Nous aussi, nous accusons !

Sobhi Hadidi [1], Al Quds Al Arabi

Le 13 Janvier 1898, le journal français « l’Aurore » publie un article intitulé « J’accuse », signé par le romancier français Emile Zola. Dans ce papier, il prit la défense du capitaine juif Alfred Dreyfus accusé d’avoir livré aux Allemands des documents secrets. Cet article courageux a entraîné un sursaut moral ; de nombreux intellectuels se sont mobilisés, ce qui a permis à Dreyfus d’être gracié puis par la suite réhabilité. Plus que cela, et peut-être grâce à cet appel, Dreyfus a pu réintégrer l’armée et participer à la Première Guerre mondiale pour terminer avec le grade d’Officier de la Légion d’Honneur pour le rôle éminent qu’il a joué dans la défense de Paris, au cours de la Première Guerre mondiale.

Et le 13 Janvier cette fois-ci de cette année, le nombre des martyrs de Gaza avait approché le chiffre de 1000, le nombre de blessé a dépassé les 5000, et environ 30.000 personnes ont quitté leurs foyers bombardés et complètement détruits. Depuis l’attaque barbare de l’ennemi israélien sur la bande de Gaza, et jusqu’au 111ème anniversaire de l’appel de Zola, aucun intellectuel français n’a repris un tant soit peu l’esprit de la position honorable que Zola a marqué dans les annales de l’histoire. A l’exception de quelques textes épars, et un nombre limité de personnes qui ont participé à des manifestations ; celles-ci appartenant à la gauche trotskiste et au Parti communiste français en particulier (contrairement au Parti socialiste dont tous les dirigeants ont été absents de toutes les manifestations), la grande majorité de l’élite française a observé un silence tombal, et sa voix ne s’est élevée que lorsqu’il fallait humaniser la barbarie d’Israël.

Prenons, dans un premier exemple, l’appel de Christophe Barbier, directeur de l’hebdomadaire « Express » sur la nécessité à réfléchir au conflit à Gaza : « Il n’y a pas plus aveugle qu’un militaire ni pire sourd qu’un terroriste. Le premier tire sur tout ce qui bouge, parce que cela peut être un ennemi ; le second vise aussi ce qui ne bouge pas, parce que même un civil endormi est un ennemi. »

Ce sophisme trivial prend parti en faveur de l’armée israélienne sans aucun complexe. Pour preuve, le titre de son article est : « Une guerre juste, juste une guerre ». Quant à l’introduction, pas moins cynique : « Israël a raison de mener cette guerre et il le fait aussi pour notre tranquillité. »

Un second exemple nous est donné par l’attitude de certaines organisations juives françaises. Elles organisent ce même jour, 13 Janvier, un gala en plein cœur de Paris, au profit du MAGAV , la garde frontière israélienne. Celle-ci même qui commet inlassablement des atrocités à l’intérieur des territoires palestiniens occupés, et non pas sur les « frontières ».

Le comble de l’impudence de ces organisations fut dans le choix de la salle située dans une artère symbolique : Boulevard Voltaire, le philosophe des lumières, du droit et du respect de l’autre ! Ce qui rend la situation encore plus honteuse, ce sont les prétendus descendants de Zola (ou plutôt les traitres de Zola) qui ne se sont manifestés d’aucune manière afin de marquer leur indignation.

La palme du courage revient à une organisation juive « Union juive pour la paix », qui s’est opposée, et a écrit au Maire de la Ville de Paris pour protester contre l’organisation d’une telles manifestations dans la capitale des lumières et des droits de l’homme.

Toutefois, l’étiolement de l’éthique de l’élite française se voit davantage lorsque l’on lit la lettre courageuse de l’universitaire français juif André Nouschi (80 ans) adressée à l’ambassadeur d’Israël à Paris, où il dit : " Vous vous conduisez exactement comme Hitler s’est conduit en Europe . Vous méprisez les résolutions de l’ONU comme lui celles de la SDN et vous assassinez impunément des femmes, des enfants ... Vous vous conduisez comme des voleurs de terres et vous tournez le dos aux règles de la morale juive... Honte à vous : Honte à Israël ! Vous creusez votre tombe sans vous en rendre compte. Car vous êtes condamné à vivre avec les Palestiniens et les états arabes. » Il conclut son message en ces termes : « J’ai honte comme Juif, ancien combattant de la 2ème guerre mondiale, pour vous. Que votre Dieu vous maudisse jusqu’à la fin des siècles ! J’espère que vous serez punis ».

Ainsi, chacun de nous doit prendre le texte de Zola comme l’exemple de l’une des pages les plus poignantes dans la relation de l’intellectuel à la vérité. Il est du devoir de chacun de dire, guidé par cet appel : Nous aussi, nous accusons !

Nous accusons les intellectuels français, supposés être dans la lignée de Zola, de trahir l’esprit de son texte, de garder le silence sur la barbarie d’Israël, voire applaudir le bourreau et blâmer la victime.

Il est connu que Zola a pris beaucoup de risques lorsqu’il a affirmé ses convictions, car la liberté d’opinion et d’expression à l’époque n’était pas garantie dans le droit européen tel qu’elle l’est aujourd’hui, et c’est pourquoi il a été jugé et reconnu coupable du délit de diffamation, ce qui l’obligea à quitter la France pour la Grande-Bretagne.

Il est évident qu’aujourd’hui, il existe des « lois » implicites voire secrètes, beaucoup plus dissuasives et implacables que les lois écrites. Celles-ci dissuadent la grande majorité des intellectuels français, et la plupart des intellectuels occidentaux, à suivre l’exemple de Zola. De gré ou de force, ceux-ci trahissent allègrement l’esprit de Zola , avalent leurs langues et brisent leurs stylos dès qu’il s’agit de critiquer l’état hébreux.

Source : www.modon.org

Traduit de l’arabe par Moukawama


Notes

[1] Ecrivain et journaliste syrien de gauche. Il collabore régulièrement au quotidien panarabe Al-Quds Al-Arabi et à plusieurs publications arabes et internationales.


 
 
 
Forum lié à cet article

3 commentaires
  • > Nous aussi, nous accusons ! 21 janvier 2009 10:46, par ciborg

    Votre remarque est tres pertinente , seulement dans le contexte present , elle n’a aucune portée.
    En France comme ailleurs , on ne se bat plus pour des idées mais pour la place au soleil .cette epoque porte la marque d’une grave crise de civilisation , il n’y a plus de reflexions sur l’homme et son devenir. On a assiste a un retour des temps ou seule la force prevalait ,le temp des tenébres.
    Les rapports sociaux et le mode de production economiques en sont les causes . c’est ces derniers qui determinent la liberté de penser et la liberté de produire, de se situer dans la société et de s’epanouir !!!!!En plus de la degradation logique intrinsinque et inherente au systeme , il y a aussi
    Une volonté tres clairemement affichée par les pouvoirs, d’ impregné une tendance politique et ideologique du developpement de la société. La tendance actuelle va dans le sens du sionisme , les lobbys israeliens en europe et en amerique sont tres puissant .les intellectuels par crainte de finir comme Diogene n’osent pas elever la voix , ceux qui le font , vous avez certainement remarquer qu’ils sont vite neutraliser . Là intervient la puissance de l’argent , qui justement est la puissance du
    Sionisme dans l’oligarchie financiere internationale. Et en definitive se sont les courants altermondialistes alliés a la finance internationale qui font la politique que nous subissons actuellement.

    • > Nous aussi, nous accusons ! 15 février 2009 16:52, par André Lorimier

      Et voilà, au lieu de faire une véritable réflexion sur les tenants et aboutissants de cette guerre de Gaza, on reprend le même vieux langage sur le capitalisme sioniste financier, le même langage que celui des années 1930 qui nous a valu le plus odieux des génocides, génocide qui a déshonoré l’Europe et sa culture.

      Le problème de Gaza n’est pas financier, il est celui du pouvoir politique américain qui soutient sans discernement un état créé par l’ONU mais qui ne respecte pas l’ONU. Il est de la responsabilité des intellectuels français de dénoncer haut et fort ces actes. En même temps, il faut dénoncer l’influence de l’Iran...

  • > Nous aussi, nous accusons ! 21 janvier 2009 19:06, par legrand20

    le silence était en effet assourdissant !!

    Merci quand même aux journalistes de nous rapporter au moins l’horreur sinon les images ...

    Ne tuait-on pas du terroriste après tout ... ?

    le logiciel des intellectuels est buggé (pardonnez-moi l’expression)ou sont-ils simplement aliénés.

    Le FLN était aussi reconnu comme terroriste ...

 
 
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