Ultime lettre au Baron Petdechèvre

Monsieur le Baron,

Vous dirai-je assez ma profonde gratitude pour m’avoir, en me licenciant, rendu ma dignité en même temps que ma liberté. Certes je n’ignore pas que vous eussiez préféré me garder à votre service, attendu justement les avantages que vous tiriez de ma présence auprès de vous. Mais les circonstances du moment, notamment financières, vous ont contraint à restreindre votre train de vie. Je ne peux résister au malin plaisir de vous dire à quel point les mauvaises nouvelles de Saint-Magloire me comblent d’aise, à présent que je ne suis tenu à aucun devoir de réserve concernant la piètre opinion que j’ai des maîtres que j’ai servi, dont vous.

Ainsi donc votre fortune s’est mise à fondre au soleil de la crise financière qui secoue le monde. Même si cela doit coûter leur salaire à tous les employés dont vous avez dû vous séparer, vous ne pouvez imaginer avec quelle joie nous observerons couler les entreprises des gens de votre espèce. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, on l’a vu lors du déclenchement de la catastrophe : l’effondrement imminent du capitalisme. Certes, cette saloperie a la peau dure et nul ne peut prédire à quelle vitesse l’ignoble bâtisse sombrera, espérons-nous corps et biens, nonobstant le respect qu’à une époque je vous dus.

Grâce à la succession des chocs qui ont commencé d’ébranler la structure de l’économie, on a compris comment les vôtres s’y sont pris pour dissimuler les trous que leurs dépenses somptuaires y creusaient : vous avez endetté le monde sur plusieurs générations et vous vous remplissiez les poches avec les futures économies des enfants de vos employés. Mais votre absence totale de pudeur n’a d’égal que la bêtise avec laquelle vous et les parvenus de votre acabit profitiez des biens dont vous vous arrogeâtes la propriété. Le petit président que vous avez propulsé à la tête de votre république en est d’ailleurs le parangon, aussi nul dans l’art et la manière de se gonfler d’importance qu’il fait étalage sans honte de sa cuistrerie de nouveau riche. Vous ne pouvez savoir avec quelle délectation j’apprends que quelque immonde de vos amis s’est pendu à l’annonce des pertes de son capital. Rien ne peut faire plus plaisir aux pauvres que le désespoir des riches.

Il paraît que vous peinez à garder votre château, à deux doigt d’être bradé à quelque escroc qui en fera un gîte d’étape pour représentants de la dernière heure, avant qu’enfin les sans-logis du voisinage ne vienne squatter vos salons. Comme la chute de l’économie est belle à regarder, autant sans doute que la tête du tyran lorsqu’elle tombe dans le panier de la révolution ! Vous avez beau baver à la populace des discours apaisants sur la façon dont vos congénères prétendent empêcher leurs châteaux de cartes bancaires de s’écrouler, vous savez que l’issue ne fait plus de doute : les jours de l’économie politique sont comptés. Autant dire que ce n’est pas de la fin proche du capitalisme dont on peut encore douter, mais du temps qu’elle va mettre à débarrasser notre planète des fétides institutions que les bourgeois y ont installées.

Déjà, monsieur le Baron, vous n’êtes plus que l’ombre du propriétaire arrogant que vous étiez. Vous entendez le peuple qui hésite avec peine à contenir sa joie mêlée de colère devant les pantomimes de vos amis face au malheur qui frappe à la porte de leurs banques. Bien sûr, vous allez encore de rameuter le ban et l’arrière-ban de vos zélés serviteurs, mais peu à peu, vous les sentirez vous échapper et vous les verrez se joindre aux feux de joie qui illumineront votre déconfiture. Trop de monde a tout intérêt à vous voir disparaître, vous et vos pantins protocolaires. Même l’air a hâte que s’arrêtent vos productions. La terre n’a plus besoin de vous.

Dans l’espoir que vous saurez nous débarrasser au plus tôt de votre insipide présence, veuillez ne rien croire, monsieur le Baron, aux promesses des ultimes bavards qui se présenteront pour vous sauver de la déroute.

Au plaisir de ne plus jamais être votre,

Anatole


 
 
 
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