte avec des camions de 15 tonnes, cela ferait plus de 530 camions, en les bourrant jusqu’au plafond... Je fais abstraction de l’hypothèse du transport par des ânes, à raison de 100 kg par âne, cela ferait un cortège de 80.000 ânes...

Par an... Traversant, ni vus ni connus, tous les barrages des troupes occidentales... A la barbe des drones, et à la moustache des satellites espions... Invisibles.

A moins que cela ne voyage par avions, comme du temps de la guerre d’Indochine, avec les bons soins de l’armée française, ou de la guerre du Vietnam, avec ceux de l’armée américaine ?... Planant. Pendant que civils et soldatesques s’étripaient dans la rage des tueries, au sol. Plusieurs livres et films ont évoqué cette industrie gérée par les “services spéciaux”. Pour le compte de qui ? C’est une autre histoire. Désigner serait se suicider...

Bizarrement, toute cette technologie de surveillance et de renseignement, de haute précision, en mesure de repérer le moindre conducteur de mobylette, Oussama excepté, dans les villages les plus reculés, se révèle myope dès qu’il s’agit de fêtes de mariage, ou aveugle dès qu’un transport d’opium déambule dans la nature afghane. C’est pourtant plus gros qu’une balle de golf, un tambourin de mariage, une camionnette, un camion de 15 tonnes ou un C130 !...

Trou noir, intersidéral, galactique.

Les trafiquants d’opium, quant à eux, se portent très bien, s’en mettent plein les poches et leurs comptes bancaires, à Dubaï ou ailleurs, débordent de cash. Ceux de leurs complices et commanditaires, aux mirifiques profits, aussi. Rappelons-le au lieu de l’occulter, ceux qui s’enrichissent le plus dans ce trafic sont, nous le savons tous, essentiellement occidentaux.

Mais, les femmes Afghanes avec leurs enfants sont systématiquement confondues avec les Talibans... Lesquels n’existent plus d’ailleurs, puisqu’il s’agissait d’un agrégat de formations politiques dissoutes depuis l’invasion du pays en 2001. Les mouvements de résistance actuels, d’essence essentiellement régionale et clanique, n’ont plus rien à voir avec cette mythologie occidentale entretenue par la propagande.

Tueries de femmes et d’enfants ?... Erreurs techniques et éminemment regrettables, ne cessent donc de répéter les communiqués militaires de l’OTAN... Que voulez-vous, on fait de notre mieux, ce ne sont que dégâts collatéraux inévitables pour implanter démocratie et civilisation...

Qu’importe, pour les Belles Âmes, le droit des femmes sous les bombes occidentales (6) ...

Qu’importe, pour les Belles Âmes, que les femmes Afghanes et leurs enfants crèvent de faim sous l’occupation occidentale ...

Au bout de 7 ansd’occupation !

Avec des milliards de dollars et d’euros d’aides détournées dans les paradis fiscaux. Les marionnettes corrompues, servant de “gouvernement démocratiquement élu”, façade en carton-pâte pour abuser l’opinion publique internationale, ne recueillant que les miettes de ces détournements...

Marionnettes tellement utiles comme alibi, paravent, jusqu’aux détournements. Car, cette guerre comme toutes les guerres coloniales enrichit, en Occident, une oligarchie de responsables du Business de l’armement et des politiciens à leur solde, qui ont intérêt à ce qu’elle dure le plus longtemps possible.

Dès l’éditorial triomphant du journal Le Monde, annonçant les Prix Littéraires 2008, j’ai compris l’arnaque : tout va être bon pour justifier, accroître et prolonger le plus longtemps possible, notre engagement colonial en Afghanistan. Pour l’enrichissement exponentiel et fulgurant de notre nomenklatura.

Les campagnes de désinformation vont faire flèche de tout bois. Normal, quand les sondages, censurés par les médias, démontrent que plus des deux tiers de l’opinion française, comme dans les autres pays européens, sont contre l’aventure coloniale en Afghanistan. Aventure soumise à référendum, elle serait rejetée aussitôt à une écrasante majorité. Rejet redouté des politiciens, comme pour la Constitution Européenne...

Lisez cet éditorial : “La langue de la liberté” (7). Célébrant les écrivains qui :

“... comme Rahimi, ont choisi la liberté de la langue française pour dépasser les tabous de leur culture d’origine et faire parler une femme autrement réduite au silence, presque à l’inexistence, par la burka afghane”.

Le français “langue de la liberté”, alors que nous soutenons militairement les pires dictatures en Afrique et une atroce guerre coloniale en Afghanistan. Alors que nous soutenons politiquement tous les abus contre la dignité humaine, toutes les violations des Conventions de Genève, crimes de guerre et crimes contre l’humanité, en Palestine ou en Irak...

Quand le cliché dithyrambique atteint ce point d’hystérie, dans la propagande coloniale, je me demandetoujours : “... comment en arrive-t-on à pondre pareil camembert ?...”.

Me retrouvant, enfin, devant le livre ou, plutôt, l’opuscule mis en vente sous le bandeau bleu Prix Goncourt, mon appréhension se confirma. Je sais : la qualité ne se jauge pas au nombre de pages. Alors, cent cinquante cinq pages, en gros caractères... Insuffisant, toutefois, pour chanter l’épopée de Malalaï. Avant de le lire, je le savais déjà : j’étais bien face à un “n’importe quoi” de fast food littéraire.

Adieu Malalaï, me suis-je dit, je vais avoir droit au “Sort Tragique de la Femme Afghane”, version islamophobe ...

Suite (2) et fin.


 
P.S.

(1) Rahimi, Atiq, Syngué Sabour - La pierre de patience, Editions P.O.L. (groupe Gallimard), 155 p., 2008.

(2) Cf. ce site en anglais (précisons qu’il n’y a pas de tréma en anglais, le nom s’écrit en ce cas Malalai) : http://www.garenewing.co.uk/angloafghanwar/biography/malalai.php

(3) Suisse : 41.285 km2 8 millions d’habitants - Afghanistan : 652.000 km2 31 millions d’habitants (+ ou -, compte tenu des massacres et déplacements de population actuels).

(4) Centlivres-Demont, Micheline, Centlivres, Pierre, Et si on parlait de l’Afghanistan ?, Université de Neuchâtel, Institut d’ethnologie, Editions de l’Institut d’Ethnologie, Neuchâtel, Suisse, 1988. p. 288.

(5) Engeherdt, Tom, "... We have become a nation of wedding crashers... wedding-obliteration...", in Five weddings and many funerals, Asia Times, 15 juillet 2008.

(6) Baroud, Ramzy, Another Casualty of War - The Rights of Women in War Zones, Counterpunch, 21-23 novembre 2008, http://www.counterpunch.org/baroud11212008.html

(7) Le Monde, La langue de la liberté, Editorial, 12 novembre 2008.

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