Lettre ouverte à J-F Julliard, secrétaire général de Reporters sans Frontières

Visionner l’entretien avec Maxime Vivas à propos de son ouvrage "La face cachée de Reporters sans frontières"

Monsieur le secrétaire général,

En avril 2003, G.W. Bush décrétait que la guerre en Irak était finie.

En juillet 2003, RSF publiait un rapport intitulé : « Les médias irakiens trois mois après la guerre. Une liberté nouvelle mais fragile ».

On y lisait : « Voici trois mois qu’un vent de liberté souffle sur la presse irakienne... », mais aussi que « Le décret 7 de l’administrateur Paul Bremer, fin juin 2003, interdit et réprime, entre autres l’incitation à la violence contre les forces de la coalition ».

En clair, rien ne peut être dit dans la presse contre l’occupant, toute critique de l’envahisseur étant assimilée à une incitation à le bouter dehors.

Muntadar Al Zaidi vient de faire voler en éclat cette censure. Pour cela il doit être défendu.

Reporters sans frontières dispose d’un réseau, appelé Damoclès, dont la fonction est de soutenir devant la Justice les journalistes emprisonnés.

C’est le moment de l’activer. Non pas pour cautionner le lancer de chaussures à la tête des conférenciers, mais parce que ce journaliste-là n’avait pas d’autre moyen d’exprimer dans les médias irakiens et aux yeux du monde, un reproche au chef des envahisseurs venu pérorer devant lui après avoir dévasté son pays, pillé son pétrole et ses musées, tué 800 000 civils d’après certains, un million d’après d’autres. Parmi les victimes, figure une partie de la famille de Muntadar Al Zaidi.

222 journalistes ont été assassinés en Irak depuis le début de l’invasion. Vous indiquez sur votre site qu’entre 2003 et 2006, 12% d’entre eux sont tombés sous des tirs états-uniens.

200 avocats ont déjà fait savoir qu’ils souhaitent assurer gratuitement la défense de Muntadar Al Zaidi. On ignore à ce jour dans quel bagne il est encagé. Des milliers d’irakiens ont défilé dans la rue pour exiger sa libération.

Le film du lancer de chaussures nous montre que le journaliste était en parfaite santé après le deuxième jet. Or, il « a été hospitalisé à l’hôpital Ibn Sina car il a un bras et des côtes cassées et souffre de blessures à l’oeil et à la jambe » a affirmé son frère à l’AFP. On apprend par ailleurs qu’il souffrirait aussi d’un traumatisme crânien. Il a donc été sévèrement tabassé alors qu’il était inoffensif.

A Washington, le département d’Etat a averti qu’il condamnerait d’éventuelles violences infligées au journaliste par les forces de l’ordre après l’incident de Bagdad. « Nous condamnons bien évidemment tout recours inutile à la force à l’encontre d’un journaliste », a déclaré le porte-parole de la diplomatie américaine Robert Wood, tout en assurant ne pas savoir si M. al-Zaïdi avait effectivement été frappé et qu’il condamnerait d’éventuelles violences infligées au journaliste par les forces de l’ordre après l’incident de Bagdad. Ce qui prouve que l’humour (noir) n’est pas l’apanage des Anglais.

RSF a publié un communiqué implorant la clémence du gouvernement mis en place par l’occupant. Mais il est de votre devoir, d’intervenir autrement qu’en paroles, autrement que par un communiqué platonique.

Il faut exiger que Washington condamne, comme il s’y est engagé, le « recours inutile à la force à l’encontre d’un journaliste », puisque l’on constate des « violences infligées au journaliste par les forces de l’ordre après l’incident de Bagdad ».

Vos liens particuliers avec les USA vous positionnent avantageusement pour intervenir auprès des envahisseurs, qui sont en mesure de faire cesser les sévices.

En effet, le rapport « Commission for Assistance to a free Cuba « (458 pages) remis au début du mois de mai 2004 par Colin Powell à Georges Bush vous distingue parmi des centaines d’autres ONG. A presque toutes les pages (et jusqu’à dix fois à la page 77), Powell fait appel aux ONG. Une seule, est nommée (dès la page 20) comme on cite le bon élève : Reporters sans frontières (associating Reporters Without Borders).

Personne ne comprendrait que RSF tolère que Muntadar al Zaidi continue à être maltraité en secret, sauf à y voir une collusion de votre organisation avec un pays qui vous verse des subsides depuis 2002.

Vous avez su, au mois d’avril décorer de banderoles revendicatives la Tour Eiffel et Notre-Dame de Paris. Fort de votre expérience, agissez ainsi pour ce journaliste que l’opinion publique mondiale (y compris aux USA) ne condamne pas.

Vous avez su cadenasser à Paris les grilles de l’ambassade d’un pays du tiers monde, refaites-le à l’ambassade états-unienne à Paris. Ou à celle de Bagdad si vous croyez qu’elle ne dépend pas de la première.

Vous avez su faire connaître, parmi les centaines de journalistes assassinés depuis 10 ans à travers le monde, le nom d’Anna Politkovskaïa. Faites de même pour un journaliste d’un pays occupé, qui n’a blessé personne et dont le geste n’eut pour conséquence que de rendre visible l’opinion de la rue irakienne dans le monde entier.

Vous avez su établir d’éphémères liaisons radios et créer des sites Internet à destination de pays dont vous vouliez dénoncer le comportement à l’égard de la presse. Refaites-le en Irak et aux USA.

Vous avez manifesté devant l’UNESCO, déguisés en bagnards, refaites-le devant les ambassades d’Irak et des Etats-Unis à Paris.

Vous disposez d’un budget de plus de 5 800 000 euros pour venir en aide aux journalistes. Usez-en pour que la famille (ce qu’il en reste) de Muntadar al Zaidi puisse survivre pendant sa détention.

Vous avez su organiser avec Médiapart deux rencontres au théâtre du Rond-Point à Paris. Organisez la troisième sur un sujet qui remplira la salle.

Vous avez su distribuer des tracts dans les aéroports pour dissuader des touristes Français d’embarquer pour les Caraïbes. Revenez-y en tractant devant les salles d’embarquement pour Bagdad et New York.

Vous avez organisé une conférence de presse à l’hôtel Hilton de Caracas pour soutenir une chaîne de télévision complice de putschistes qui appelèrent à l’assassinat du président élu. Agissez de même depuis Bagad pour soutenir celle qui employait un lanceur de chaussures contre un président venu narguer un peuple écrasé par son armée.

Vous avez su impulser les actions des partisans de l’indépendance du Tibet, persévérez avec les mêmes procédés pour celle de l’Irak débarrassée d’un intrus botté qui « interdit et réprime » les écrits des journalistes patriotes.

Hélas, vous avez su aussi oublier pendant deux ans un journaliste innocent (Sami Al Haj) à Guantanamo, et attendre, pour demander la fermeture de ce bagne où croupissaient des journalistes, qu’Amnesty International, l’Union Européenne, l’ONU l’aient exigé solennellement.

Ne renouvelez pas ce genre d’« erreurs » : exigez la fermeture des bagnes de Bagram en Afghanistan et d’Abou Ghraib en Irak.

Enchaînez-vous aux grilles de Guantanamo. Protestez dans des combinaisons orange devant les barbelés de cette zone de non droit.

Et surtout, agissez sans relâche pour Muntadar al Zaidi.

Dans l’improbable hypothèse où vous en resteriez à des communiqués sur votre site Internet, nul ne comprendrait en quoi l’association RSF d’aujourd’hui est différente de celle qui fut longtemps dirigée par un homme désormais salarié d’une dictature arabe (le Qatar) où la presse n’a pas le droit de critiquer la famille régnante.

Veuillez agréer, monsieur Julliard, l’expression de mes sentiments attentifs au sort des journalistes.


 
P.S.

* Maxime Vivas est écrivain et auteur notamment de « La face cachée de Reporters sans frontières. De la CIA aux Faucons du Pentagone », éditions Aden.

 
 
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3 commentaires
  • Le gouvernement irakien juge Muntazir Az-Zaydi dans des circonstances mystérieuses et sans ses avocats

    Uday az-Zaidi, le frère du journaliste Muntazir Az-Zaydi qui a jeté ses chaussures sur le président américain George W. Bush à Bagdad le dimanche dernier, a déclaré que son frère a été présenté devant un tribunal inconnu ce matin.

    Dans une conversation téléphonique, Uday a précisé (à Al Jazeera) que son frère a été présenté devant un juge en présence d’un avocat désigné par le gouvernement irakien, sur la base de l’article 223, dont la peine maximale est de sept ans, au lieu de l’article 227 dont la peine maximale est de deux ans uniquement.

    Uday, a ajouté que son frère a contacté sa famille hier et il leur a dit qu’il allait être présenté devant un juge demain (aujourd’hui) à sept heures du matin et leur a demandé de ramener des avocats pour le défendre.

    Aujourd’hui avant six heures du matin, Uday s’est rendu au tribunal et a trouvé sur place près de 150 avocats irakiens qui attendaient devant la porte pour défendre le journaliste. A 10h, ne voyant pas Muntazir arriver au tribunal, ils ont alors interrogé des fonctionnaires et ils ont appris que Muntazir Az-Zaydi a été emmené dans un endroit inconnu pour être jugé par un juge inconnu.

    Pourtant selon les déclarations faites par des responsables iraquiens hier, le journaliste était censé apparaître aujourd’hui devant le juge d’instruction de la Cour pénale centrale. Uday explique que ces déclarations sur le soi-disant procès de son frère sont juste un stratagème utilisé par le gouvernement irakien pour calmer l’opinion publique.

    Il a alors fait appel au peuple iraquien pour se mobiliser afin d’exiger la libération de son frère et d’assurer un procès équitable pour ce dernier. Il a ensuite précisé que maintenant il ne sait pas où se trouve son frère.

    http://www.aljazeera.net/NR/exeres/CEF6DF8D-B463-49D8-A1BF-313BBFF36646.htm

  • > Hugo Chavez : Muntazir Az-Zaydi est un homme courageux 17 décembre 2008 23:17, par léla

    Le président vénézuélien Hugo Chavez a décrit le journaliste d’homme courageux ; Chavez a rajouté être satisfait que les chaussures n’ont pas atteints Bush mais il a précisé que de très larges sourires illuminent son visages quand il regarde la vidéo de l’incident qui a été présentée au cours de la réunion du Conseil des ministres vénézuélien.

    http://www.aljazeera.net/NR/exeres/690310D7-51A2-41FB-A175-34678C4CA784.htm

  • Le lancer de souliers de Bagdad : RSF refuse de condamner les mauvais traitements infligés à Al-Zaidi

    Jean-Guy Allard

    Avec son habituelle complaisance envers les Etats-Unis qui assurent une bonne partie de son financement, la pseudo ONG française Reporters sans Frontières, non seulement refuse de condamner l’extrême violence avec laquelle il a été procédé à l’arrestation du journaliste Mountazer Al-Zaidi qui a jeté ses souliers sur le président nord-américain George W. Bush, mais « elle regrette que le journaliste ait eu recours à un tel procédé ».

    Selon son frère, Al-Zaidi est prisonnier à l’hôpital Ibn Sina de Bagdad où il est soigné pour la fracture d’un bras et pour plusieurs côtes cassées en plus de ses blessures à un œil et à une jambe. D’autres sources affirment qu’il souffre d’un traumatisme crânien.

    Plus subtil, le porte-parole du Département d’Etat, Robert Word, a déclaré qu’il condamnerait l’usage de la violence qui serait exercée à l’encontre du journaliste par les forces de l’ordre.

    Cependant, RSF consent finalement à « demander aux services de sécurité irakiens de garantir l’intégrité physique du journaliste » et elle reconnaît que, « visiblement il a été blessé durant sa rétention ».

    Mais elle insiste : « Nous n’approuvons pas cette forme de comportement comme moyen pour exprimer une opinion ».

    Mountazer Al-Zaidi a jeté ses souliers sur le président nord-américain George W. Bush dans un geste de mépris envers celui qui a dévasté son pays et tué des dizaines de milliers de ses compatriotes.

    L’organisation française qui a organisé un si grand nombre de campagnes, financées par Washington, contre Cuba et le Venezuela finit en se mettant à genoux devant le maître de la Maison Blanche pour que son agresseur n’aille pas rendre une petite visite au camp de concentration de Guantánamo.

    Textuellement, Benoit Hervieu, l’auteur de ce communiqué inepte, écrit : « La décontraction avec laquelle George W. Bush a commenté l’incident doit, a fortiori, inciter les autorités irakiennes à la clémence » a déclaré l’organisation.

    Dans une conversation - apparemment tout-à-fait aimable - avec Reporters sans Frontières, Abdel Karim Khalaf, « responsable d’opérations au Ministère de l’Intérieur irakien, a déclaré que Mountazer Al-Zaidi a été arrêté en flagrant délit et qu’il est inculpé en vertu des articles 223, 225 et 227 du code pénal irakien ».

    Le journaliste encourt une peine de « 7 années d’emprisonnement pour offense envers un Chef d’Etat étranger » a précisé ce sbire de service en s’adressant à la si peu prestigieuse organisation parisienne qui prétend défendre les journalistes.

    Mountazer Al-Zaidi est un héros dans son pays et dans tout le monde arabe à la suite de l’incident survenu le 14 décembre lorsqu’il a jeté ses souliers sur George W. Bush au cours d’une conférence de presse organisée dans un bunker militaire de Bagdad à la suite d’une visite surprise du président nord-américain.

    Ces dernières années, Reporters sans Frontières s’est rendue célèbre à cause de sa négligence criminelle face à la cruelle détention, à Guantánamo, du journaliste soudanais Sami Al-Haj. Cette pseudo ONG a aussi été clouée au pilori suite à un rapport scandaleusement pro-nord-américain dans lequel elle niait une quelconque responsabilité de l’US Army dans la mort du cameraman espagnol José Couso.

    Elle a de même fait preuve d’une singulière lâcheté dans l’affaire du reporter ukrainien Taras Protsyuk, assassiné par l’armée des Etats-Unis en Irak.

    Le fondateur de Reporters sans Frontières, Robert Menard, a démissionné il y a quelques semaines de son poste à la tête de l’organisation lorsqu’a éclaté, à Washington, un scandale dans lequel il fut révélé qu’un lieutenant de Frank Calzón, son bienfaiteur de la CIA, avait détourné cinq cent mille dollars des fonds payés par les contribuables.

 
 
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