Les chemins de la mémoire sont parfois semés d’embûches

Un collège à St Palais porte le nom de Léon Bérard, une avenue (Cours) à Pau également, un médaillon en bronze Place de la Déportation (sic), exposé face au Château sur la façade Ouest du Parlement de Navarre porte l’inscription : « Léon Bérard, académicien et homme politique de la IIIème République, né en Béarn ». Le texte gravé dans la pierre révèle au passant curieux « Leon Berard Humaniste ». (re-sic).

Il y a trois ans, à St Palais, j’accompagnais Jean-Jacques, le réalisateur palois du film « Mots.de Gurs » pour animer un débat. La séance de l’après-midi était réservée aux scolaires, deux classes se partageaient la salle. Au cours du débat, Jean-Jacques pose la question : « Savez-vous qui était Léon Bérard dont votre collège porte le nom ? ». Après un silence, Jean Jacques lâche : « Un collabo ! ». Comme la plupart des enfants, je l’ignorais aussi...

C’est en 1977 que cette école de la République, sur les recommandations du Pdt du Conseil Général en exercice, a adopté le patronyme d’une personnalité, certes, mais qui s’est illustrée dans la collaboration avec le respect d’un serviteur zélé des théories nazies. Loin s’en faut l’idée de nommer tous ceux, qui, en France, se sont vautrés sur les divans de la collaboration. Et ce n’est pas Léon Bérard, aujourd’hui disparu, qui motive l’écriture de cet avertissement, mais l’incompressible et absconse absolution dont il a bénéficié malgré les devoirs de mémoire et les discours officiels qui se targuent de traquer les silences. Qui se souviendrait encore de ce triste personnage si quelques ordonnateurs ne l’avaient sorti de l’oubli. La tendance veut, aujourd’hui, que l’on ne s’offusque pas : « Léon Bérard même sous les aphtes les plus noirs de la collaboration... n’aurait jamais cassé trois pattes à un canard. ». Les sociétés démocratiques grandissent en se libérant de l’hypocrisie et de l’ignorance. Ce n’est pas à la morale du pardon d’arbitrer les défaillances de la raison.

Léon Bérard, un diplomate peu ordinaire.

Il y a des anniversaires qui participent à perpétuer les leçons de l’Histoire par des détours/retours ? inopinés...

Il y a soixante-douze ans, avec la victoire du « Frente Popular » en 1936, l’Espagne renouait avec la République. L’agression fasciste de Franco contre le gouvernement nouvellement élu met un terme, après deux années et demi de guerre, un million de morts et cinq cents mille exilés, à ce qui aurait pu être le triomphe de la justice sociale et la fin des velléités fascistes et nazies. L’issue, nous la connaissons, vaincue, trahie par la non-intervention, l’Espagne antifasciste s’effondre. La France dépêche un représentant de l’Etat, connu alors pour ses sympathies franquistes, en Janvier 1939. Léon Bérard sera agréé par Franco. « [...] Qu’il considérait comme un ami sûr de l’Espagne ». (nationaliste !) L’historien Hugh Thomas considère que le gouvernement français donnait satisfaction aux nationalistes sur tout les points...

Léon Bérard, un président du Conseil Général peu ordinaire.

« À Gurs, pendant ce temps, tout s’est dégradé à commencer par les baraques que la pluie et le froid rongent inexorablement... À l’origine, on avait « accueilli » les réfugiés. À la fin du printemps 1940, on « héberge les indésirables ». À l’automne, après la promulgation du statut des juifs (3 Octobre 1940), on « interne les Israélites ». Imperceptiblement, sans à-coup, Gurs devient en Béarn le symbole même de l’arbitraire. Bientôt viendra le temps de renoncement en renoncement, les Juifs seront livrés aux nazis. » (Claude Laharie, Historien)

« On relèvera que les quatre premiers « convois » (2212 hommes et femmes) sont partis d’Oloron pour l’extermination avant le 11 Novembre 1942. Cette date est importante car elle est celle de l’occupation de la « zone libre » par les Allemands. Ces quatre « convois » surveillés par les « gardes noirs » (la Gendarmerie Nationale) sont donc partis de la zone relevant de Vichy, d’un lieu représenté par le sénateur et président du Conseil Général Léon Bérard. En a-t-il été affecté ? Le 1er Janvier 1943, alors que la fiction d’une « France Libre » conduite par Pétain a volé en éclat, il réaffirme dans un discours à Rome sa fidélité au Maréchal. » (Pierre Arette Lendresse, Historien)

« Gurs pose donc à l’évidence, en des termes proprement français, le problème de « la solution finale de la question juive ». » (Claude Laharie)

Léon Bérard, un ambassadeur peu ordinaire.

Novembre 1940, nommé par Pétain ambassadeur du Régime de Vichy au Vatican, il euvra à ce poste pour que le Saint Siège n’émette aucune réserve sur les lois anti-juives promulguées par le régime du Maréchal Pétain. Dans un rapport remis le 2 Septembre 1941 à Pétain, Léon Bérard conclu « Il ne nous sera intenté nulle querelle pour le statut des juifs ». Il démontre dans ce rapport combien son intercession avait pu être efficace et commente sur la justesse de la seconde « loi portant sur le statut des juifs » du 2 Juin 1941, il écrit : « Il est légitime de leur interdire l’accès des fonctions publiques ; légitime également de ne les admettre que dans une proportion déterminée dans les universités et dans les professions libérales. ». Il atteste par ces mesures discriminatoires et xénophobes, la réalité du Régime de Vichy qu’il représente : raciste et antisémite.

Une Avenue (le Cours) Léon Bérard

En 1968, le Maire de Pau Sallenave octroie une rue à son nom, ce qui n’était alors qu’un tracé devient progressivement, sous les hospices d’André Labarrère, le Cours Léon Bérard : une percée dans un parcours verdoyant qui se profile jusqu’aux portes de l’université (point de rencontre avec le bd Jean Sarrailh). Cependant, la rencontre sur son trajet du rond point des « Droits de l’Homme » reste un paradoxe, une stupidité politique, allez savoir...

L’énigme Léon Bérard trouve une ébauche d’explication dans l’indulgence dont il a bénéficié jusqu’à la fin de sa vie en 1960. Les invraisemblances de cette situation, c’est qu’après ses forfaitures, ses défenseurs absolutoires ne s’embarrassent pas d’explications mais prennent cependant bien soin de ne jamais nommé le délit. C’est dans le Béarn « aimable » qu’il faut rechercher une partie de l’explication, celui des « anciennes manières » de la IIIème République. Mais, cette amabilité, étonnamment, ne connaît pas de clan, ni de camp politique, rien d’avéré. Juste un consentement tacite, sorte de principe de solidarité où s’y confondent les classes politiques, mais pas les classes sociales.

Il suffit pour nous en convaincre de constater la garde prétorienne qui, par dépit du déshonneur, se lève pour recouvrer l’honneur perdu, en protégeant ce fils prodigue. Le culte fait au dogme : la foi, le pouvoir, la puissance, la richesse trouvent ses inspirations dans l’inconscient collectif du respect à la soumission. Les titres et les hautes fonctions accumulées par Léon Bérard n’en font-ils pas un personnage hors du commun ? N’est-il pas à la fois, l’intellectuel et le politique béarnais le plus célèbre du XXe siècle ? (Le Béarn ne fait pas l’exception, d’autres icônes à l’identique peuple les régions de notre douce France.)

Déboulonner l’icône Léon Bérard
Alexis Carrel, apôtre de l’Eugénisme, Richepense, esclavagiste, Thiers, boucher de la commune, Mery, antisémite, tous débaptisés à Paris.

Non seulement Léon Bérard n’a pas les qualités requises pour qu’il soit admis à représenter par son nom les rues et les écoles de la République, mais il en va du salut public, et du respect des victimes du fascisme et du nazisme de débaptiser tous ceux qui ont eu des responsabilités dans la collaboration...
Dès que le rapport Bérard fut connu par les enseignants du collège de St Palais, ils ont demandé que l’établissement cesse de porter ce nom. (Lettre du 15 Mars 2002 :
- >http://www.amnistia.net/librairi/am...] - Léon Bérard, les Enquêtes interdites.)

Robert Garat, professeur d’histoire et Géographie au collège Léon Bérard rappelle que « les circulaires de l’éducation Nationale précisent que nous devons exercer le devoir de mémoire. A mes élèves de 3ème, je parle de Résistance, des rafles et du Statut des Juifs. Et cela dans un collège portant le nom...C’est une contradiction insoutenable... »

D’autres initiatives en France pour d’autres noms controversés les mêmes questions reviennent toujours. Comment peut-on placer les lieux d’éducation sous la tutelle symbolique de tel personnage ? et ce n’est pas fini .

« Je ne dis pas qu’il n’a pas été maréchaliste, mais cette chasse aux anciens fonctionnaires de Vichy avec son lot d’anachronismes et de caricatures peut mener loin ! » souligne Max Brisson, chargé de l’éducation au Conseil Général et agrégé d’histoire.

À St Palais, le Maire s’est prononcé par voie de presse contre le changement de nom « pour ne pas réveiller les fantômes du passé ». « C’était un grand homme...Pourquoi chercher la petite bête ? » (sic).

Franz Dusboscq, ancien résistant, ex-président du Conseil Général plaide : « A part son inéligibilité pour dix ans, il n’a pas été jugé à la Libération... Ne pourrait-on pas le laisser reposer en paix ? »
Quant à André Labarrère (qui vient de nous quitter) : « A propos de la rue Léon Bérard, [...] il faut avoir un peu de tolérance malgré les évènements...mais nous allons étudier cela sereinement ».

L’avocat et historien Serge Klarsfeld, président de l’association « Fils et filles des déportés juifs de France » adopte une position nuancée sur ces controverses qui, dit-il, « traduisent une fixation de la mémoire sur Vichy alors qu’il ne viendrait à personne l’idée de débaptiser un lycée St Louis ou Voltaire qui étaient anti-juifs »...

Il est consternant de constater que ces combats pour la mémoire se heurtent à des réponses souvent dilatoires. « Ce n’est pas à l’ordre du jour. » « Salir la mémoire d’un homme arguant des faits historiques non avérés... » (sic)

Léon Bérard, académicien et ...ambassadeur du régime de Vichy auprès du Vatican de novembre 1940 à août 1944. Sa biographie est encore fièrement affichée sur le site Internet de l’Académie française.

Ceux qui veulent faire bon usage de l’histoire n’hésitent pas à la manipuler et si le mot est trop fort, je transige par une autre association moins directe : « à l’aménager » ou, plus simplement la ménager. Enfin faire bon ménage avec elle.

luis lera


 
P.S.

P.S. : Léon Bérard est resté au service du Vatican de 1940 à 1944, mais il s’est bien gardé de rentrer en France à la libération et a prolongé son séjour jusqu’en 1948. Assuré d’une immunité il est rentré.

Et si la raison reprend ses droits, pour le collège de Saint Palais, ainsi que la rue à Pau j’ose avancer deux noms ; Hannah Arendt et Liza Fittko toutes deux “passées” par le camp de Gurs.

 
 
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