Pour un marxisme respectueux de l’individu.

Socialisme et doxa marxienne, une confusion à éviter !

Cette belle interview « Eduardo Galeano interviewé par Jorge Majfud » parue sur Oulala.net le samedi 13 décembre 2008, ne manque pas de me plaire à bien des égards. Toutefois, si j’ai fortement apprécié la répartie galéanienne comme de prime adolescence où j’ai eu le béguin pour Les veines ouvertes de l’Amérique latine, je déplore ces quelques phrases où il soutient inconsidérément : « L’héritage judéo-chrétien, qui fait tant l’éloge de la douleur, n’aide pas beaucoup. Si je ne souviens bien, dans toute la Bible, on n’entend pas l’éclat d’un rire. Le monde est une vallée de larmes, ceux qui souffrent le plus sont les élus qui montent au Ciel ». On y voit bien que Galeano tombe dans le même lieu commun des antichrétiens simplistes, des nietzschéens primitifs, ennemis primaires du christianisme qui n’y voient dans leur herméneutique platement superficielle que du dolorisme et de la contemption du corps. Pourtant, si tant est l’ovation exclusive de la douleur dans le judéo-christianisme, comment appréhender l’intervention vétérotestamentaire de Yahvé pour libérer son peuple asservi et maltraité ? Comment comprendre alors toutes ces guérisons, ces résurrections, bref, tous ces miracles pour consoler l’esprit, soulager et guérir les maladies du corps que Jésus a opérés justement dans le récit néotestamentaire ? En vérité, Dieu paraît partout dans l’Écriture comme celui dont la gloire rejoint toujours le salut global de l’homme. Salut et victoire sur tous les maux, auquel l’homme est convié mais dont il s’élève rarement au niveau spirituel. Jésus, dans sa prière sacerdotale, Jean 15 v 11 dit aux apôtres et disciples "je vous parle de la sorte pour que vous ayez en vous ma joie parfaite". Outre cela, il faut se rappeler encore que Jésus tel que présenté dans les évangiles, est un homme qui fréquentait les fêtes de salon, les fêtes publiques et qui aimait festoyer, visiter, partager... Rien, vraiment rien d’un doloriste renfrogné et grincheux, caressant les plaies et les douleurs de peur qu’elles ne guérissent. Jésus est celui qui transforme l’eau en vin, quoi de plus festif, de plus enthousiasmant, de plus « bachique » ! Le vin, comme chant de la vie, est même devenu l’emblème de son sang. Le vin, signe d’adhésion humaine à l’ivresse vitale, et le sang versé du Christ est célébration suprême du goût à la vie qui vainc par la foi et le sacrifice suprême du rédempteur les droits de la mort sur l’homme rédemptorisé. Et puis, dire que "toute la Bible n’a pas un cri de joie" est quelque peu excentrique... « Le cantique des cantiques » est un véritable Kâma-Sûtra "judéo-chrétien". Une célébration lascive et érotique de la spiritualité sensuelle comme religion et comme mariage de l’homme dans son hypostase spirituelle avec l’Amant Infini.

Il nous faut, par souci de vérité et de sens, révoquer le peu de nuance d’une parole marxienne trop souvent faite dogme et à tort inscrite dans le socialisme, qui confond la religion sociale « religion-opium » comme le soutiennent P. H. T. d’Holbach puis Marx, avec la religion spirituelle sans église ni cléricalisme totalement révolutionnaire contre les aliénations tant métaphysiques que systémiques de l’homme.

Pour un marxisme crédible dans un socialisme authentique, tel que nous le souhaitons tous, il faut bannir de l’analyse sociale, les propos d’une doxa marxienne antichrétienne ou athéiste sans conséquence dans le combat de la libération des peuples. Nous devons impérativement, déblayer l’analyse marxiste rigoureuse de la société - toujours apte à bien des égards, de nous inspirer dans les luttes de libération actuelles - de l’opinion du Marx-individu, sans intérêt épistémique dans l’intellection de la chose socio-économique et politique.

Que la foi et sa spiritualité, non socialisée non idéologisée par la curie des églises officielles qui usent du sacré comme arme d’aliénation des masses, soit libre du jugement hâtif des idéologues.

Qu’elle soit jugée seulement dans son essence, sa nature surrationnelle, ontologique et eschatologique, réservée par-delà toute idéologie sociale à l’homme en tant que personne en rapport à soi et à l’être, dans sa quête de sens...

Pour le marxisme et pour les progressistes croyants opposés à l’ordre indigne de la ploutocratie, évitons les errements insensés d’un jugement rapide contre la spiritualité vite confondue avec les églises ou préjugée d’après les prismes du Marx historique qui fut le produit du dix-neuvième siècle, siècle paroxystique de l’athéisme.

Le Christ, promoteur révolutionnaire de la pensée horizontale...

Babel, la confusion, est entrée dans la civilisation comme préfiguration de l’élévation verticale capitaliste qu’une poignée de fous orgueilleux voulaient ériger au-dessus de leurs semblables pour régner sur eux par la tyrannie de la hauteur et de la distance. Alors que l’élévation proposée par le Christ est horizontale c’est-à-dire rencontre, ouverture et prodigalité solidaire à l’humanité entière par intégration de tous les membres de bonne volonté de l’espèce, sans exclusion de droit et de chance à quiconque. Depuis l’origine, par un curieux effet de dénaturation, de déshumanisation et de perversion du sens, le langage des cultures, toujours en quête de domination ethnique ou sociale sur l’autrui, a constamment basculé dans l’incommunication ou dans ce qui est pire, parce que crachat répugnant de l’esclavagiste, le diktat ! Diktat du chef dominateur à ce qui aurait dû être la phratrie fraternelle. Diktat d’une ethnie en arme à une autre vaincue ou militairement conquise. Diktat de la ploutocratie impérialiste planétaire à l’écrasante majorité des non possédants. Diktat d’une presse du nord riche des moyens extrêmes de communiquer sur celle démunie des différents suds. Diktat du capital et de l’industrie de sous-traitance délocalisée aux nouveaux travailleurs esclaves des pays en développement. Diktat de l’économie financiarisée des banquiers sur l’économie réelle et productive des peuples. À ces ignobles oracles imposteurs et profanateurs de la vérité de la nature humaine, la plupart des humains obéissent, hélas, sans prendre conscience de l’asservissement ! Le cri du Verbe Incarné qui est Vérité et Lumière nous rappelle l’abomination de l’ordre en cours, de cette Babylone maudite du mensonge systémique de l’ordre exclusif de la consommation et du marché et de l’aliénation plurale de la personne humaine qui s’en suit. Pour nous sauver du verbiage hypocrite du monde qui fait semblant de croire aux valeurs mais ne reconnaît que ce qui est vendable et rentable, le Christ-Verbe a chassé les vendeurs du temple comme pour nous dire que l’homme-temple sacré de Dieu, en aucun cas ne devrait avoir à commettre la simonie de se vendre, de se soumettre ou se prostituer à aucun système pour sa subsistance voire son enrichissement temporel. Car dans la mystique chrétienne, nul système non divin - fut-il celui de religion sociale (et surtout pas elle) - ne doit avoir préséance sur l’homme ! Il faut enfin considérer le Christianisme, ainsi que me le faisait remarquer un ami, comme « le premier personnalisme de l’histoire » en tant qu’il est la première doctrine à insister sur le statut de personne humaine à qui il fait toute la place due à son respect idiosyncrasique. En lui, l’institution et donc toute l’influence de la communauté religieuse, le temple et le rite ne comptent dans le rapport cultuel personnel du croyant avec Dieu, que si et quand l’homme en sent le besoin. Avant toute chose, c’est l’homme chrétien qui est temple vivant de Dieu qu’il doit « adorer en esprit et en vérité ». C’est donc un humanisme sacré où l’homme se déifie, que propose Jésus aux disciples. Le christianisme constitue donc la religion de l’homme qui embrasse la foi et respecte la justice envers soi et le prochain, sans nul autre fardeau ou rite nécessaire. Je comprends mal que le Christ soit perçu comme un ennemi de la joie, lui qui ouvre tous les canevas du temporel et de l’éternel comme possible trésor à l’homme !

D’où vient que le judéo-christianisme, s’il faut garder ce concept, soit juste du dolorisme, si ce n’est que par un regard volontairement réducteur ? Ne nous présente-t-il pas autant le lyrisme érotique, dansant et jouissif des David et Salomon que le monachisme apostolique rigoriste de Paul ? Tout comme il nous relate la sociabilité festive de Jésus aussi bien que la misanthropie parfois ascétique de Jean le Baptiste ? Comme le voeu socialiste de libérer la société de l’égoïsme des ploutocrates, le Christianisme trône la célébration joyeuse de la Résurrection de la Vie et de la Magnificence sur les vieilleries hideuses de l’homme sans Christ, figé dans l’avarice et le ressentiment ? !

Je dis, en terminant, que toute société ou libération fondée seulement sur le matérialisme, est condamnée à l’inhumanité et donc dénaturée d’avance. Car l’homme est un être spirituel et finaliste qui exige un sens qu’il sent même quand il ne peut le traduire.

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
 
 
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4 commentaires
  • Socialisme, communisme et religion.. 21 décembre 2008 19:20, par Salil SARKAR

    "...l’homme est un être spirituel et finaliste qui exige un sens qu’il sent même quand il ne peut le traduire...". C’est ce dit Camille Loty Malebranche. Et c’est faux. L’être humain est un être social. Sa finalité est de tendre vers le bonheur (à définir a chaque époque).
    Quand aux christianisme (ou d’autres religions, surout les monothéistes), il a passé la majeure partie de son histoire à justifier l’oppression et l’exploitation. L’esclavage des noirs ? L’église catho et protestante l’ont justifié. Les amérindiens en sous-êtres ? Bartolomé de las Casas a combattu en vain l’idée, très répandue chez les cathos, mais lui même croyait que les "nègres" étaient inférieurs. De nos jours, l’exploitation des travailleurs par les capitalistes ? Ou se situent-elles, ces religions ? Dieu mange à la table du patron, chantait le vieux Atahualpa Yupanqui. Toujours vrai.
    Les religions répandent avec système l’irrationalité. Ils ont (les chrétiens surtout) recours à la psychanalyse. POurquoi ? POur faire pénétrer un Dieu non-existent dans les consciences ?
    Certes le christianisme n’est pas aussi "doloriste" que Eduardo Galeano le dit. D’autres religions le sont encore moins (je pense notamment à certaines formes d’hindouisme). Mais là n’est pas le problème aujourd’hui. Nous sommes à l’heure actuelle à l’époque de "l’impérialisme et la révolution proletarienne" dixit Lénine. L’impérialisme = capitalisme, surtout financier. La révo. prolétarienne = ouvrier, travailleurs, paysans.
    On ne trouve pas nos religions, le christianisme surtout, du bon côte. Désolé, chère Camille.

  • Cher frère Salil SARKAR, je suis absolument d’accord avec vous que c’est d’une révolution qu’il nous faut. Je crois que tous mes écrits et analyses antiploutocratiques s’orientent totalement vers cela. Mes seuls deux désaccords avec vous, sont :
    1) quand vous dites que Dieu n’existe pas, il vous faut un peu d’humilité et laisser à la thèse contraire, le bénéfice du doute.

    2) si vous lisez la Bible, l’exigence d’aimer le prochain si fondamental après l’amour de dieu, est trahi par toutes les églises dites chrétiennes dans leur comportement social. Donc, il faut plutôt convenir avec moi que la chrétienté est contre l’homme, mais pas Dieu, surtout pas Yahvé et son Christ dans leur propos révélés.

    De toute façon, la foi reste quelque chose de très personnelle. Je voulais simplement, par cet article, réfuter ce qui est totalement erroné et qui ne vient pas de Galeano, écrivain que j’admire dans son oeuvre "Les vienes ouvertes..." mais qui se fourvoie en prenant le catholicisme maudit ou le protestantisme ridicule pour du Christianisme !

    Merci de l’échange.

  • > Socialisme et doxa marxienne, une confusion à éviter ! 22 décembre 2008 08:56, par Christian Delarue

    Nul besoin d’une religion ni même d’une spiritualité bien définie comme telle pour avoir un idéal. Le matérialisme marxiste est porteur d’une recherche du sens d’une transcendance sociale nommée socialisme ainsi d’ailleurs que d’une transcendance amoureuse, mais c’est autre chose...

    André Comte-Sponville a le premier je crois signalé que les matérialistes en philosophie ne devait pas laisser la spiritualité aux deïstes.

    C Delarue auteur d’un texte sur le socialisme sur ce site

  • > Socialisme et doxa marxienne, une confusion à éviter ! 22 décembre 2008 14:47, par CAMILLE LOTY MALEBRANCHE

    La transcendance matérialiste dans l’analyse sociale, ne peut être que le dépassement idéel et révolutionnaire de la condition sociale décriée. Elle est toutefois loin de la transcendance spirituelle et eschatologique de la personne en tant qu’être dépassant sa fin biologique par l’adhésion religieuse à un salut.

    C’est ce que moi, je pense.

    Merci.