QUI A ROMPU LA TREVE A GAZA ?

L’attaque de la bande de Gaza par l’armée israélienne divise l’opinion publique. L’éventail des avis est assez large. Il s’ouvre sur les prises de position pro-israéliennes, s’étend jusqu’aux points de vue pro-palestiniens, en passant par tous les jugements intermédiaires, plus neutres, plus nuancés, voire plus édulcorés, qui ne prennent parti pour aucun des deux camps. Malgré leur diversité apparente, un trait d’union réunit la majorité de ces attitudes - quelles qu’elles soient. Loin de se fonder sur des réalités objectives, nombre de positions reposent bien plutôt sur des perceptions non exemptes de préjugés idéologiques. L’accusation, par exemple, selon laquelle le Hamas aurait, le premier, rompu la trêve avec Israël et porterait par conséquent l’entière responsabilité de l’opération militaire en cours, fait partie de ces réalités subjectives dominantes. Est-elle objectivable à la lecture des articles qu’un quotidien comme Le Monde a consacré à cette trêve ?

Le 19 juin 2008, l’État hébreu et le Hamas acceptent une trêve de six mois dans la bande de Gaza. « Laborieusement négocié » [1] par l’Égypte, ce cessez-le-feu met non seulement fin à plusieurs mois de violences meurtrières, mais il ajourne aussi le projet israélien « de mener une vaste offensive à Gaza » [2]. Dès le départ, cette trêve semble pourtant vouée à l’échec. Interrogé le même jour, Barah Mikaïl, spécialiste du Moyen-Orient à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), estime en effet « que les conditions de succès de ce cessez-le-feu font défaut, tant du fait de la conjoncture israélo-palestinienne que des polarisations politiques internes à Israël » [1].

Les premiers accrochages ne se font d’ailleurs pas attendre : ils se produisent dès le 24 juin. En « réponse à la mort, le même jour, à Naplouse (Cisjordanie), de deux responsables des Brigades Al-Qods (branche armée du Djihad islamique) au cours d’une opération de l’armée israélienne » [3], le mouvement radical palestinien reconnaît avoir tiré, ce 24 juin, trois roquettes dont deux « ont touché la ville israélienne de Sderot, causant des dégâts matériels, et la troisième a explosé dans la campagne » [3]. Les dirigeants de l’État hébreu, aux yeux desquels ces tirs, à la différence de leur opération à Naplouse, constituent une violation flagrante de la trêve à Gaza, décident sur-le-champ « de reporter l’ouverture prévue ce jour de trois points de passage des marchandises » [3].

Après une période de calme relatif, au cours de laquelle aucune attaque notable d’un côté comme de l’autre n’est rapportée, les voies d’entrée à Gaza sont à nouveau fermées le 19 août, en réaction à un tir de roquette qui n’a fait ni victime ni dégât. Jusque-là, la trêve avait en effet « été globalement respectée, malgré plusieurs incidents isolés » [4]. Selon un communiqué de Tsahal, « quarante-quatre roquettes et obus de mortier ont été tirés, sans faire de victime, à partir de la bande de Gaza » [4], depuis le 19 juin - soit moins d’un projectile par jour. Ensuite, un certain calme se réinstalle à Gaza...

Contrairement à la déclaration d’un de ses porte-parole, l’armée israélienne semble avoir délibérément violé le cessez-le-feu le 4 novembre, lors d’une opération militaire dans la bande de Gaza qui a coûté la vie à six Palestiniens. De fait, « cet affrontement constitue le plus grave incident depuis l’instauration d’une trêve en juin entre Israël et les groupes armés palestiniens. » [5] En guise de riposte, les combattants palestiniens tirent une quarantaine de roquettes contre le sud d’Israël - soit autant de projectiles que durant les deux derniers mois. En réponse à ces tirs, Israël boucle ensuite toute la bande de Gaza, interrompant ainsi l’acheminement de l’aide humanitaire, « tout en relançant des opérations militaires à l’intérieur du territoire, qui ont coûté la vie à onze activistes palestiniens depuis le 4 novembre » [6]. Le 16 novembre enfin, quatre autres militants palestiniens « ont été tués dans un raid aérien » [7] dans le nord de la bande de Gaza - portant à quinze le bilan des victimes palestiniennes depuis le 4 novembre.

Parallèlement à la surenchère des violences, l’État hébreu menace le Hamas d’une attaque d’envergure. C’est également le 16 novembre que le Premier ministre par intérim, Ehoud Olmert, demande « aux services de sécurité de présenter au plus vite un plan d’action afin de rétablir le calme » [8]. La menace israélienne est très sérieuse : le 11 novembre, Ehoud Olmert n’avait-il pas déjà déclaré : « La confrontation avec le Hamas est inévitable. C’est seulement une question de temps » [8] ? Réponse du berger à la bergère : le 14 décembre, le chef du Hamas Khaled Mechaal annonce « que la trêve de la violence à Gaza, conclue le 19 juin avec Israël, "ne sera pas renouvelée" en raison de la poursuite du blocus de la bande de Gaza » [9]. Préférant parler d’une accalmie plutôt que d’une trêve de la violence, Barah Mikaïl, interrogé à nouveau au terme de ce processus, estime que « ces six mois d’“accalmie” n’ont pas survécu aux fractures internes aux camps israélien et palestinien » [10].

Et le 19 décembre - soit le jour même de l’expiration du cessez-le-feu - la branche armée du Hamas (les Brigades Ezzedine Al-Qassam) et le Djihad islamique, dont les miliciens, requinqués par ces quelques mois d’accalmie, refusent de donner crédit aux menaces israéliennes, annoncent, comme on pouvait le craindre, « la fin officielle de la trêve des violences avec Israël » [11]. Dans les faits, celle-ci était pourtant déjà rompue depuis le début du mois de novembre.

Dès le lendemain, le 20 décembre, le « premier raid de l’aviation israélienne sur la bande de Gaza après l’expiration de la trêve » [12] coûte la vie à un Palestinien et en blesse trois autres. Malgré la proclamation, le 22 décembre, d’« un cessez-le-feu de 24 heures » [13], plus ou moins respecté par les combattants palestiniens, l’escalade de la violence reprend de plus belle dans chaque camp. Cette violence est cependant sans commune mesure avec celle déclenchée le 27 décembre par « l’opération "Plomb durci", une des attaques les plus meurtrières lancée par Israël contre les Palestiniens depuis des dizaines d’années » [14]. Au terme de la première journée des bombardements israéliens, « les services de santé palestiniens font état d’au moins 205 tués et de centaines de blessés, dont 120 dans un état grave. » [14] Au cours de la même journée, les combattants du Hamas tirent « de nouvelles roquettes et obus de mortier sur Israël », tuant « un civil israélien » et faisant « quatre blessés dans la ville de Netivot » [14]. Ce 27 décembre 2008, la guerre de Gaza a commencé et, depuis lors, elle fait la une des journaux.

Quels enseignements tirer de cette chronologie des faits ?

- 1°) Que, dans l’ensemble, les responsabilités sont largement partagées.
- 2°) Que des faits survenus en Cisjordanie exercent aussi une influence sur l’observation ou non d’un cessez-le-feu en vigueur dans la bande de Gaza.
- 3°) Que l’opération militaire israélienne conduite le 4 novembre dans la bande de Gaza a fait voler la trêve en éclats.
- 4°) Que, à la différence des opérations militaires israéliennes qui ont coûté la vie à plusieurs Palestiniens, les tirs des combattants palestiniens n’ont fait aucune victime israélienne pendant toute la durée du cessez-le-feu.
- 5°) Que l’opération « Plomb durci » est inscrite à l’agenda israélien au moins depuis le début de la trêve, sinon depuis l’arrivée du Hamas au pouvoir en 2006.

Somme toute, la thèse selon laquelle le Hamas porterait l’entière responsabilité de la rupture du cessez-le-feu ne résiste pas aux faits tels que rapportés dans le journal Le Monde.

Cela dit, cette démonstration n’épuise évidemment pas le débat. Nombre d’autres mythes persistants empoisonnent la discussion sur le conflit israélo-palestinien. Quelle que soit la nature des éléments qui obscurcissent le différend initial, vieux de soixante ans, l’opinion a en général tendance à oublier qu’il s’agissait - et qu’il s’agit toujours - essentiellement d’un conflit entre deux peuples qui luttent pour une même terre et, pour ce qui concerne les Palestiniens, d’une question d’autodétermination.


Notes

[1] « À Gaza, les conditions de la trêve la rendent très fragile », lemonde.fr, 19 juin 2008.

[2] « Début de la trêve entre le Hamas et Israël dans la bande de Gaza », lemonde.fr, 19 juin 2008.

[3] « À Gaza, la trêve entre Israël et le Hamas connaît ses premières épreuves », lemonde.fr, 26 juin 2008. Les Brigades Al-Qods - le bras armé du Djihad islamique palestinien, un mouvement de résistance créé en 1979 - représentent une des trois principales forces paramilitaires présentes et actives dans la bande de Gaza. Les deux autres groupes armés sont, d’une part, les Brigades Ezzedine Al-Qassam - la branche armée du Hamas, un mouvement de résistance, créé en 1987 lors de la première Intifada, devenu entre-temps un parti politique islamiste - et, de l’autre, les Brigades des Martyrs d’al-Aqsa - une milice, créée en 2000 lors de la deuxième Intifada, soutenue par le Fatah.

[4] « Les points de passage vers Gaza fermés après un tir de roquette », lemonde.fr, 20 août 2008.

[5] « Une quarantaine de roquettes tirées contre Israël », lemonde.fr, 5 novembre 2008.

[6] « Israël bloque un convoi d’aide à la bande de Gaza », lemonde.fr, 13 novembre 2008.

[7] « Gaza : la trêve fragilisée par les échanges de tirs entre le Hamas et Tsahal », lemonde.fr, 16 novembre 2008.

[8] « Israël menace le Hamas d’une opération d’envergure », lemonde.fr, 18 novembre 2008.

[9] « À Gaza, le Hamas ne reconduira pas la trêve avec Israël », lemonde.fr, 14 décembre 2008.

[10] « Gaza : "La trêve n’a pas survécu aux tensions internes de chaque camp" », lemonde.fr, 15 décembre 2008.

[11] « La branche armée du Hamas annonce la fin officielle de la trêve », lemonde.fr, 19 décembre 2008.

[12] (« Premier raid israélien sur Gaza après la fin de la trêve », lemonde.fr, 20 décembre 2008.

[13] « À Gaza, fin d’un nouveau cessez-le-feu dans un climat tendu », lemonde.fr, 23 décembre 2008.

[14] « Au moins 200 tués dans des raids israéliens à Gaza », lemonde.fr, [27] décembre 2008.


 
 
 
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1 commentaire
  • > QUI A ROMPU LA TREVE A GAZA ? 28 janvier 2009 02:12, par Amertume

    Les hommes politiques malins qu’ils soient de droite ou de gauche n’aiment pas,la paix ! Et ils ne loupent aucune occasion pour chercher les prétextes qui conviennent..peu importe que ces prétextes soient,"bonnes-fausses ou mauvaises".la chose qui compte le mieux à leurs yeux est,le résultat final.c’est ce que j’appele,la "farce caché" qui sert à atteindre(beaucoup)d’objectifs:politiques,économiques,stratégiques etc,etc.. je cite:1) le rêve de construire le grand état-don quichotien-.2)l’aide continuelle et durable américaine et pourquoi pas aussi,européenne.3)rendre toutes les discussions entre les deux parties chose difficile voir,impossible..remarque : le jeu israélien se résume dans le fait suivant : ((faire la guerre avec l’intention soit,d’imposer aux certains dirigeants palestiniens des mauvaises solutions pour les obliger à les accepter ou alors,pour empêcher ou faire retarder la vraie paix.)et en faisant passer l’agression monstrueuse pour une simple légitime déf(o)nce ?! Les ptits malins politiciens ont finit par obtenir,la sympathie et le soutien du monde entier et surtout, l’oncle : SAM et sa France.n’est ce pas monsieur,(nous partageons les mêmes valeurs) ??!! Moralités : heureusement que l’intelligence "franco-américanisé" n’a pas dit, tuez tous les palestiniens dieu,reconnaitra les siens..

 
 
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