Et maintenant, la Mélenchonmania ?

Par BAYO Gérard

1 - Choses entendues dans une réunion du Parti de Gauche.

Via Internet et le bouche à oreille, quelques partisans du Parti de Gauche avaient réuni 120 personnes dans la Ville rose. Des jeunes, des moins jeunes. Des ex (beaucoup). Ceux-là s’annoncent comme tels et, quand ils ne le font pas, on les reconnaît pourtant à un on ne sait quoi de pathétique qui donne envie de les aimer. Devant des orphelins, même sexagénaires, je défie un cœur bien fait de ricaner.

Parmi eux, un adjoint au maire d’une petite ville de banlieue. Socialiste depuis, pfff, houlala ! En rupture. Il raconte qu’il a participé au rabougrissement du PCF, qu’il le regrette et qu’à écouter les médias nous parler toutes les heures des élections présidentielles US, il a cru un moment qu’il avait le droit de voter. Pour Obama, bien sûr. L’Obamania !

2 - Et maintenant, la Mélenchonmania ?

Par un déferlement médiatique, un pilonnage quotidien, voire horaire ? Oui si le MEDEF, Bouygues, Lagardère, Dassault et l’Elysée supputent qu’un nouveau facteur de division de la gauche est né. Il en fut ainsi pour fabriquer naguère un Le Pen diviseur de la droite, une Ségolène, postulante-la-mieux-placée-pour-battre-la-droite-discréditée en 2008 ; adhérez pour 20 euros et si vous choisissez comme candidate du parti celle des sondages, c’est in the pocket, camarades socialistes. La France, que vous éclairez, suivra.

Mais si le Parti de Gauche s’avérait en capacité de tailleur des croupières au parti socialiste en propageant le venin d’un anti-capitalisme militant, les médias colmateront la brèche naufrageuse des égoïsmes.

La Mélenchonmania arrivera alors, si elle arrive, par les outils électroniques qui firent tant pour la victoire du non au référendum constitutionnel. Ce travail citoyen quand il submerge la Toile, finit toujours par obliger la classe médiatique à rendre compte.

3 - Deux ou trois choses que je sais de Jean-Luc Mélenchon ?

D’abord, que son nom ne contient pas de lettre « a ». Avis aux Internautes. Puis, ce qu’en dit Wikipédia et enfin quelques autres informations, fruits d’un examen à la loupe.

Par exemple : c’est un tribun. Elans jauressiens, parfois mitterrandiens, parfois même gaulliens. Gestuelle impeccable. Etudiée, personne ne peut dire le contraire. C’est l’métier, fiston. Voila pour la forme.

Sur le fond, il convoque Jean Jaurès et Louise Michel, Olympe de Gouges, Robespierre, les sans-culotte, Gracchus Babeuf, La Boétie et les philosophes des lumières, les communards, « les maillotins de Paris courant plus vite que leurs bourgeois », la révolution russe de 1917, la Résistance, la décolonisation. Puis, à l’entendre évoquer en sus la souffrance de ce pays, on se prend à se demander : « Mais comment ai-je pu si longtemps m’abreuver aux discours des outres vides pour qui, contraint, j’ai voté, comme nos pères mangèrent des rutabagas, du pain à la sciure trempé dans du café à l’orge ? » Enfin, vous savez : « C’est dégueu, mais y a rien d’autre. »

Il est pertinent (impertinent aussi) de dire que si Jean-Luc Mélenchon enflamme les foules jusqu’à déclencher des vivats à répétition, c’est grâce à la forme du discours, certes, au fond du discours, certes, aux noms glorieux qu’il cite et que la classe politique avait laissé s’empoussiérer dans le grenier des mémoires comme des reliques surannées puisqu’il convient de se montrer moderne pour mieux ressusciter les lois de la jungle. Certes, c’est pour tout cela, mais aussi et d’abord parce que la foule l’attendait, gorgée qu’elle était de tisane tiède depuis des lustres alors qu’elle avait soif de tonique. Il pourrait bégayer, zézayer, boiter et loucher, il écraserait à l’applaudimètre un Gérard Philippe qui déclamerait un discours de François Hollande.

C’est là une question de comparaison et non d’idolâtrie pour un sauveur suprême qui serait porteur des vertus intrinsèques garanties à vie, quoi qu’il advienne sur son parcours.

Parmi les chats échaudés, les éclopés du militantisme, les broyés par leur parti, les excommuniés, les condamnés aux pantoufles, les ex-marionnettisés, pressés puis jetés, parmi tous ces lucides devenus iconoclastes parce qu’ils n’ont pas dérapé vers la droite avec les organisations qu’ils avaient choisies, parmi tous ceux qui ne savent plus quand et avec qui bouger, combien de dizaines (centaines ?) de milliers scrutent Jean-Luc Mélenchon, cherchant à discerner chez lui un néo-manipulateur qui succèderait aux autres.

On citerait vingt Saint-Jean Bouche d’Or au verbe hypnotique en qui ils ont cru. Vous avouerais-je que je suis du lot des « Maman bobo », des « J’ai déjà donné » des « Je sors d’en prendre », des « Je monterais bien dans le manège, mais j’ai peur de dégobiller » ? Et si là était justement la victoire « des autres » ?

Leur exploit : avoir pétrifié tous ces militants des usines et des bureaux, des quartiers, des villages, les syndicalistes, les élus locaux, départementaux, bref, les forces vives de la gauche celles qui faisaient une France capable de résister aux fadaises dominantes. On pense à ces milliers de statues de soldats, toutes dissemblables, que fit enterrer l’empereur Qin à Xi’an, au centre de la Chine, figées et si étrangement vivantes, comme prêtes à bondir pour reprendre un combat commun.

Le combat commun. Fallait-il « y aller », hier ?

4- Louis Aragon interpelle les embusqués narquois :

« On sourira de nous pour le meilleur de l’âme
On sourira de nous d’avoir aimé la flamme
Au point d’en devenir nous-mêmes l’aliment
Et comme il est facile après coup de conclure
Contre la main brûlée en voyant sa brûlure
On sourira de nous pour notre dévouement
Quoi je me suis trompé cent mille fois de route
Vous chantez les vertus négatives du doute
Vous vantez les chemins que la prudence suit

Eh bien j’ai donc perdu ma vie et mes chaussures
Je suis dans le fossé je compte mes blessures
Je n’arriverai pas jusqu’au bout de la nuit
Qu’importe si la nuit à la fin se déchire
Et si l’aube en surgit qui la verra blanchir
Au plus noir du malheur j’entends le coq chanter
Je porte la victoire au coeur de mon désastre
Auriez-vous crevé les yeux de tous les astres
Je porte le soleil dans mon obscurité ».
(Le Roman inachevé).

Faut-il « y aller » aujourd’hui ?

5- Descartes, agent recruteur :

« Et bien que nous ne puissions avoir des démonstrations certaines de tout, nous devons néanmoins prendre parti, et embrasser les opinions qui nous paraissent les plus vraisemblables, touchant toutes les choses qui viennent en usage, afin que, lorsqu’il est question d’agir, nous ne soyons jamais irrésolus. Car il n’y a que la seule irrésolution qui cause les regrets et les repentirs ». (Correspondance avec Elisabeth).

Admettons. Mais en quoi le Parti de Gauche se démarquerait-il des autres ? En quoi son co-fondateur ne se compromet-il pas dans le suivisme payant d’une opinion publique (l’électorat) anesthésiée ? Sur le plan intérieur, le brouillard des langues de bois d’une gauche bientôt amarrée au centre en usurpant le mot « socialiste » peut créer la confusion basée sur l’exclamation "Tous les mêmes".

J’ai donc relevé trois exemples forts, qui touchent aux choses du monde. Dans les trois cas, « il n’y a pas photo » :

6 - L’épisode vénézuélien.

En mai 2007, le monde politico-médiatique s’activa contre « la fermeture » de la chaîne de télévision putschiste vénézuélienne RCTV, dont la licence de diffusion par voie hertzienne, arrivée à expiration, n’était pas renouvelée. A noter qu’elle émet via le câble, le satellite, Internet. Les partis de la droite et de l’extrême droite du Parlement européen déposèrent une Résolution contre la « fermeture de RCTV ». Jean-Marie Cavada, alors au Modem, en fut le fer de lance, briffé par le patron de RCTV Marcel Granier cornaqué à Strasbourg par Robert Ménard de Reporters sans frontières. Granier, qui serait en prison s’il était Français ou Etats-unien, découvrit le parlement européen sur invitation du socialiste Jean-Pierre Cot, ancien président du groupe socialiste. Les élus socialistes s’apprêtaient à voter le texte.

Jean-Luc Mélenchon « travailla » les parlementaires socialistes français et européens. On aurait bien dit que le sénateur n’avait pas lu la presse qui nous éclairait sur Hugo Chavez : « caudillo, démagogue, apprenti dictateur, populiste créole, gorille bolivarien, soudard en costume cravate teinté d’antisémitisme et ami de Castro ».

En fin de compte, et grâce également aux efforts de clarification des parlementaires de la gauche unie européenne, un accord put être trouvé sur une motion alternative incluant le GUE/NGL (qui regroupe les communistes et les Verts nordiques), le PSE (groupe du parti socialiste européen) et les Verts. Les droites durent in extremis modifier leur résolution dans un piteux « compromis final » qui reprochait à l’autorité de régulation vénézuélienne de n’avoir pas...« respecté le délai légal pour statuer ».

Résolution votée le 24 mai, sans quorum : sur 785 députés, 65 seulement se présentèrent. Le vote a été acquis par 43 voix contre 22. Zéro pointé pour Cavada qui ne sortit finalement pas de son bureau pour aller voter. Un sans faute pour un Jean-Luc Mélenchon allant à contre-courant.

7- L’épine cubaine dans le talon de la gauche française.

Je ne suis pas sûr qu’il existe un seul pays au monde, pas même les USA, qui ait de Cuba une vision aussi caricaturale que celle qui domine en France. A tel point que l’expression d’une condamnation brutale de ce pays apparaît comme électoralement indispensable. Inversement, prétendre le faire bénéficier de la finesse d’analyse dont nous ne saurions priver les autres et qui fait la fierté de nos politiciens, philosophes et journalistes, c’est rejoindre les rangs des prédateurs de la liberté.

Par acharnement médiatique, Cuba, avec ses 11 millions d’habitants, est plus étrillée dans la presse française que l’ensemble des pays du tiers monde, y incluse les dictatures sanguinaires dans lesquelles on a vu l’armée et la police massacrer, torturer, faire disparaître, tandis que les dirigeants pillaient le trésor et vendaient terres, immeubles, banques et usines aux riches voisins.

La France est le pays siège de Reporters sans frontières qui publie chaque année 1000 communiqués à l’intention de la presse, laquelle prend et diffuse. Sa cible principale depuis 25 ans est Cuba.

Par suite, les citoyens français, sauf à se prévaloir de notre supériorité génétique sur les métèques des pays du tiers monde, ne sont pas en capacité d’expliquer les aberrations suivantes : à peine élu, le président Nelson Mandela fila à La Havane pour son premier voyage officiel. Ainsi firent Hugo Chavez, Rafael Correa, Daniel Ortega, Evo Morales. En septembre 2006, profitant du XVIe sommet à La Havane des cent seize pays non alignés, soixante chefs d’Etat et de gouvernement venus du monde entier se pressèrent à la porte de la chambre d’un Fidel Castro gravement malade (et que la CIA surnomma « le lider maximo », titre honni à Cuba, mais répété en boucle chez nous, y compris à gauche).

En novembre dernier, par un vote de l’ONU dont nos médias ne nous dirent rien, ou si peu, 185 pays (sur 189 votes exprimés) ont condamné le blocus que subit l’île depuis 1962.

Tous les peuples, toutes les gauches d’Amérique latine qui aspirent à la liberté (oui, à la liberté !) ont pour Cuba les yeux de Chimène et nous en tombons sur le cul. Nous, nous savons qu’il faut dire : « Quand on voit ce qu’est devenu la Révolution ! » ou « Cuba, l’île de nos rêves brisés » (Fabius).

Et voila que Mélenchon, debout face au souffle de l’opinion publique et assurément de nombre de ses sympathisants, sans prétendre souhaiter l’importation en France du système cubain, a le courage (et cela, dans son discours de lancement du parti de gauche) de citer ce pays sans le vouer aux gémonies, contrairement à ce que firent pendant des décennies (même si désormais des nuances apparaissent chez eux) tous les autres partis de gauche. Tous, oui, tous, et plus forts que les autres ceux qui sont vautrés à Paris devant l’Empire pour mieux dispenser des remontrances à ceux qui l’affrontent là-bas, de si près qu’ils en respirent l’haleine.

Jean-Luc Mélenchon connaît ou connaîtra la douceur des coups reçus pour avoir dit (trop tôt) ce qui est juste dans une bravade qui fera date et qui réhabilite la classe politique ! On repense à Simone Weil et à sa lutte pour légaliser l’avortement, à François Mitterrand qui, en pleine campagne présidentielle à l’issue incertaine, annonça, à rebours de l’opinion publique, qu’il abolirait la peine de mort.

L’exemple inverse nous fut donné par un homme qui fut l’espoir d’une autre gauche, José Bové (aujourd’hui associé au « libéral-libertaire » Cohn-Bendit). Concoctant sa candidature à l’élection présidentielle, en réponse sur France 2 à une question rouée du socialiste Bernard Kouchner (futur ministre sarkozien) puis sur France 5 du socialiste Jean-Pierre Jouyet (futur ministre sarkozien), Bové inventa par deux fois son expulsion de Cuba par Fidel Castro pour cause de critiques. Le bobard fut démonté, preuves à l’appui et Bové n’en use plus. Un masque est tombé là. Les résultats des élections montrèrent les limites de la surmédiatisation exhibitionniste(1) et roublarde. José Bové, avec 483 008 suffrages sur 36 719 396 exprimés, arriva bon dernier des 7 candidats se réclamant de la gauche, si l’on excepte l’artisan maçon narbonnais, dont personne n’avait entendu parler et que chacun a déjà oublié (Gérard Schivardi).

8 - Le Tibet.

« Terre d’une religion de sagesse, de sérénité, de paix intérieure, de méditation régénératrice, d’un pape ascète, souriant, non violent. »

La violente campagne anti-chinoise qui culmina à Paris le 9 avril avec les incidents autour de la flamme olympique surfa sur le capital de sympathie dont jouit le Dalaï Lama. A gauche et à droite, ce fut à qui condamnerait la Chine. Ceux-là mêmes qui s’accommodent des centaines de milliers de victimes civiles dans une guerre injuste en Irak fustigeaient « Pékin ». Jean-Luc Mélenchon a fait alors remarquer que le président chinois avait un nom (Hu Jintao) que peu de journalistes pouvaient citer. Dame, un si petit pays !

Tels qui apprenaient sans trop s’émouvoir, que des bombes US avaient anéanti en Afghanistan, ici un village entier, là le cortège d’une noce, se retenaient avec peine (ou ne se retenaient pas) de crier, la larme à l’oeil « Nous sommes tous des moines bouddhistes matraqués à Llassa ».

Il se trouva un homme politique (devinez) assez éloigné du parti communiste chinois mais assez proche de la vérité pour dire qui était le Dalaï Lama et ce qu’est la province du Tibet pour la Chine.

9 - Mais les droits de l’homme ?

Toutes les prisons sont hideuses, exécrables toutes les censures, inadmissibles les violences faites au contradicteur et...

...méprisables les indignations sélectives de ceux qui oublient Bagram, Abou Ghraib, Guantanamo et des dizaines de prisons flottantes US, lieux de non droit, de torture et de mort. Dès lors, Jean-Luc Mélenchon refusa de clouer la Chine au pilori par un procès expéditif et hémiplégique. L’aurait-il fait que des milliers d’adhérents potentiels lui auraient suggéré de ne pas s’en tenir là. Sur 192 pays (sauf erreur) que compte l’ONU, quelques dizaines à peine ne dérogent pas à nos critères en matière de démocratie. La logique voudrait qu’on dénonce tous les autres et (pourquoi pas ?) qu’on rappelle nos ambassadeurs. Après quoi, nous observerons à la loupe les rescapés pour en éliminer encore quelques-uns, nous romprons avec les monarchies au nom de notre idéal républicain non négociable (8 royaumes se sont glissées dans l’Union Européenne qui nous dicte sa loi).

La France : « Plutôt seule avec les USA (« la plus grande démocratie du monde ») que mal accompagnée ! » Ainsi parlent les étourdis qui mesurent l’état du monde, ici en hectolitres de larmes qu’on leur demande de verser sur des sujets imposés et à l’instant choisi (« Avant, l’heure c’est pas l’heure, après l’heure c’est plus l’heure », voyez le Tibet), là en poids d’indifférence sèche si les drames sont imputables à l’Empire ou à ses clones et préjudiciables à la pénétration de leur doctrine.

10- Tout ça pour dire ... ?

Il y a ce qu’on aperçoit tous des orientations du Parti de Gauche, du parler vrai de son principal animateur, de son art de résister aux sirènes du « ratissons large au mépris des principes », de son absence de petites lâchetés ordinaires qui conduisent, dit-on, au pouvoir. Il y a encore et toujours, le parler faux de tant d’autres qui vantent les chemins que la prudence suit à ceux qui sont dans le fossé et comptent leurs blessures (traduction en prose : ne pas voter et faire voter Ségo en 2007 et 2012, c’est choisir Sarko).

Et puisqu’il n’y a que la seule irrésolution qui cause les regrets et les repentirs, chacun fera quelque chose pour se donner une chance de voter un jour pour le candidat de ses espoirs, pas contre celui dont il ne veut plus.

Les élections européennes de juin 2009 peuvent être un premier test avec un « front de gauche », celui qui a voté non au traité constitutionnel européen. Le PCF et le PG sont d’accord pour y aller ensemble. Leur main est tendue au Nouveau parti anticapitaliste (NPA), au Mouvement républicain et citoyen (MRC), et aux Alternatifs (altermondialistes). Pour moi, une certitude (ah, quand même !) : le vote pour le Parti Socialiste (sic), c’est fini de chez fini.

Les rutabagas, le pain à la sciure et le café à l’orge, non merci, non merci, non merci.

Gérard Bayo (éclopé, convalescent).


 
 
 
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