Consolidée, la Révolution Cubaine a besoin de rompre avec l’immobilisme social et bureaucratique

Interview du sociologue argentin Atilio Borón
Valeria Nader y Gabriel Brito
06-02-2009

Version espagnole.
Traduction française : Raymond Muller

Comme tout le monde l’a rappelé, l’année 2009 a débuté marquée par le cinquantenaire de la Révolution Cubaine – le moment quand, guidés par les Fidel Castro et Che Guevara devenus mythiques plus tard, les guerrilleros descendirent des montagnes de la Sierra Maestra et en finirent avec la dictature sanguinaire de Fulgencio Batista.

Commentés selon les préférences personnelles et idéologiques des médias et de leurs respectifs commentateurs, ces événements d’il y a un demi-siècle se sont infiltrés dans la vie de générations entières et inspirent aujourd’hui encore des idéaux de rupture et de changement social. Avec la Révolution accomplie, ce qui se met en avant à partir de maintenant c’est le futur de l’Île, le thème central de l’interview réalisée par Correio da Cidadania avec le sociologue argentin Atilio Boron.

Pour ce chercheur social, journaliste aussi du journal Página/12, de Buenos Aires, la révolution ne courre aucun risque à Cuba car dans la conscience de la population est bien ancrée l’idée qu’une capitulation face aux forces du marché “renverrait Cuba au 19ème siècle.”. Selon Borón, le moment pendant lequel la révolution aurait pu être détruite est déjà révolu, les conditions les plus favorables pour réaliser une telle entreprise ont cessé d’exister.

Malgré les ouragans destructeurs qui ont ravagé le pays en 2008, Atilio observe que Cuba compte aujourd’hui avec des possibilités pour une plus grande insertion dans l’économie mondiale grâce aux accords de coopération signés avec la Chine et le Venezuela, entre autres. En même temps le sociologue affirme que les cubains ne s’illusionnent pas avec l’élection de Barack Obama, car il n’y a pas eu un véritable changement de rhétorique envers l’Île.

Si cela n’eut pas été grâce aux “révolutionnaires barbus”, notre continent serait actuellement un immense « protectorat » étasunien, ce qui fait de la solidarité avec le peuple cubain un impératif pour nos populations, renchérit Borón.

Quel est le signifiant réel des mesures que Raúl Castro a prises à Cuba en ce qui concerne la propriété agricole, les possibilités d’acquisitions de matériel électronique, le salaire des fonctionnaires de l’Etat et la liberté de circulation des cubains dans les zones touristiques, quelques-unes des mesures ayant une plus grande visibilité dans nos médias ?

Ces mesures montrent que la réforme économique dans le socialisme a commencé à se faire dans la pratique. C’est le début d’un processus long et difficile parce que l’on veut éviter, avec raison, d’appliquer des réformes qui impliquent d’une manière ou d’une autre la réintroduction de relations capitalistes à Cuba ou la fiction d’un « socialisme de marché » au sein duquel le deuxième finirait par dévorer le premier. Au moins partiellement, c’est ce qui est arrivé en Chine et au Viêt-Nam, et les cubains n’ont pas l’intention de tomber dans la même erreur. Ce serait le chemin réformiste le plus facile, mais il déchaînerait une énorme régression économique et sociale au sein de la révolution cubaine, une régression qui finirait dans la pratique par l’épuiser. L’autre chemin, c’est celui des réformes dans le socialisme, une voie plus dilatée et complexe, et il n’y a pas d’antécédents internationaux qui permettent d’extraire quelques leçons en ce qui concerne ce qui doit se faire et ce qui ne doit pas se faire. Les réformes en ex-Union Soviétique ont abouti en un retour en arrière phénoménale et une Russie devenue un pays capitaliste. Et en Chine et au Viêt-Nam, comme on l’a déjà dit, a commencé une transition qui, dans le deuxième cas surtout, pourrait bien terminer comme en Russie. La Chine est différente, grâce à ses dimensions géographiques et démographiques unies à la force de son Etat qui lui confèrent la possibilité de fixer des conditions au capital étranger (et national) qu’aucun autre pays de la planète possède. Pour cela, les cubains sont à l’avant-garde de l’histoire pour réaliser une expérience très complexe. Par ailleurs, la circonstance inédite qui a fait que trois ouragans ont ravagé l’île en 2008 a obligé à ralentir le processus de réformes et à avancer avec une grande prudence dans un contexte économique d’émergence nationale. En plus, la poursuite du blocus impérialiste est un autre obstacle important dans un processus d’innovations comme celui que Cuba est en train d’entreprendre.

Selon vous, qu’est-ce qui caractériserait aujourd’hui certains “blocages” de la société cubaine ?

Je crois qu’il y a beaucoup de facteurs. Dans la réponse antérieure j’en ai déjà mentionné quelques-uns, très importants, comme le caractère inédit des réformes socialistes au sein du socialisme, le blocus impérialiste, la dévastation des ouragans. Il faudrait en ajouter d’autres : l’existence d’une bureaucratie avec très peu de vocation innovatrice est aussi un de ces facteurs qui explique l’existence de ces « blocages ». Un autre élément important, c’est la faiblesse du débat économique à Cuba, un débat qui dans les premières années de la Révolution était parvenu à nourrir une notable densité théorique comme l’a démontré l’échange entre le Che Guevara et Bettelheim. Aujourd’hui ce débat n’a pas lieu, il n’a qu’une présence naissante. Les réunions annuelles de la ANEC ont été l’un des rares espaces dans lesquels les économistes et les spécialistes ont commencé à discuter sur ces thèmes centrés autour d’une grande question : que faire face à l’irréversible obsolescence du modèle de planification ultra centralisé ? Si ce modèle a marché dans le passé, un sujet qui est l’objet de fortes polémiques, il n’y a pas le moindre doute qu’il ne fonctionne plus. Par quoi le remplacer ? Par ailleurs, et ça Fidel et Raúl l’ont signalé de manière réitérée ces dernières années, il y a une tendance à la « quiétude » dans une société qui suite à cinquante ans de révolution s’est habituée à ce que les problèmes, tous les problèmes, c’est l’Etat qui les solutionne. La conséquence, c’est la passivité et l’immobilisme, et pour changer il faut précisément le contraire : activisme et mobilisation. Finalement, je crois que le Parti devrait remplir un rôle éducatif et mobilisateur que je ne suis pas certain qu’il remplisse avec l’intensité nécessaire. Il le fait, mais ses efforts sont partiels et insuffisants. Et ceci s’aggrave avec l’apparition d’un important décalage générationnel entre les grands leaders de la révolution et la jeunesse, qui considère l’épopée de la Sierra Maestra avec l’éloignement que produisent les événements historiques, et veut le changement maintenant. Dans de larges secteurs de la bureaucratie étatique, cette urgence provoque une réaction d’immobilisme qui loin de faciliter les changements les rend plus difficiles.

Comment sera t’il possible de résoudre ces “blocages” ? Cuba continuera t’il son chemin socialiste ?

Je suis certain que si, que Cuba, qui a rompu les moules de la tradition avec le triomphe de sa révolution dans un pays de la périphérie et sous-développé et qui, malgré cela, a survécu à un demi-siècle de blocus, d’attentats et de sabotages de toutes sortes, saura aussi répondre avec succès aux défis actuels. Cuba est un pays qui compte avec un large secteur de la population qui possède un degré élevé de conscience politique, comme il n’en existe avec cette proportion dans aucun autre pays d’Amérique latine et, peut-être, dans le monde. En plus c’est une population qui a été très bien organisée par le Parti et qui sait qu’une éventuelle chute du socialisme ramènerait l’île au 19ème siècle, avec la mafia terroriste de Miami en tête et disposée à prendre sa revanche sur l’audace qu’elle a eue d’avoir déclenché la révolution. Elle sait aussi que les réussites de la révolution dans les domaines de la santé, l’éducation, les sports, la culture, qui placent Cuba bien au dessus de n’importe quel autre pays d’Amérique latine, seraient balayées avec le retour de la droite au cas où les forces révolutionnaires pourraient céder. Mais un tel danger n’existe pas. Fidel est resté debout ferme quand le socialisme s’est écroulé partout dans le monde, et dans cette situation aussi l’histoire “l’a absout” en lui donnant la raison. Et son exemple continuera d’être vivant, même après sa disparition physique, pour inspirer les millions d’êtes humains qui sont disposés à donner leur vie pour la défense du socialisme et du communisme à Cuba.

On spécule beaucoup sur le type de socialisme qui devra exister à Cuba, en faisant allusion par exemple au modèle chinois mais aussi aux gouvernements de Chávez, Morales et Correa en Amérique latine, qui ont eu un affrontement plus fort avec le néolibéralisme. Quelle est votre idée sur cette question ?

Sur cela j’ai écrit longuement dans un livre que je viens de publier et qui s’appelle “Socialisme au XXIème siècle”. Y a t’il une vie après le néolibéralisme ? La thèse centrale c’est qu’il n’existe aucun modèle ou type de socialisme qui puisse être imité ou qui soit prêt pour être appliqué. Chaque processus est une création historique unique et au-delà de quelques « dénominateurs communs » - comme par exemple la lutte intransigeante contre les relations capitalistes de production (et pas seulement celles du néolibéralisme) et la marchandisation de tous les aspects de la vie sociale, depuis les biens et services jusqu’aux idées, les religions, la politique et l’Etat – les expériences concrètes de construction socialiste de ce siècle seront bien différentes entre elles. Celle de Cuba est inimitable, celle de Chávez aussi, de même que celles de Correa ou d’Evo. Il est opportun de citer ici le vers de Machado, avec une paire de légères modifications, « militant, il n’y a pas de modèle, le modèle se fait en marchant. » Le Brésil, l’Argentine, le Chili, dans la mesure de leur abandon des illusions de centre-gauche de la « troisième voie » (qui nous ont fait tellement de dommages et perdre tellement de temps) passeront à s’incorporer à ce projet de construction socialiste mais avec des caractéristiques absolument propres, particulières, uniques. Et c’est bien que ce soit ainsi : cette diversité de chemins vers le socialisme nous enrichit et nous rend plus forts.

Existe t’il la crainte que les forces impérialistes puissent d’une certaine manière casser la résistance cubaine ?

Ils n’y sont pas parvenu en cinquante ans lorsque la corrélation de forces était beaucoup plus favorable à l’impérialisme. Maintenant ils ne jouissent plus des conditions pour tenter quelque chose de ce genre. L’incorporation de Cuba au Groupe de Rio et à l’UNASUR, ainsi que l’expulsion pratique de l’empire dans la solution de la crise bolivienne de l’année dernière, démontrent que, comme le dit le président Correa, « nous sommes en train de vivre un changement d’époque et non pas seulement une époque de changements ». Qui aurait pu imaginer il y a à peine quelques années qu’un président de la Bolivie pourrait expulser l’ambassadeur étasunien sans devoir en peu de temps faire face à un coup d’état militaire ? Qui pouvait penser que la flotte russe ferait des manoeuvres dans la mer des Caraïbes avec l’Armada vénézuélienne sans déclencher une punition exemplaire de la part des Etats-Unis ? Ou que l’Equateur pourrait dire à Washington qu’il ne renouvellerait pas la location de la base de Manta, stratégique pour le contrôle politique de la région andine ? La réaction impérialiste n’a pas pu en finir avec la révolution cubaine quand existaient les conditions internationales propices. Elle a perdu cette occasion, et aujourd’hui ces conditions n’existent plus. La révolution a fini par s’imposer. Quelle est l’attente à Cuba en relation au gouvernement d’Obama et quelle serait la relation que l’on pense avoir avec les étasuniens à partir de maintenant ?

Il n’y a pas de grandes attentes. Il ne peut avoir de grandes attentes parce que les déclarations d’Obama sur Cuba furent assez malheureuses, pour ne pas parler des mauvaises que furent celles de Hillary Clinton lors de son audition de confirmation au Sénat. On continue d’exiger des « libertés politiques pour l’opposition » sans reconnaître que à Cuba cette opposition est contre-révolutionnaire et de manière prouvée financée et organisée par la CIA et les autres agences du gouvernement étasunien. Il existe même des documents filmés qui constatent que cette opposition est en réalité un groupe d’agents de l’empire qui opèrent à Cuba. Obama a dit qu’il ne pensait pas lever un blocus condamné tant par l’Assemblée Générale de l’ONU que par Jean-Paul II, sans avoir besoin de nommer les plus importantes personnalités du monde entier qui se sont prononcées sur le sujet. Je crois que les cubains, avec raison, ne se font aucune illusion sur Obama, et que nous dans le reste de l’Amérique latine il serait bien que nous fassions de même. Si par hasard Obama ne se comportait pas ainsi, et qu’il ait des gestes concrets d’ouverture, de compréhension et une plus grande rationalité envers Cuba, La Havane répondrait positivement.

Comment les cubains vivent-ils le moment actuel ? Perçoit-on la croissance d’un certain type d’ambivalence dans la population ou le soutien à l’expérience révolutionnaire persiste t’il avec force ?

L’appui à la révolution continue d’être impressionnant. Bien sûr, il n’est pas unanime, ni pourrait l’être. Mais il est très fort. Ceci ne veut pas dire qu’on approuve toutes les politiques du gouvernement révolutionnaire. Il y a beaucoup de critiques au sujet de l’offre insuffisante d’aliments, des bas salaires, du logement, du bureaucratisme, l’accès limité à Internet o les restrictions pour voyager. Mais les gens savent que ces problèmes ont leurs origines à partir de situations qui souvent dépassent ce que le gouvernement peut faire ou prendre en considération. Le blocus a coûté près de 100’000 millions de dollars, plus de 2 fois le PIB de l’île. Son impact sur les finances publiques a été drastique. En plus, à cause de l’agression permanente de Washington, Cuba doit consacrer à la défense une proportion très élevée de son budget public. Si ces deux conditions n’existaient pas, c’est-à-dire sans blocus et sans menaces permanentes d’agressions extérieures, Cuba disposerait de beaucoup plus de ressources pour stimuler la production d’aliments, construire des logements, améliorer les salaires. Mais cette situation n’existe pas, lamentablement. Naturellement, même de cette manière quelques activités pourraient être améliorées : par exemple, en adoptant une politique plus flexible par rapport à la paysannerie pour augmenter l’offre alimentaire, ou pour exploiter des terres qui sont encore en friches. Là-dessus pèse le rôle d’une bureaucratie qui est devenue conservatrice y qui ne pense pas encore à une alternative « post planification centralisée ». D’autres restrictions provoquent aussi du mécontentement dans la population : le transport public était un problème très grave, surtout à La Havane, mais depuis l’année dernière il y a eu une considérable amélioration grâce au soutien de la Chine. Internet est un problème parce que les Etats-Unis sanctionne tout pays qui facilite la bande large à Cuba. Venezuela maintenant est en train d’installer un câble sous-marin pour résoudre ce problème. Finalement, les gens protestent parce que le peuple cubain est très extroverti et n’éprouve aucune crainte à exprimer ses plaintes et ses demandes. Mais celles-ci concernent fondamentalement quelques décisions politiques, en aucune façon le régime révolutionnaire ou le socialisme. Et beaucoup moins envers la figure de Fidel. Ils croient, et ils ont raison, qu’un socialisme plus efficient peut se construire avec une plus grande capacité pour attribuer du bien-être à la population. Et ils n’oublient pas que malgré les limitations Cuba possède le taux de mortalité infantile la plus basse du continent américain, similaire à celle du Canada, plus basse que celle des Etats-Unis, et trois ou quatre fois plus basse que celle de pays potentiellement plus riches comme peuvent l’être l’Argentine et le Brésil.

Comment voit-on le Sommet des Amériques à Bahia, les exigences des gouvernants pour en finir avec l’embargo sont toujours plus fréquentes – même l’ONU s’est manifesté dans le même sens, pour la 17ème fois en 2008 ? Finalement, l’illusion de pouvoir s’insérer pleinement dans l’économie ou, au moins, resserrer les associations et les accords avec quelques nations latino-américaines existe t’elle ?

Le cubain est un peuple très culte qui a beaucoup appris avec la révolution. Il ne se fait aucune illusion parce qu’il sait que l’impérialisme n’arrêtera jamais d’harceler Cuba et, en conséquence, son insertion dans l’économie mondiale dominée par les grandes multinationales, nombre d’entre elles étasuniennes ou de pays gouvernés par des alliés ou des clients de la Maison Blanche, sera truffée de difficultés. On ne croit pas que dans l’immédiat les Etats-Unis lèvent le blocus (il ne s’agit pas d’un embargo mais d’un blocus, ce qui est beaucoup plus grave), bien que s’ils le faisaient ce serait une grande nouvelle. Mais en pouvant faire du commerce librement avec les pays de l’Amérique latine et les Caraïbes, ajoutant à cela les relations croissantes avec la Chine, la Russie, et d’autres grandes économies, Cuba peut résoudre une grande partie de ses problèmes. C’est pour cela qu’il est très important que les plus grandes économies de l’Amérique latine, comme le Brésil, le Mexique et l’Argentine, adoptent une politique de solidarité militante avec la révolution cubaine. Une révolution qui exporte des médecins des infirmiers, des dentistes, des instituteurs, des instructeurs de sport, une révolution qui aide à vaincre l’analphabétisme en Bolivie et au Venezuela, qui rend la vue à des millions de personnes, qui vend des vaccins pour combattre des maladies en marge et bien au dessous des prix du marché. Une révolution en somme qui a toujours été solidaire avec nos peuples et qui mérite notre plus retentissante solidarité. Pour ceux qui ont encore des doutes, il leur suffit de penser ce qu’il en aurait été de l’Amérique latine si la révolution cubaine avait été vaincue à Playa Girón ou si, après l’implosion de l’Union Soviétique, elle était arrivée à la conclusion de retourner au plus vite vers le capitalisme. Si une telle situation s’était produite en Amérique latine, il n’existerait pas un Chávez, un Evo, un Correa, un Lugo, pour ne pas parler du “centre gauche”, nous serions un immense protectorat étasunien dans lequel les personnages les plus à gauche de la région seraient des politiciens comme Álvaro Uribe, Alan García ou Oscar Arias. Grâce à la présence inébranlable de la révolution cubaine nous nous livrons de ce cauchemar. C’est pourquoi notre dette avec Cuba sera éternelle, et tout ce que nous pouvons faire pour l’aider sera bien peu.


 
 
 
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