Partie 2

Nathalie Dubois entretien avec Abderrahmane Zenati, artiste peintre et écrivain marocain

début de l’article ici.

Un moment de suspension. En me conviant gentiment à partager son repas et j’ai dis oui !… Invitation que je refuse d’habitude à mes meilleurs amis… il en profita intelligemment pour me présenter des livres… Des livres qu’il avait écrits lui-même sur ce qu’il avait vécu. Dans ses œuvres, il reprend les thèmes qui lui sont restés chers, ceux de son enfance à Oujda, dans les années 1940 et 50. La vision d’un homme sensible devant les horreurs de la vie quotidienne. De nouveau, au cours du repas, il continua son exposé :
A.Z : Dans mon lot de solitude, je reste de longues heures couché dans mon lit, les mains derrière la nuque à fixer un point imaginaire au plafond et à méditer. Puis, je me lève comme un somnambule et je me mets à écrire. J’écris tout ce qui me passe par la tête. Les idées sont confuses, en grande profusion et vont dans tous les sens. Je tente de ne pas me laisser impressionner par ma solitude et ces marécages de la vie compliquée qui m’entoure, mais ce n’est pas facile. Des sentiments multiples et contradictoires m’emportent dans tous les coins de la planète. Peurs, terreurs mêmes, souffrances, déceptions, désespoirs, amertumes, confusions, grandes blessures et égratignures d’orgueil… C’est une véritable soupe ! Je me sens transformé alors en une sorte de potage ! J’ai l’air droit sur ma chaise, vissé à mon stylo, dignement en train d’écrire, mais, à l’intérieur, je suis dans la marmite et ça bouillonne… »
L’artiste me prépara diligemment un café à la cannelle, sans sucre, tout en continuant :
A.Z : J’ai appris à tenir bon avec ces désordres, à ne plus me laisser dominer par l’idée d’être nul, de peindre et d’écrire toujours la même chose sans parvenir à un résultat. Même si mes idées reviennent fréquemment avec force, elles sont souvent fausses. J’en ai eu la preuve des milliers de fois, même si, encore maintenant j’éprouve intensément que mon travail est une impasse. Or, je peux mesurer le trajet parcouru, d’année en année, de mois en mois, de jour en jour. Les sentiments ne sont que des sentiments. Ils veulent apparaître à nos yeux comme réels, attachés au monde, mais ils ne sont attachés à rien. Ils passent. Ils se transforment en autre chose. »

Les yeux en perpétuel mouvement, allant de ses toiles à mon visage, et de mon visage à l’ensemble de mon corps, il me parlait en gesticulants avec ses mains, comme le méditerranéen qu’il est. Il faut dire que j’ai toujours eu un faible pour les rêveurs de l’extrême. Des hommes défiant les frontières de l’humain… Des hommes qui se cherchent dans le labyrinthe de la vie et s’accrochent à leurs instincts … A l’ instant présent, à l’occasion offerte….

A.Z : Il ne faut pas croire qu’en deux ou trois heures la tempête de non création prenne fin, en moi. , ce doute d’inspiration et ce manque de confiance personnelle, peuvent durer des jours et des jours. Je ne sais jamais pour combien de temps j’en ai. Les mouvements de l’esprit ne sont pas faits pour me servir. C’est comme le tableau que je peins en ce moment… Il ne se crée pas pour me faire plaisir. Je voudrais que mon esprit soit mon serviteur, mais je me trompe bien ! Tout au plus, pouvais-je espérer rester encore le serviteur de mon esprit. La plupart du temps, je suis surtout révolté. C’est le marasme, alors que je voudrais avoir l’esprit ordonné et clair pour entreprendre telle ou telle démarche, pour m’occuper de tel papier m’autorisant à exposer dans cette ville… exposition qui m’est refusée chaque année parce que je ne graisse pas la patte du décideur ivre de son pouvoir… J’ai horreur de la corruption et des corrompus… Face au refus d’exposer par le représentant de l’autorité dans cette ville, je me réveille le matin avec le sentiment d’être inutile et perdu. Je ne sais rien faire de ma journée. Je me dis pourquoi continuer à peindre ? Pourquoi continuer à écrire ?… Pour qui ? Pourquoi pratiquer une activité artistique face à des responsables n’ayant aucun respect pour l’art et les artistes ? … N’ayant plus d’envie de peindre, je n’ai qu’un désir : brûler toutes mes toiles dans la voie publique, casser mes pinceaux et briser ma palette… En même temps, cela me fait peur d’agir ainsi en ce moment ou la chasse aux terroristes est ouverte. Un responsable à tous les pouvoirs d’arrêter qui il veut et quand il le veut… Vous vous rendez compte ? Mettre le feu à des toiles en pleine rue est un motif suffisant pour que ce responsable qui ne me porte pas dans son cœur m’ajoute sur la liste des innocents disparus. Alors je résiste à l’envie, je m’isole et je me mets à écrire et à peindre en dépit de ma douleur… Les phrases et la composition de mes toiles viendront au compte-gouttes, et ce seront toujours les mêmes… Même inutiles, et impuissantes, elles me redonnent petit à petit confiance en moi et en ce que je fais… »

L’artiste lance ses idées en vrac, comme s’il voulait à tout prix, se plaindre des responsables … Comme s’il voulait m’exhiber tous ses sentiments et me parler de sa maîtrise et de son savoir-faire… Comme s’il voulait aussi se faire valoir à mes yeux, malgré sa modestie… En réalité, il tentait juste de m’impressionner et justifier le temps qui passe avec un optimisme chaleureux, dédaignant le renfrognement et fixant quelques intentions non avouées à l’horizon.

A.Z : Oui, mademoiselle, en dépit du mépris des artistes par les responsables, je trouve tout de même la force de me mettre à peindre et à écrire. Je tourne effectivement en rond. C’est décourageant. Mon esprit est comme un nuage cotonneux, sans forme. Je rencontre même le sentiment de ne pas être présent dans mon corps. Comme on dit de manière commune à Oujda, « je ne suis pas là ». Et puis, au bout d’un certain temps, alors que j’ai perdu tout espoir, une transformation se produit en moi. Rapidement. En quelques phrases. En quelques touches de couleurs. Ce qui semble être sans point d’appui se transforme en une sensation intérieure de certitude, dure comme un roc. Une sorte de jouissance redonne consistance à mon corps et à mes idées. Je n’écris et ne peins plus dans le vide. Une force dirige ma main et ma pensée. Les phrases et les couleurs viennent de je ne sais d’où, elles me semblent aussi étrangères à moi que mes états précédents d’égarement, mais elles sont solides. Il m’arrive même de rencontrer des sensations lumineuses intenses, comme des sortes d’extases mystiques. Un passage à été accompli… Je sens que je ne suis plus perdu, mais je me demande qu’est-ce qui est là à ma place et coordonne mes pensées et mes actions… L’artiste chercha ses lunettes qu’il avait égarées. Il les trouva sur le potager de sa cuisine où une montagne d’assiettes et de verres traînent en désordre. A 65 ans, cet ex-fou de l’amour continue dans sa folie de chercher encore l’amour… Et il rêve également de célébrité et de reconnaissance. Il rêve de voir ses toiles dans les musées et ses écrits primés par des organismes d’intellectuels…
A.Z : Est-ce que je vous dérange par mes propos, mademoiselle ?
N.D : Mais non, dis-je. Je vous écoute…continuez, ce que vous me dites m’intéresse beaucoup. Continuez, s’il vous plaît !… Et dites-moi comment vous choisissez vos thèmes…
A.Z : Dans mes ouvrages, je considère que le thème est secondaire. , cela ne veut pas dire que le thème n’a aucune importance. Il s’agit seulement de ne pas le considérer comme une difficulté mais plutôt comme un soutien. Le thème est secondaire en ce sens que le principal pour moi est de peindre, de laisser mon inspiration se manifester en toute liberté. Ce qui est principal, c’est d’ouvrir un large espace dans lequel ma création pourra s’exprimer dans son ampleur. »
N.D : Parlez-moi à présent de vos sources d’inspiration… Qu’est-ce qui déclenche en vous le déclic…
A.Z : En réalité, mademoiselle, j’ignore ce qu’est

l’inspiration, ni même si elle existe. C’est un mot que j’entends souvent, que d’autres emploient pour parler de leur création, mais pour moi, le mot « inspiration » est ressenti étranger dans ma tache. Un mot aussi surprenant que les autres termes que j’entends de la bouche de certains artistes et que je ne comprends nullement. Pour moi, le travail est une affaire de méthode, de régularité où il n’y a pas de place aux rêves chimériques. L’inspiration ? Je ne sais ce que c’est… Dans mon travail, je n’entends que ce que je me dis en dialogue interne. En m’écoutant, je distingue progressivement la position que j’adopte par rapport au thème que j’envisage. Depuis toujours, dès que je tente de créer quelque chose, je me trouve face à une sorte de vide. Comme le chanteur ou l’acteur qui a le tract avant d’entrer en scène. Sur un plan concret, la toile blanche m’attire et m’intimide à la fois… Sur le plan intérieur, devant chaque toile, je sens avant la première touche une sorte d’angoisse, ou en tout cas d’anxiété. L’impression que rien ne peut survenir et pourtant je voudrais que quelque chose apparaisse. Il y a une suspension douloureuse et paradoxale, un moment éternel de quelques secondes, de quelques minutes, parfois de quelques heures ou de quelques jours, et puis, d’un coup, ça bascule. Le sentiment d’impasse, d’être au fond du trou s’efface. Un trait est tracé sur la toile m’ouvre la voie. Par qui ce trait fut-il tracé ? Je ne me suis pas vu le faire. La création à eu lieu dans un court instant où mentalement je n’étais pas là… Mais tout de suite, je suis de retour. Le ronronnement habituel de mon esprit reprend. Une nouvelle palette de sentiments s’impose. Ils prennent toute la place avec leur traduction en dépréciation ou au contraire en contentement… Ce qui vient ne convient pas ou est formidable, ce n’est pas ce qu’il faudrait ou c’est une création portée par la grâce, etc. Où est l’inspiration au milieu de tous ces sentiments, et de tous les autres qui vont continuer à se manifester tout au long du processus de la création ? Est-ce l’élan qui produit ce qui surgit ? Est-ce la force qui engendre le sentiment qui accompagne ce qui surgit ? J’ai l’impression que l’inspiration est l’ensemble. Aussi bien la force qui produit la trace sur la toile que le mouvement qui se transmue en sentiment. L’inspiration irrigue la situation dans son ensemble. C’est l’ensemble des forces qui créent le monde…
A.Z : Savez-vous vraiment ce qu’est un artiste et comment il vit dans cette région du Maroc, mademoiselle ? … savez-vous comment il souffre, comment il fonctionne ? Il se décourage, face aux nombreux ignares, face aux extrémistes endoctrinés qui comprennent mal la foi et qui, dans leur insuffisance, voient en lui un mécréant honni… Cette situation, dans certains cas extrêmes, devienne de véritables calvaires. L’artiste « interdit », « empêché » de s’exprimer est prit dans une contradiction destructrice. Ne pas pouvoir créer, lorsqu’on est porté à le faire, provoque une authentique souffrance, une impression de perte de sens. Il a le sentiment de gâcher sa vie. De ne pas bien employer son temps, de passer à côté de l’essentiel. Savez-vous aussi combien il est sous-estimé et victime de l’excès de zèle de certains agents de l’autorité parachutés au pouvoir ? Un petit caïd analphabète culturellement traite les artistes peintres comme une pollution. Comme une affection parasitaire… Mais quoi qu’ils fassent, ces individus insensibles à l’art, ne peuvent nullement bloquer la création. La graine passe de toute manière. Elle attend le moment propice où se développer et, sans faute, alors, elle germe. Et, alors, elle se manifeste.

L’artiste cache mal sa nervosité. Il semble avoir plein le cœur. Je sens qu’il veut tout me dire. Qu’il a besoin de se plaindre à quelqu’un, d’être écouté.

A.Z : Peu de gens, mademoiselle, savent quelque chose sur le mépris subit par l’artiste d’ici. Rares sont ceux qui comprennent nos souffrances démultipliées à force d’être incompris et à cause de notre extrême sensibilité… Notre méditation, nos recherches en nous-mêmes, le temps de création vous croyez que certains responsables d’ici en ont la moindre conscience ? L’accès à la culture dont nous avons tous besoins, ces ignares robotisés ne le ressentent en aucune manière… La musique, la poésie, la peinture, la sculpture, l’écriture, le théâtre, les concerts, la danse, les expositions... tout cela, à leurs yeux n’est pas important. Même si tout un monde de création existe à l’état embryonnaire, pour ces inconscients, tout cela doit disparaître, car, pour la plupart, ce sont même là d’évidentes sources de débauche et de décadence… Alors comment doit-on faire pour la faire vivre cette culture civilisatrice ? Comment, échanger avec les autres peuples et montrer notre sensibilité au reste du monde ? Comment faire comprendre à ces constipés de la tête que, si la nature est indispensable à la vie, la culture et les arts en sont la sève ? Comment faire pour changer la mentalité de ces responsables dans l’administration marocaine qui raisonnent à la manière d’un cupide épicier qui ne pense qu’au bénéfice immédiat… Comment leur faire comprendre et les persuader que les artistes, grâce à leurs créations, font avancer ce pays et même le monde où nous vivons… La création artistique, mademoiselle , est une activité humaine qui dépasse ce qui est habituel ou commun, afin de produire des images, des symboles et des idées nouvelles qui interpellent d’autres horizons. Sur un plan pratique, la capacité créatrice chez l’être humain exprime sa sublimation du réel, avec ses composantes politiques, économiques, sociales et culturelles, son aspiration vers des relations humaines plus adéquates et son ambition vers la liberté, la justice et le progrès… Dans ce sens, le peintre, même diabolisé par les ignares, doit continuer dans sa voie créatrice, il ne pourra que laisser des empreintes indélébiles dans le processus général du champ culturel, étant donné que l’art, avec ses multiples messages et questionnements, constitue un contenu ouvert à toutes les attentes… »

Tout y passe, par bribes, et le message se brouille derrière l’abondance des propos. Comme quoi, communiquer est un art difficile pour un homme qui consacra une bonne partie de sa carrière à peindre et à ne « discuter » qu’avec sa toile. Plus qu’à travers les mots de l’artiste, c’est dans sa peinture, que j’ai décelée sa sensibilité où le sourire, les larmes et la profondeur de l’âme sont mêlés. C’est un homme qui peint rageusement afin de se convaincre qu’il existe et de s’affirmer vivant. Qui s’exprime pleinement, soit en amour, soit en sa révolte, soit en sa violence dominée…soit dans sa tendresse, sa fureur de vivre, et de conquérir. C’est pour ça sans doute qu’il est peintre… Un peintre qui n’est jamais satisfait de son art, et son rêve d’amour toujours recommencé, l’entraîne chaque fois plus loin. N’importe, aussi déçu qu’il soit, il ne peut vivre sans peindre. C’est là qu’il trouve son accomplissement, là qu’il se retrouve, là qu’il oublie tout. Mais quand il peint cinq – six heures durant sans décesser, il faut bien qu’il s’arrête épuisé pour souffler un moment et reprendre des forces ; et c’est alors que le guette l’horreur du vide et de la solitude. Et c’est pourquoi, aussi fatigué qu’il soit, il lui faut chercher à s’exprimer encore, intensément. Alors il peint comme un enragé sous une musique de fond de Brahms, ou bien il tente d’écrire sur un gros cahier d’écolier des mots qu’il éprouve… ce que la vie exige de lui. Avant ma rencontre avec cet artiste connu et respecté dans sa ville natale, je n’avais jamais pu me convaincre tout à fait qu’une œuvre littéraire, une poésie ou une pièce de théâtre, m’ouvrait une fenêtre sur l’âme de l’auteur, même quand j’y avais trouvé un important degré de résonance personnelle. C’est pendant mes fréquentes visites à atelier où il habite en même temps, pendant nos franches discussions autours d’un couscous ou d’un thé à la menthe qu’il prépare lui-même, que j’ai commencé à comprendre l’artiste… A comprendre l’homme qu’il est, c’est-à-dire à aimé sa personnalité et sa façon de voir la vie, mais pas sa façon de vivre… Je dus reconstituer moi-même par bribes les détails de son passé. Il aurait trouvé bien trop ennuyeux de consacrer du temps à m’en donner un récit cohérent. Sa vie avait été aussi dramatique qu’un Gavroche de Victor Hugo ou d’un Rémi d’Hector Malot. Il avait grandi dans la misère de la rue, abandonné par sa mère dépassée elle-même par la dure réalité de la vie. Cet artiste à la volonté de fer et d’une obstination du même métal est né à Oujda. Et, c’est probablement à Oujda qu’il finira ses jours, car, comme les oliviers et les chauds térébinthes de cette région, il est resté attaché à sa ville natale. Libre penseur, il n’a pas de convictions politiques. Pour lui, toutes les religions et les discours populistes ne sont que mascarade et tromperies. Lui, qui ne croit pas au destin, ni à la chance, il n’a foi qu’en son travail… Il est compétent dans tout ce qu’il entreprend, mais il met dix fois plus d’énergie dans sa vie sociale. Il est intelligent, mais déteste ce qui est hypocritement intellectuel. Il est impatient, combatif, accrocheur et en même temps plein de tendresse. J’ai continué souvent à le revoir et à partager ses repas. Il cuisinait comme un chef. Ceux qui ont goûté son couscous, sont unanimes : il n’a pas son pareil dans l’oriental marocain. A table, il me divertissait avec ses brusqueries et son chagrin bourru. Pendant nos longues discussions qui duraient des heures, de temps à autre, il restait silencieux fixant un point imaginaire. A ce moment je n’arrivais pas à imaginer une seule seconde à quoi il pensait et ce qui se passait dans sa tête. Je n’avais pas la moindre idée de ce à quoi il pensait lorsque je tentais d’aborder sa vie intime, au sens de prévoir ce qu’il m’aurait répondu si je lui avais demandé, du tac au tac, de décrire ses pensées avant qu’elles ne fussent interrompues par ma question. À plus long terme, je percevais mal ses motivations, l’image qu’il se faisait de lui-même, de sa personnalité, de ses actions et de leurs ressorts. Même à la manière ridicule et rudimentaire de la journaliste que je suis, souhaitant « écrire » sur un personnage qui marque par son énigme, je n’aurais pas pu expliquer cet artiste fascinant de Saïdia. t même s’il m’avait commenté son état mental en continu, s’il m’avait expliqué ses actions dans son jargon, je n’aurais jamais disposé que d’un tas de mots inutiles. Si j’avais pu me représenter moi-même dans les situations qu’il vivait, m’imaginer avec ses croyances et ses obsessions, me mettre dans un état d’empathie me permettant d’anticiper ses moindres mots, ses moindres décisions, je n’aurais encore pas pu comprendre ne fût-ce que le simple instant où il fermait les yeux, oubliait son passé, n’avait aucun désir et se contentait d’exister. La plupart du temps, cela n’avait bien sûr aucune importance. Pendant tout le temps que je suis restée à Saïdia, nous étions lui et moi assez heureux ensemble, étrangers ou pas l’un à l’autre… que mon « bonheur », que le « bonheur » de cet artiste rencontré fussent ou non de même nature ! Les jours passant, il devint moins introverti, plus ouvert... Il n’avait aucun secret honteux à partager avec moi, ni de traumatisme infantile à me raconter. Mais il me laissa entrevoir ses petites peurs, ses névroses quotidiennes. J’en fis autant et allai même jusqu’a lui parler un peu de ma vie intime et lui expliquer, maladroitement mon obsession personnelle. Il n’en fut pas choqué. Seulement intrigué et même compatissant. Finalement, j’en vins à croire, avec les jours qui passaient, que je connaissais Abderrahmane un peu mieux, u sens traditionnel, celui qui semble suffisant à la plupart des amis. Je savais ce qu’il attendait de moi, et comment lui dire « non » délicatement pour ne pas le blesser. Nous avions nos discussions convergentes la paix dans le monde et divergentes sur les conflits du Moyen-Orient, nos éclats de rire, nos disputes, mais il devait exister une sorte de stabilité sous-jacente, puisque nous finissions toujours par décider de rester ensemble. En quelques jours seulement, son bonheur était devenu important pour moi, très important.

N.D : Monsieur Zenati… A un poisson au fond d’un puits, on ne saurait parler d’immensité, car il est enserré dans un espace étroit… Vous avez un style qui fait son chemin, dites-moi pourquoi vous restez à Oujda dans l’ombre alors que tous les artistes à Rabat, Casablanca, Marrakech, Tanger, Agadir sont sous la lumière du projecteur ?
A.Z : Cette région du Maroc-Oriental est pour moi une grande source d’inspiration et d’apaisement… J’aime cette région où les hommes ont la voix haute et le regard dur mais le cœur tendre… les souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse dans ses ruelles sont là, présents à chaque instant... J’aime me retrouver dans cette vieille ville millénaire, riche d’événements historiques. J’aime me promener à travers les dédales de ses ruelles et bavarder avec ceux de mon étoffe… J’aime ces gens… Ils sont pauvres, mais fiers ! Fiers de leur racine, fier de leur langue, fier de leur Histoire… J’aime voir de temps à autres ses gens simples, francs et sans complexes… C’est pour moi des gens heureux, des gens joviaux qui, même avec leurs regards durs, leurs voix fortes, leurs propos souvent sans aucun intérêt intellectuel, ils me fascinent et je me sens bien parmi eux.
N.D : Comment voyez-vous l’art et les artistes au Maroc ?
A.Z : Le paysage artistique au Maroc jouit d’un essor sans précédent au niveau des arts plastiques grâce à des artistes de renommée nationale. Néanmoins, , rares sont les artistes studieux qui ont la capacité de véhiculer des messages à travers leurs œuvres créatives. Et puis, l’art, ici, comme ailleurs, a ses admirateurs, ses stars, ses vips, ses ragots et ses laissés-pour-compte. L’art dans notre pays, c’est comme la mode : il a ses tendances, ses engouements, ses maîtres-à-penser et ses victimes. Le marché de l’art au Maroc, c’est comme la bourse : il a ses flambées et ses neurasthénies, ses bons et ses mauvais placements, ses bulles et ses crashs. Néanmoins, les artistes doivent garder leurs styles et les mettre à l’abri de tout dérapage d’ordre commercial. La vraie création n’obéit pas aux contraintes et aux exigences de l’offre et la demande.
N.D : Saïdia bouge dans son infrastructure actuelle. Elle se modernise dit-on… Son image séduit de nombreux européens qui achètent des maisons et s’installent dans cette cité balnéaire... Que pensez-vous concernant ce mouvement d’aménagement dans cette ville ?
A.Z : Tout ce que j’espère, c’est qu’avec ces tonnes de bêtons, ces fenêtres d’aluminium et ces verres fumés, les mentalités des autochtones changent et évoluent dans le bon sens. Que les agents d’autorité robotisés regardent ce qui se passe dans d’autres villes côtières du Maroc et des autres pays autour de la méditerranée. Les touristes ne viennent pas ici que pour le couscous et le soleil.. Ils ne veulent pas bronzer idiots. Ils veulent découvrir le pays et sa culture. Il est regrettable de constater qu’une ville de la stature de Saïdia ne dispose pas encore d’une salle d’exposition pour les peintres locaux afin de permettre au grand public de goûter à la beauté d’un art aussi noble. D’autre part, à mon sens, l’inexistence d’infrastructures culturelle, théâtre, bibliothèque, susceptibles d’encourager les talents créateurs locaux constitue, à n’en point douter, une énorme perte pour toutes les générations… Nous avons à Oujda un stade qui a couté des milliards et qui ne produit presque aucun nom célèbre dans le domaine du football... Paradoxalement, il n’y a aucune école de beaux-arts dans la région. Et en dépit de toutes les conjonctures, l’ensemble du Ma-roc-oriental, n’a cessé de pourvoir le pays et le monde de noms illustres dans tous les domaines artistiques, que ce soit au niveau de l’écriture, du théâtre, de la poésie, de la chanson et de la mise en scène et de l’humour intelligent…
N.D : A votre avis, quelles sont les initiatives susceptibles de favoriser une évolution qualitative dans le domaine artistique, au Maroc en général et dans cette région en particulier ?
A.Z : L’une des initiatives les plus primordiales serait d’intégrer l’art dans la vie quotidienne et de voir l’État œuvrer pour son parrainage et sa subvention, à travers la mise en réserve d’un pourcentage du budget annuel pour sa mise en valeur, dans le cadre d’une politique qui vise le soutien de l’action artistique, qu’elle soit individuelle ou collective, et la protection de ses divers artistes des chocs et des frustrations. D’autre part, si l’État se met à bâtir des centres culturelles, des galeries d’expositions, des salles de théâtre, cela permettrait de fournir de nouvelles opportunités de travail aux artistes, ce qui favoriserait un contact direct et permanent avec le grand public et aurait, à moyen et à long terme, des répercussions positives sur son niveau culturel et le protégerait de toutes les dérives de fanatisme ou de désespoir qui se nourrissent de l’ignorance et de l’obscurantisme. Toutefois, il est impossible de réaliser une quelconque évolution qualitative dans ce domaine, tant que l’Université locale ne joue pas le rôle qui lui incombe, en motivant les étudiants à s’engager dans le monde des arts et en leur fournissant une culture et une formation solides dans ces aires de la création artistique, étant donné que ces jeunes constituent un élément dynamique dans la société et peuvent influencer positivement sur le système des choses, par le biais de la culture spirituelle. Ceci dit, il est impossible de développer une culture artistique effective dans le cadre de l’Université, en se contentant uniquement de cursus clos, dont les objectifs seraient de transmettre un certain nombre d’informations autour de l’art, en tant que simple exercice littéraire. Il faudrait plutôt que ces séances soient un point de départ pour le développement du goût esthétique chez les étudiants et une occasion qui leur permettrait de faire jaillir leurs capacités créatrices, critiques et pratiques.
N.D : Comment voyez-vous l’avenir de l’art marocain ?
A.Z : Excusez-moi, mademoiselle ... il n’y a pas un « Art marocain », un « Art français » ou autre. Il y a l’art tout court. L’art est universel. Comme il n’y a pas de littérature féminine et masculine. La littérature est une. Mais je dois dire que l’art chez est prometteur, grâce notamment au grand nombre des expériences accumulées, que ce soit sur le plan de l’écriture, de la peinture, du théâtre ou de la musique. Et ceci, dans la pratique ou de la théorisation.
N.D : Comment êtes-vous venu à la peinture et quelle a été votre formation ?
A.Z : C’est la rue qui m’a formé... C’est la famine... C’est le froid... c’est le manque d’affection et les pieds nus été comme hiver qui ont développé ma sensibilité et fertilisé mon imagination… , pour moi, la pauvreté fut miraculeuse. Tout ce que j’ai réalisé était le fait d’un cœur solitaire qui souffrait de sa solitude : la solitude n’inspire-t-elle pas l’art et la poésie ? Je souffrais de ma solitude et pourtant, j’avais absolument besoin de solitude, de secret, d’anonymat ; afin d’aller sans cesse à la recherche de moi-même. Je pensais lentement, je m’écoutais rêver. J’étais tellement enfermé en moi-même qu’il me fallait peindre à tout prix pour dire qui j’étais… Je me cherchais dans mes contradictions. Je n’ai jamais eu la chance d’aller à l’école. Je suis un autodidacte au vrai sens du terme. Tout ce que j’ai entrepris et réalisé, c’était en tâtonnant. en faisant mille recherches et en tentant expérience sur expérience jusqu’à l’aboutissement du but recherché. C’est ainsi que je fus le premier au Maroc à utiliser le cuivre dans mes ouvrages créant ainsi mon propre style qui a fait école. N.D : Je sais que vous êtes un artiste qui n’a pas peur d’affronter les obstacles, et d’approfondir l’imaginaire qui vous est propre. Une personnalité picturale ressort nettement de vos œuvres, avec votre vision et vos aspérités. Où et quand vous avez exposé vos toiles pour la première fois ?
A.Z : A Oujda… en 1958… C’était, à cette époque où les adeptes du non art pour qui le seul mot « tableau » dans une maison était une insulte… Où le peintre était considéré impie, son travail une infamie et ses recherches une aberration. Je ne sais pas qui je dois remercier, le public qui m’a encouragé ou mon travail acharné, mais, ma première exposition fut suivie par d’autres à la célèbre galerie nationale Bab Rouah à Rabat et dans d’autres villes du Maroc. J’avais lié une solide amitié avec les peintres connus de l’époque : Gharbaoui, Gaston Mantel, Ouardighi, Valez, Chaïbia, Paul Alerini, Ba-Allal, Albert Pilot et tant d’autres encore…
N.D : Grâce à votre persévérance, à votre détermination, à votre travail régulier et méthodique, vous faites partie de ces artistes qui sont sacralisés de leur vivant par le public connaisseur. Actuellement, vos tableaux prennent de la valeur et ils sont exposés chez les collectionneurs dans différents pays du monde.
A.Z : L’artiste est comme ses toiles. , plus il vieillit, plus il prend de l’expérience. Plus il prend de l’expérience, plus il a de la valeur...
N.D : Comment peut-on définir Abderrahmane Zenati ?
A.Z : Ce n’est pas facile de parler de soi, mais je vous dirais qu’Abderrahmane Zenati est un homme humble et modeste dans sa vie. Un peintre qui peint pour la peinture, je veux dire, une peinture faite dans le but d’exprimer des valeurs plastiques nées de l’intelligence, des sentiments et du métier. Je me construis de toile en toile et j’évolue, en construisant mon ouvrage, mon chemin, ma vie entière. Si ma peinture est diverse, et multiple, elle est à l’image de ce que je suis, un jour tendre et l’autre sauvage, à la fois sage et fou, amoureux de la vie et amoureux tout de ce que je vis. En somme, bourré de contradictions, car je suis un homme et je crois bien que l’homme est le carrefour de toutes les contradictions qu’il lui faut gérer dans l’harmonie. Je suis aussi un modeste écrivain engagé pour l’humanité, la paix et l’écologie, qui tente de surprendre les émotions refoulées des gens, la face cachée des choses. Un homme sensible, qui essaie, à travers sa peinture et ses écrits, de témoigner sa foi et son amour à toutes les personnes qui cherchent la raison de leur existence. La peinture et le livre sont pour moi des moyens pour rentrer en communication, en dialogue avec des femmes et des hommes dont le chemin de vie empêche momentanément de rencontrer le mien.
N.D : Vous avez publié en 1996, à compte d’auteur Les cigognes reviendront-elles à Oujda, livre qui fut choisi par l’Académie de l’Oriental pour l’examen du baccalauréat en 2003... Vous vous exprimez déjà à travers vos toiles… Que cherchez-vous à travers l’écriture ?
A.Z : Avec mon écriture je tente de remplir la fonction de fixer la laideur que je vois autour de moi pour la rendre plus intolérable.
N.D : Dans un monde en proie au doute et à l’incertitude, la question est de savoir si votre écriture, si toute la littérature marocaine possède le pouvoir de changer la mentalité des gens, et si tous les romanciers et poètes peuvent par leurs écrits, agir sur l’obscurantisme, ou encore s’en faire des adeptes. Avez-vous écrit et édité d’autres ouvrages ?
A.Z : J’ai écrit et édité depuis une quarantaine d’ouvrages qui trouvent un succès auprès de mes lecteurs.
N.D : Toujours à compte d’auteur ?
A.Z : Oui. Toujours…
N.D : Êtes-vous subventionné par l’Etat ou par un organisme ?
A.Z : Pas du tout…
N.D : Avez-vous toujours l’envie de peindre ?
A.Z : Je peins en permanence. Et si je ne suis pas devant une toile, j’ai toujours sur moi des feuilles de papier pour prendre des notes, et consigner les idées qui me viennent à l’esprit. Je les consulte par la suite lorsque je commence une nouvelle toile. La peinture est ma vie.
N.D : Merci monsieur Abderrahmane Zenati pour votre accueil et votre disponibilité. Votre message est incroyablement puissant. C’est un message d’espoir et de paix. Le Ciel sait ce dont nous avons besoin comme des hommes comme vous dans le monde d’aujourd’hui. En fait je quitte ce soir votre exposition avec une sensation d’apaisement. Cet entretient que j’ai eu avec vous est très apaisant, très rassurant, très doux….

Entretien réalisé à Saïdia, au Maroc, par Nathalie Dubois :

Abderrahmane Zenati expose chaque été ses ouvrages en plein air à Saïdia, la célèbre plage du Maroc-Oriental

ŒUVRES DÉJÀ PARUES :

Les Cigognes reviendront-elles à Oujda ?
L’Aube des Maudits
Le retour du bigame
Marjana
La seconde épouse
La maison en face
Tamoula
Paroles de fous
Al hogra
La Vallée des Oliviers
Un Homme Simple
Paroles Étranglées
L’Homme en Colère
Adieu Oujda, ma bien-aimée
L’Homme d’Amérique
Mon ami Tchita le juif
Confidences d’un âne de l’Oriental
Haffou le fou
Le Vent de l’Est s’arrête à Figuig
Un Homme Presque Parfait
Ces hommes fous de l’Oriental
Des Mots à la place du pain
Le Fou de Sarah
Le Chemin de l’Enfer
Khalti Fatna
La Vallée Oubliée
Goût de cendre
Crépuscule des Anges
Nous n’irons pas tous au Paradis
Le cri de l’agneau
Merguez et Harissa
Grain de sable
Un dimanche à Saïdia
Le mal de l’absence

Pour se procurer un ou plusieurs exemplaires, contactez directement l’auteur :
Abderrahmane Zenati B.P. 338 Poste de Saïdia Maroc Tel : (212) 0661829262

Écrivez-lui et il vous adressera par e-mail les premiers chapitres d’un ouvrage que vous aimeriez découvrir : abderrahmanezenati@yahoo.fr


 
 
 
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2 commentaires
  • Voici un extrait :

    « … Je suis Touhami, mon corps est miné par les virus !…Bientôt, je vais mourir !... Le docteur Talha est formel : je dois mourir dans moins d’une année !

    A présent que j’ai révélé mon nom, tous mes concitoyens, tous ceux qui m’avaient côtoyé à Oujda me reconnaîtront sans peine… « Qu’il souffre !... avait dit l’imam de mon quartier, el hadj Tayeb. Qu’il meurt ! C’est le châtiment du Tout-puissant qui lui ronge les entrailles. C’est l’Enfer qui l’attend, dans l’autre monde, ajouta-il. » Non, monsieur l’imam Tayeb !… Vous n’êtes plus le croyant dévoué à la parole de Dieu. Vous ne distinguez plus le vice de la vertu. Vous êtes au stade primaire de la croyance. Vous donnez plus d’importance à la religion qu’à la foi, à la forme qu’au fond, au moyen plus qu’à la fin. Le « Chitane » a chassé de votre âme le courage, la générosité, l’amour, la sensibilité, la pudeur ; Il a planté la lâcheté, la cupidité, la haine, la froideur, la licence, la concupiscence. Il triomphe sans pitié, avec un éclat tel qu’il a semé la confusion dans votre esprit. Ne savez-vous pas, Monsieur l’imam Tayeb, que l’Islam et toutes les autres religions révélées enseignent la compassion, la bienveillance et la fraternité entre tous les êtres humains dans le malheur et l’adversité ? …

    L’Islam ne recommande-t-il pas la solidarité entre frères et voisins dans le besoin ? N’ordonne-t-il pas le respect, l’amour et le soutien de l’homme par son frère dans le revers et le désarroi ? Continuez à rire de mes larmes, Monsieur l’imam Tayeb !… Continuez à vous amuser de mon amertume ! Même profondément religieux, comme vous semblez l’être, vous ne savez pas lire le chagrin apparent dans les yeux des âmes tristes et le désespoir des malades incurables !… Vous continuez toujours à vous moquer des laids et des laides, des bancals, des culs-de-jatte, des bossus, des anormaux, des estropiés, des impuissants, des maris trompés, des vieilles filles, des filles-mères et des bébés abandonnés…

    La religion, tout en libérant les hommes spirituellement, n’a pas réussi à les libérer socialement…

    Voir en ligne : J’ai lu L’HOMME D’ARGILE, un livre inoubliable d’Abderrahmane Zenati.

 
 
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