Le management de la misère

Trois personnalités irréprochables de l’humanitaire s’attaquent à l’opinion selon laquelle il faudrait revenir au ramassage forcé des sans-abri. Bien que largement insuffisante à elle seule, pareille mesure coercitive permettrait pourtant de faire « rentrer » tous les sans-domicile-fixe (SDF) « vivant » dans la rue. Objectif immédiat de l’opération : zéro sans-abri ! Ne s’agit-il pas d’un objectif partagé par tous les professionnels de l’humanitaire ? Sans doute. Sauf que l’évacuation systématique de la rue des sans-logis par la force remettrait en question la nécessité des services des « gestionnaires » (samu sociaux, équipes de maraude) de ce type d’exclusion. Une crainte prématurée tant que le phénomène des sans-abri n’est pas traité de façon combinée, aussi bien en amont qu’en aval, mais qui n’est cependant pas absente de la prise de position des trois professionnels de l’humanitaire.

« Pas de ramassage forcé pour les sans-abri » ! (Le Monde, 26 décembre 2008) C’est la réponse apparemment sans appel que trois éminents spécialistes de l’humanitaire (Patrick Doutreligne, délégué général de la Fondation Abbé-Pierre, Xavier Emmanuelli, président-fondateur du SAMU social et Patrick Henry, pionnier des premières consultations pour SDF) lancent à l’opinion publique. À leurs yeux, « revenir à la coercition serait une lamentable régression » : même s’ils « semblent de bon sens », reconnaissent-ils, ces ramassages de force sont quand même « les pires solutions ».

Fondée uniquement sur la suppression en 1992 du délit de mendicité « qui donnait un cadre légal au ramassage de force », leur démonstration de l’illégalité de ces mesures coercitives n’est pas très convaincante. Dans son livre Les naufragés (2001), consacré aux clochards de Paris auxquels il s’est intéressé pendant une quinzaine d’années, le psychanalyste et ethnologue Patrick Declercq - leur ancien collègue ! - a pourtant signalé que « le progrès réalisé en 1992 avec l’abolition du délit de vagabondage a été, en grande partie, annulé par la prolifération, ces dernières années, d’arrêts municipaux interdisant la mendicité dans les centres des villes. Ces procédures, ajoute-t-il, permettent la mise en place de pratiques de déportation quasi sauvages. »

Quelle que soit la valeur de leur argument juridique, les trois professionnels de l’humanitaire préconisent d’aller à la rencontre des sans-abri, de « faire le chemin vers eux en tout lieu de la cité, en tout temps ». Ne prêchent-ils pas pour leurs saints lorsqu’ils insistent sur le fait que « ce travail doit être effectué par des professionnels, bénévoles ou salariés, formés et motivés », les seuls qui, selon eux, « sauront nouer ou renouer le fil d’une relation humaine indispensable » ? Une diminution sensible du nombre de sans-logis, directement due au travail de ces « gestionnaires » de la misère, pourrait justifier une telle revendication corporatiste. Mais ce n’est pas leur but premier et les rares indicateurs dignes de foi signalent au contraire une augmentation du nombre des SDF à la rue.

Comme l’éventail des estimations du nombre de SDF en France est jusqu’en 2001 « aussi large que peu fiable : entre 60 000 et 800 000 », Véronique Mougin utilise ces chiffres avec une extrême prudence. Patrick Declerck affirme pourtant que « la majorité des experts considère que le chiffre réel se situe autour de 100 000 » - une estimation légèrement supérieure aux résultats de la première enquête nationale de l’Insee en 2001. Si, comme l’a rappelé Patrick Henry dans une interview accordée au Nouvel Observateur il y a dix ans, le sociologue Alexandre Vexliard dénombrait quelque 20 000 clochards sur Paris en 1958, Patrick Declerck en comptait déjà entre 30 000 et 45 000 en 2001. Malgré l’absence de statistiques fiables, les trois personnalités de l’humanitaire semblent très conscientes de l’augmentation du phénomène - même si celle-ci n’est peut-être pas aussi importante qu’on aurait pu le craindre. Ainsi, à leurs yeux, plusieurs facteurs ont de fait « modifié le paysage de la pauvreté et de la grande exclusion, qualitativement mais aussi de masse ».

Cette intensification du phénomène n’exclut cependant pas de réelles améliorations en termes de gestion. « Depuis vingt ans, rappellent les trois spécialistes de l’humanitaire, les progrès ont été appréciables avec la création du Samu social, les équipes de maraude, des lieux d’accueil de jour pour les SDF, des structures d’hébergement ou, mieux, des lieux de vie adaptés comme les pensions de famille, par exemple. » En somme, grâce à une aide financière croissante de l’État, qui se décharge de ce fait d’une de ces missions essentielles, on assiste, seulement en aval du phénomène, à une professionnalisation et une privatisation de la gestion des sans-abri caractérisées par la multiplication du nombre d’organisations humanitaires spécialisées.

Si tous les observateurs, même les plus critiques, reconnaissent effectivement que l’assistance aux sans-logis a évolué et évolue encore, certains - comme Patrick Declerck - n’hésitent pourtant pas à en souligner les limites. « Si on peut constater des améliorations notables dans les dispositifs d’aide », précise l’auteur des Naufragés, « l’ensemble de l’organisation du système semble, malgré tout, continuer à être régi par un résidu d’incuries structurelles apparemment incompressible ». À ses yeux, par exemple, « les Samu sociaux sont utiles, mais ne règlent rien par eux-mêmes et sont très loin de la sophistication technique qu’ils prétendent apporter. »

Qui plus est, malgré les nombreuses promesses faites et les inlassables efforts consentis en ce sens, et à l’exception de quelques cas de recyclage en professionnels de la misère, force est de constater que les chances de réinsertion de la plupart des sans-abri sont quasi nulles. L’inquiétude perceptible chez les trois professionnels de l’humanitaire semble donc largement prématurée : en l’absence de mesures prises en amont du phénomène des sans-abri, le management de la misère est promis à un brillant avenir. En revanche, notre société ne devrait-elle pas, de toute urgence, cesser de produire des sans-logis ? Ne devrait-elle pas mettre un frein à son propre processus d’exclusion ? En instaurant - exemple phare d’une mesure qui pourrait être prise en amont du phénomène - un « revenu minimum universel », comme le suggère Patrick Declerck. Et en construisant, « d’abord et avant tout, des logements où l’on puisse être pauvre », mais aussi « des asiles où l’on puisse être fou » et des entreprises « où l’on puisse être improductif », ainsi que le propose courageusement Véronique Mougin.

Comment atteindre cet objectif de zéro SDF dans la rue ? Si le ramassage forcé des sans-abri, en tant que tel, n’est qu’un leurre, dans la mesure où il déplace seulement le problème sans le résoudre, seule une intervention combinée en amont et en aval du phénomène des sans-abri pourrait nous en rapprocher.


 
 
 
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1 commentaire
  • Le management de la misère 14 février 2009 18:29, par ciborg

    la capitalisme selectif met au chomage des personnes qui vivaient en familles qui etaient equilibrer d’un point de vue affectif qui avaient le minimum pour vivre avec leur enfant.quand tout d’un coup tout bascule parceque c’etait dejà fragile.Sarkosy est contre le partage du travail, on sait que les causes de cette pauperisation sont l’economie liberale debridée.la tendance a la clochardisation de la société n’inquiéte personne, le pouvoir politique est aveugle et sourd pour lui c’est la faute aux autres. la seule chose a faire c’est la revolution dans tous ces etats,autrement, ce n’est pas la generosité institutionalisé des grands riches qui va sauver les meubles.la crise est une crise de civilisation qui a pour mobile l’economique et le culturel.il s’agit plus exactement
    de changer les rapports de productions actuels par des nouveaux rapports de productions qui sont dejà devant notre porte en attente d’un momment propice et favorable pour se substitués aux anciens.Je connais le milieu SDF,moi j’incrimine autant le capitalisme que les services sociaux soit disants censés aider et attenuer les douleurs des miserables, les services sociaux moi je les rends encore plus responsables de la detresse des sans abris.et là il y a matieres a developpées.

 
 
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