Les contradictions de l’après-crise

Deux messages contradictoires dominent la couverture médiatique de la crise. Résolument optimiste, le premier se fonde sur la réaction apparemment ultrarapide, très impressionnante et d’une ampleur incomparable des gouvernements occidentaux pour tenter de nous persuader que la crise actuelle, à la différence de celle des années 1930, sera de courte durée. Se contentant de comptabiliser les victimes quotidiennes de la guerre économique, le second message délivré par les mêmes ou par d’autres commentateurs suggère au contraire que, comme en 1929, l’économie mondiale s’installe, pays après pays, secteur après secteur, dans une récession dont personne ne connaît l’issue.

Ce n’est pas parce que les médias du monde entier ont, sur base des premiers effondrements financiers aux États-Unis, décrété que la crise était arrivée que le capitalisme néolibéral cesse instantanément d’opérer. Le néolibéralisme est et reste l’environnement dans lequel, crise ou pas crise, les agents économiques s’activent. Le système avec sa multitude d’acteurs interconnectés et ses non moins nombreux dérèglements - les spéculations en tête - poursuit son action, alimentant, voire aggravant la crise de façon permanente. Mais il n’est pas le seul à le faire.

Les mesures gouvernementales exercent elles aussi une influence non négligeable sur la crise. Certaines mesures ont assurément un effet bénéfique et contribuent à atténuer la sévérité de la crise mais d’autres produisent exactement l’effet inverse. Ces mesures sont d’autant plus contre-productives qu’elles manquent de cohérence entre elles. Cela se constate tant au sein de l’Union Européenne que de part et d’autre de l’Atlantique et a fortiori à l’échelle de la planète. Tous comptes faits, les effets des unes risquent fort d’annihiler les effets des autres.

En schématisant un peu la situation, on pourrait dire que deux courants opposés s’affrontent sur le terrain de la gestion de la crise. D’un côté, il y aurait ceux qui, tirant une leçon de l’histoire et en particulier de la crise des années 1930, sont favorables à une profonde régulation du système capitaliste néolibéral, allant même parfois jusqu’à préconiser le rétablissement d’un secteur bancaire public. De l’autre, il y aurait les partisans du laisser-faire plus prompts à insister sur le caractère superficiel et provisoire des mesures à prendre que sur leur nature et leur efficacité. Les premiers se souviennent des Trente Glorieuses - une période de croissance continue caractérisée par l’absence de crise économique majeure - et se disent que, finalement, l’intervention de l’État n’a pas que des inconvénients. Les seconds, en revanche, ne veulent en aucun cas d’un retour de l’État, sauf pour sortir le système néolibéral de l’ornière économique dans laquelle il s’est fourré. Bref, loin d’atténuer la crise, les contradictions idéologiques traduites dans les mesures et les plans d’action de ces deux courants ne font au final que l’aggraver.

Aussi, tant que les gouvernements du monde entier ne lanceront pas un plan concerté et cohérent en réponse à la crise économique, celle-ci continuera à évoluer plus ou moins librement. N’est-ce pas une solution globale de ce type, même si elle fut extrêmement meurtrière, qui a permis de surmonter la crise des années 1930 ? C’est finalement la production d’armements qui, de manière générale et un peu partout dans le monde, est venue à la rescousse des économies en crise. On sait maintenant où cette impasse militaire a conduit l’humanité. Mais ce scénario guerrier n’était pas inéluctable. Il existe heureusement, aujourd’hui comme hier, des options pacifiques.

Si l’accroissement des dépenses militaires a permis de relancer l’économie mondiale à la fin des années 1930, il n’y a aucune raison pour que des programmes civils concertés et cohérents de même ampleur n’y parviennent pas aujourd’hui. Faut-il lancer de grands travaux publics utiles aux générations futures ? En tout cas, cela fournirait du travail à de nombreux chômeurs présents et à venir. Faut-il réengager du personnel dans le secteur public qui a vu fondre ses ressources humaines au cours des trente dernières années ? Ce n’est certainement ni les enseignants ni les élèves qui s’en plaindraient. Faut-il sensiblement et durablement augmenter les salaires et les allocations de la population la plus défavorisée ? Dans ce cas, les générations de demain ne pourraient nous reprocher une trop grande timidité dans la lutte contre les inégalités.

Ces pistes de sortie de crise, comme celle, plus audacieuse encore, d’octroyer une allocation universelle à tout citoyen de la terre, exigent de nos dirigeants un courage politique et un sens de la solidarité qui semblent leur faire cruellement défaut. Cette politique volontariste en matière d’emploi, combinée avec une répartition plus équitable des revenus, offrirait pourtant l’avantage de relancer la demande des consommateurs - le moteur de l’économie. Est-ce un prix trop élevé pour sortir de la crise ?


 
 
 
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