L’Histoire-sujet, histoire-hypostase, une fiction à réfuter.

Il n’y a pas d’hypostase de l’histoire, il n’y a que l’habileté ou l’inaptitude rationnelle ou irrationnelle des peuples à se construire des sociétés de liberté ou de servitude selon leur leadership collectif ou leur passivité servile. Car c’est aux peuples de se projeter selon l’authenticité inclusive de leur vision ou selon l’inauthenticité dominatrice de leurs « élites ». Je dis que deux perceptions logiques jalonnent fondamentalement l’interprétation de l’histoire : d’un côté trône la vision élitaire collective du peuple qui nous vient des socialistes utopiques puis de Marx, et de l’autre la vision élitiste des oligarchies, nécessairement ostraciste des majorités par l’essentialisation automystificatrice d’une poignée de mégalomanes voulant régner pour eux seuls en maîtres du monde. La tendance à personnifier l’histoire, à théoriser l’histoire présentée tel un sujet vivant et autonome, sévit néanmoins depuis Hegel dans l’épistémê occidentale. En effet, en évoquant l’esprit, la conscience de l’histoire comme autonome à travers les trois moments de L’esprit, Hegel a inauguré par sa « Phénoménologie de l’esprit », l’ère de l’ambiguïté doctrinale sur l’homme faisant l’histoire et sur l’histoire autopropulsée vers ses fins. Marx, lui aussi, après avoir perçu la conscientisation, la révolte des masses laborieuses et la révolution qui s’ensuivrait comme inéluctables, a - par son utopie du communisme comme aboutissement imparable et nécessaire de l’histoire des sociétés - jeté malgré lui, sa pierre dans la marre de cette confusion aussitôt exploitée par les démagogues de tout acabit, ennemis de l’émancipation des majorités en trahissant le marxisme lui-même. L’erreur de ces titans de la philosophie de l’histoire, est d’avoir laissé par omission, une place aux ennemis de la liberté, qui ont vite introduit leur regard pervers et imposé la résignation voire la fatalité des conditions historiques des peuples, confondant à dessein et sciemment par un scientisme fataliste, le nécessaire et le contingent.

L’histoire serait une Force consciente qui se fait indépendamment de la conscience choisissante des hommes ! Mais disons-le, cette Histoire-sujet ou Histoire-personne n’existe pas. C’est peut-être là que la mise au point des partisans du changement social est indispensable. L’histoire n’est pas une hypostase en soi, elle est l’ensemble des choix politiques des sociétés humaines prises et comprises dans leur cause et conséquence, leur mobile d’intérêt de classe dans le temps et l’espace. Si l’homme, au-delà de la simple historicité de l’être en général, est à fortiori l’étant historique, c’est simplement que partout où il est, parce que conscience fondatrice de sens collectif, parce que vivant en société, sa présence sous-tend des choix qui changent, ajustent ou se réajustent le mode d’existence collective, la weltanschauung sociale à travers le temps selon les nouveaux critères et dévolus collectifs. D’où cette chose éminemment fondamentale de l’histoire humaine qu’est l’évolution spatio-temporelle du mode de vie social, c’est-à-dire la nature dynamique des sociétés humaines, qui divise le temps en moments (terme que je préfère à celui de « périodes » trop problématique). Le temps historique se démarque donc du temps naturel et cosmique des mouvements de la terre dans l’interstellaire, par la dynamique active et agissante de l’évolution sociale des humains. Ainsi, les élites supportées activement ou passivement par les majorités font et défont l’histoire, créent la temporalité en engendrant de nouveaux temps ou âges au sein du Temps. Si l’histoire des choses elles-mêmes, fussent-elles des astres du cosmos, est le jeu des naissances et déclins, l’histoire de l’humanité est la seule jusque là connue à se permettre un interstice de conscience qui peut socialement précipiter ou au contraire retarder naissances et déclins dans les conditions temporelles de l’existence collective de ses membres. L’histoire humaine seule peut connaître des soubresauts non naturels à cause des virages et de l’action des hommes érigée en système au cœur du social.
L’Histoire donc, est la faculté des sociétés humaines d’engendrer des temps au sein de la réalité indéfinie quoique non stative du Temps physique et de briser par l’action de création, de maintien, de destruction, de production, de démantèlement et de refonte des structures, leur mode de vie.

L’Histoire n’est pas non plus qu’un discours du sens, mais un terreau de germination concrète du sens en tant qu’elle est le champ de l’interaction politique, économique et culturelle des hommes, des classes dans la société et des états dans les relations internationales. Champ de création des identités ethnoculturelles des peuples et des identités politiques des États-nations, l’histoire est aussi l’espace des modalités de l’ordre politique et économique mondial des rapports interétatiques.

D’où, malgré la servitude des hommes envers l’histoire qui semble se faire sans eux, l’histoire-sujet est une fiction des antihumanistes, une ombre hallucinée dans l’idéologie et la théorie simpliste des prédateurs des peuples et ennemis de la libération des majorités. Affabulation mystificatrice de ceux qui entendent désarmer toute velléité de l’action transformatrice chez les peuples. Puisque dans de telles occurrences logiques, la question toute simple est celle-ci : si l’histoire, quoiqu’il arrive, se fait dans un sens prédéterminé et nécessairement, pourquoi alors combattre ou même se révolter ? J’ai déjà entendu un chanteur sioniste, dire à la télévision, que « c’est l’histoire qui doit résoudre le conflit israélo-palestinien, pas la guerre ». Vision débile et débilitante de l’histoire magique méliorative qui arrangera tout. Pour moi qui suis un ennemi juré de la guerre, de tels propos vaudraient leur pesant d’or s’ils ne cachaient cette même impudence de déni de l’action humaine pour faire l’histoire et changer la société. Car ce que le bonhomme de chanteur - dont je tairai le nom pour ne pas lui faire de la publicité - propose, serait tout simplement l’inaction du peuple palestinien qui devrait attendre que les moteurs autopropulsés de l’histoire-sujet fassent leur cours de résolveurs et réparateurs du sort palestinien. Inutile donc de dénoncer pareille allégation démagogique ! Elle s’effondre d’elle-même !

Aventure amputoire du pouvoir humain face au destin historique rendu ainsi éclopé par le laisser-faire et la fatalité imaginaire !

Faire l’histoire pour la libération

La liberté est un espace de luttes, de vigilance et d’affrontement des forces de la conscience libre et des puissances asservissantes qui, subrepticement tentent de la ravir à ses principes pour lui inoculer peu-à-peu les suggestions déviantes qui la subvertissent et la dénaturent. Car en fait, la dépendance, la soumission des hommes vis-à-vis d’autres hommes, ne sont-elles pas la corruption de la conscience souveraine de la majorité humaine à qui l’on finit par faire croire que son bien est dans l’acceptation de l’ordre d’autrui ! Là, l’aliénation prend tout son sens diabolique de subornation où le système mis en place par une oligarchie vit aux dépens de ceux qu’il séduit par le mensonge en les façonnant selon l’ignorance et la désinformation. L’on saisit pourquoi la liberté sociale non seulement est une lutte de qui croit à la dignité, chose rarissime en nos temps de larbinisme consenti des majorités, mais aussi, ce qui est non négligeable, l’homme libre, le peuple libre, est celui qui a la faculté logique de la vigilance face aux structures et cerbères de l’asservissement décoré et édulcoré de nos états policiers et antipopulaires. Car l’État actuel brandit une nation-concept au mépris du peuple majoritaire qu’il en exclut par les politiques appliquées. L’État bricole des identités formelles dont ne bénéficie qu’une poignée d’oligarques dite élite. Le reste de la société s’éreinte pour la gloire de ces soi disant élites, pris qu’il est dans l’engrenage des fictions identitaires. Fiction de ces identités phagocytantes que sont les États-nations - concept en soi fictif et indémontrable dans un contexte ploutocratique où les nations sont sous la trique d’une oligarchie mondiale - forts quand leurs ressortissants sont économiquement précaires. États qui paupérisent et pulvérisent l’individu, États enrichis au détriment desdits citoyens. Toujours bernés dans leur pseudo citoyenneté où ils sont faits bêtes de somme par la politique de l’ordre socioéconomique qui ne leur confère que la fierté de l’état civil et du passeport, les peuples n’ont hélas, que le triste privilège de renouveler l’horreur systémique par des élections cycliques consacrant la redondance narcissique du système !

L’histoire des choses de la nature, se passe par l’évolution de leur être animé ou inerte et de leur constitution organique ou chimique. Elle n’est que l’âge déterminée par l’évolution due à la durée. L’histoire de l’homme individuel, quant à elle, est dans le temps et au-delà du temps trempant dans la complexité ontologique du fini et de l’infini projeté qui l’interpelle. Pour ce qui a trait aux sociétés, l’histoire est évolution par intervention et action du vivre-avec selon les structures créées et leur gérance. Elle (l’histoire des sociétés) n’est jamais ni fatale ni finie, elle conspue les vestales, elle, tout aussi prospective que passée ! Car elle s’offre toujours à la transformation des hommes utilisant et projetant au présent leurs vœux et leur possible. Elle se fait au jour le jour par l’action des hommes. Il est du devoir de cette génération de renvoyer l’imposture d’une société-jungle où pire que dans une posture sylvestre, l’ordre des prédateurs et charognards prime le consensus qui est censé définir la vie sociale. Arriver à une nouvelle société fondée sur le consensus c’est-à-dire la participation de tous réunis grâce à l’équité de l’orientation collective et du pouvoir social, voilà ce que doit être la pierre de touche des États-Nations à venir, l’emblème imprimé à l’histoire que nous devons collectivement écrire contre l’aporie socioéconomique artificielle imposée par la ploutocratie mondiale. Et si dans ce texte, je préfère le terme Évolution à celui de progrès c’est parce le mot « progrès » trop affectivement embourgeoisé comme si les pires conquêtes du capitalisme étaient mélioratives ! Alors que le vocable « évolution » n’est ni péjorant et louant. Dans une histoire volée aux peuples par quelques-uns, le progrès lui-même est resté négatif ; pour nous en rendre compte, hormis les peaux neuves de la tyrannie et de l’asservissement l’homme de la cybernétique qui fait travailler les deux tiers de l’humanité à moins d’un dollar par jour a-t-il dépassé les tares de ses ancêtres féodaux ? Et l’homme de l’espace si fier de sa navette spatiale, est-il plus humain que le colon esclavagiste et raciste torturant les esclaves travaillant sur les plantations, lorsqu’on sait que quelques voyous des gouvernements donnent l’économie acquise par le travail des plus pauvres dans la sueur, le stress et toutes sortes de souffrances et de frustrations à une petite poignée de banquiers qui, en retour assurent à ces filous de gouvernants, des comptes cachés et anonymes en endettant le peuple ?

Et pourquoi donc l’histoire est le lieu privilégié de l’homme sujet-objet dans la société et la civilisation, l’espace de l’homme-agent-de-civilisation dont la nature est culturogène (générateur de culture), puisqu’elle (l’histoire) est l’un des champs les plus ontologiques de la connaissance après le logos des domaines du sens que sont la religion, la morale et la métaphysique…

Histoire, choix des hommes selon leur niveau d’esprit, état des consciences mis en acte dans le temps, domaine où l’homme exprime souvent le pire et parfois le meilleur ; la face d’image de Dieu qui, altérée par la conscience décomposée et la volonté perverse des intérêts, fait de l’animal humain un virus mortel pour le monde ! Erreur et errance des ombres ne s’assumant guère comme âme, telle est l’histoire vécue par une humanité déviée de sa vocation et des valeurs fondamentales, pauvre de l’essentiel.

Seul l’être humain existe comme personne, c’est-à-dire agent conscient ou patient manipulé à l’échelle de l’action et de la réaction dans le temps et l’espace collectifs de la société. L’histoire n’a pas de conscience propre. L’histoire, posée en hypostase, que j’ai appelée histoire-sujet dans le titre de cette réflexion, est une fiction pour déresponsabiliser les coupables qui ont dénaturé le destin des peuples par les choix minoritaires et oppressifs. L’histoire-sujet est une arme de déstabilisation des peuples, voie d’expropriation de l’action transformatrice aux majorités à qui l’on impose le fatalisme de ce qui n’est pas de l’histoire mais de l’historicisme oligarchique.

Déshypostasier l’histoire pour l’humaniser, c’est-à-dire la libérer de toute personnification compassée qui la présente comme autopropulsée et autorégulée, voilà une voie de la libération des perceptions que les peuples ont des faits et évènements qui les concernent. L’histoire doit, dans la nouvelle weltanschauung libératrice, redevenir ce qu’elle est dans son essence : processus des évènements survenus dans le temps par l’interaction des classes et par le rapport de gouvernance où l’État (malheureusement ploutocratique et antidémocratique) exerce le pouvoir sur la nation. À ce stade, l’histoire prend alors tout son sens humain où elle est actualité continue dans le temps, où, l’apprentissage des peuples à vaincre la passivité quasi aboulique et la permissivité, peut engendrer une proactivité des majorités décidant de n’être plus que réactives mais Hypostase collective par l’action et l’initiative citoyenne qui change les rapports sociopolitiques, rapports de force du pouvoir, et transforme l’État-moloch des ploutocrates en État-convivialité au service du peuple.

En dehors de ce qu’il convient d’appeler l’histoire-eschaton qui relève de la fin dernière que Dieu prépare pour la Terre, vision que nous, croyant, nous comprenons et acceptons fort bien dans son contexte cosmologique et mystico-spirituel, l’histoire socio-économique des peuples, se joue dans le terre à terre pratique des choix politiques. Voilà pourquoi je dis que la démocratie authentique qui effacera celle despotique qu’entretiennent les oligarques, consistera à faire de la conscience sociale et politique des peuples, une proactivité dans les choix du destin socioéconomique collectif.

Il faut que l’histoire qui se fait constamment dans le temps, devienne l’espace du peuple conscient choisissant selon son sens collectif de liberté et de souveraineté, son sort avec ses vrais leaders. Il faut stopper les temps de claudication du destin populaire exproprié, subverti et dénaturé par la classe du pouvoir dans l’État oligarchique (ploutocratique de notre temps) où l’histoire n’est que projection narcissique des tyrans dominateurs qui asservissent et ostracisent le peuple dans un schéma social de marginalisation politico-économique et de décomposition du sens.

Il faut déshypostasier l’histoire, pour que le peuple, acteur constamment relégué hors champ dans la diégèse sinistre des tyrans de l’économie, soit enfin, non plus simple patient des péremptions oligarchiques, mais agent qui assume son sort et détermine au présent continu, par la prospective de l’action politique, le visage nouveau d’un monde vraiment démocratique.

Refaire l’histoire ou simplement la faire et non plus seulement la subir, tel est le destin des peuples et citoyens dignes de ce nom !

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
 
 
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