Des « droits de l’homme » universels ?

Les Nations unies seraient au centre d’une dangereuse remise en cause de l’universalité de la Déclaration des “droits de l’homme” au profit d’une « vision différentialiste » de ces derniers imposée par les pays musulmans. Mais si le caractère universel tant proclamé des “droits de l’homme” masquait en fait une « vision occidentale » de ceux-ci, l’ONU ne serait-elle pas plutôt devenue le théâtre d’une lutte où s’affrontent, via des visions idéologiques différentes des droits humains, deux conceptions antagonistes du monde ?

Soixante ans après la proclamation de la Déclaration universelle des “droits de l’homme”, trois professionnels de ces droits prennent simultanément et publiquement la défense de leur universalité. À leurs yeux, celle-ci serait en grand danger, comme l’indique d’ailleurs clairement les titres de leurs contributions respectives : « Droits humains fragilisés » ; « L’ONU sur la voie de l’échec » (« Le Monde », 19 décembre 2008). Dans la première, Gérard Fellous (ancien secrétaire général de la Commission nationale consultative des “droits de l’homme”) et Richard Prasquier (président du Conseil représentatif des institutions juives de France-CRIF) n’hésitent pas à jouer les Cassandre : « Les droits de l’homme survivront-ils encore longtemps au XXIe siècle ? » Dans la seconde, les yeux rivés sur la Chine, Jean-François Julliard (secrétaire général de Reporters sans frontières) rappelle que le « principe d’universalité est dénié à leurs concitoyens par bon nombre d’États ».

La société occidentale encourage pourtant la prise de conscience de la violation, à des degrés divers, des droits humains un peu partout dans le monde : les rapports des organisations de défense des “droits de l’homme” signalent annuellement ces infractions aux citoyens désireux d’informations. En revanche, l’identification de la principale menace qui pèse sur l’universalité des droits fondamentaux est une autre paire de manches. Pour nos trois ardents défenseurs de cette universalité, la menace viendrait « de l’intérieur même des Nations unies ». Et plus précisément du siège du Conseil des “droits de l’homme” à Genève, là où « l’échec des Nations unies est le plus patent ».

À leurs yeux, l’universalité des droits humains serait donc remise en cause au sein même du Conseil qui devrait, le premier, la défendre. Pire, une « vision différentialiste des droits de l’homme » s’y substituerait progressivement à leur dimension universelle. Leurs reproches ne se limitent cependant pas à la composition et au fonctionnement de ce conseil, ils visent également l’organe onusien antérieur : la très controversée Commission des “droits de l’homme”. Si la Libye a effectivement pendant un certain temps présidé cette commission, le Conseil des “droits de l’homme” serait, quant à lui, aujourd’hui « contrôlé par une majorité automatique provenant de l’Organisation islamiste mondiale (OCI) ». C’est la raison pour laquelle ce conseil se spécialiserait, selon eux, « dans les motions anti-israéliennes » tout en « ignorant quasi complètement les violations les plus massives des droits de l’homme sur la planète ».

Émanation directe de l’Assemblée générale des Nations unies comptant quarante-sept États membres, le Conseil des “droits de l’homme” a effectivement remplacé, en 2006, une commission éponyme fort décriée pour son extrême politisation et ses condamnations partiales. Les États membres du conseil, en provenance de toutes les parties du monde, dont un tiers est renouvelé chaque année, sont élus à la majorité simple pour maximum deux fois trois ans en suivant. Ce renouvellement systématique des États membres devrait logiquement préserver le conseil de toute mainmise - quelle qu’elle soit. Comme toute organisation intergouvernementale, le Conseil des “droits de l’homme” n’est certes pas à l’abri de pressions extérieures, mais ses décisions reflètent davantage l’état et l’évolution des rapports de force internes. En outre, comme Philippe Texier le précisait déjà en 2006, « on aurait tort de condamner le Conseil a priori » puisque « son statut doit être réexaminé, au bout de cinq ans, par l’Assemblée générale ». Quoique perfectible, cet organe onusien semble finalement correspondre beaucoup plus aux normes démocratiques que ce que nos trois défenseurs de l’universalité des “droits de l’homme” laissent entendre.

Mais au fond que trahissent alors leurs critiques virulentes ? Elles révèlent davantage leurs craintes nées du renversement du rapport de force au sein même de cet organe onusien. Depuis la transformation de la commission en Conseil des “droits de l’homme” en 2006, le rapport de force y est en effet moins favorable aux pays occidentaux. « Si l’Occident imposait des résolutions musclées contre les États du Sud violeurs des droits de l’homme dans l’ex-Commission des droits de l’homme, note Stéphane Bussard, les pays du Sud, l’OCI et les groupes africain et asiatique profitent enfin d’une situation où ils peuvent prendre leur revanche et dicter leur mot d’ordre à l’Occident dont ils se disent souvent les victimes. » Somme toute, le Conseil des “droits de l’homme” est devenu la scène d’une lutte entre deux visions des “droits de l’homme”. Aujourd’hui, la première d’entre elles - la « vision différentialiste » - semble en meilleure position que la seconde - celle qui se prétend universelle.

Et si l’universalité tant proclamée des droits humains cachait une « vision occidentale » de ces droits ? Alors le Conseil des “droits de l’homme” serait plutôt le lieu d’une lutte où s’affrontent, par le truchement de deux visions idéologiques différentes des droits humains, deux lectures diamétralement opposées du monde. François Jullien n’a-t-il pas clairement montré que les droits prétendument universels « sont issus d’un conditionnement historique particulier » - à savoir l’Occident de l’immédiat après-guerre. Tous comptes faits, s’interroge-t-il, « la revendication d’une universalité des droits de l’homme viendrait-elle du fait que le mode de vie occidental, né du développement à la fois de la science et du capitalisme, a fini par s’imposer dans le reste du monde et qu’il est donc désormais nécessaire - ou fatal - d’adopter l’idéologie des rapports humains, à la fois sociaux et politiques, allant de pair avec ces transformations ? »

Si elle était appliquée, la suggestion de Jean-François Julliard- selon laquelle il faudrait « fixer des critères d’éligibilité des États membres du Conseil, basés sur leur respect des droits de l’homme, leur adhésion aux principaux traités internationaux et leur application » - aurait inévitablement tendance à accentuer l’universalité arrogante des “droits de l’homme”. « Au lieu de supposer aux droits de l’homme une universalité qu’ils posséderaient d’emblée » ne serait-il pas plus constructif et, partant, plus soucieux du dialogue interculturel, de ne prendre en compte, comme le suggère François Jullien, que le « caractère universalisant des droits de l’homme » quitte à se focaliser sur leur « versant négatif » - c’est-à-dire avant tout sur « ce contre quoi ils se dressent » plutôt que « ce à quoi ils adhèrent » ?


 
 
 
Forum lié à cet article

 
 
Les derniers articles
 
Thèmes