Les chemins buissonniers de la mémoire avec François Mazou. Ricochets et flash-back

« François Mazou est né le 20 avril 1914. Militant syndical de la région Béarnaise, il partit en Espagne, comme son frère Jean Mazou, à 22 ans à son retour de son service militaire. Il y arriva le 23 décembre 1936 et combattit dans le bataillon Franco-Belge « Bataillon six février » de la 15éme Brigade Internationale. Il participa aux combats du Jarama et fut grièvement blessé à la tête le 14 février 1937. Rétabli, il devint commissaire politique du corps de santé du 5éme corps d’armée. Il fut ensuite commissaire de compagnie à la 14éme Brigade et blessé au combat de l’Ebre. »

La Guerre d’Espagne et la non Intervention Luis LERA

Pendant l’occupation, fondateur des réseaux de la « base–Espagne » (avec son frère Jean) rattachés au Bureau Central de Renseignement et d’Action (BCRA) de Londres, il s’occupa des passages de la frontière, de renseignements et liaisons. Membre de l’AVER il habitait à Pau, Pyrénées–Atlantiques. (Dictionnaire Biographique du Mouvement Ouvrier « le Maitron » tome 36 aux éditions ouvrières)

La Guerre civile Espagnole 1936 Oloron/ Albacete/ Madrid… El Jarama/Morata de tajunia/Figueras/le front de l’Ebre…

Les responsabilités engagées par l’Angleterre et la République Française en favorisant « la non intervention » sont à mettre sur le compte d’une incroyable compromission … qui marquera le 20ème siècle. Luis Lera

François Mazou volontaire Béarnais dans la guerre d’Espagne

Le 17/18 juillet 1936 la tentative de putsch dirigée par Franco contre la République espagnole échoue grâce à la mobilisation et à la résistance populaire. Dans les villes industrielles, les ouvriers se portent spontanément au secours de la République. Le peuple réagit, résiste, les femmes élèvent des barricades. L’adversité forge un esprit de solidarité contre les agressions qui tant bien que mal finissent par faire adopter l’idée que ce qui va devenir une guerre civile est aussi la leur. Mais quel est cet engouement qui s’empare de la raison et qui lance les travailleurs espagnols et le peuple de gauche dans la défense d’une République qui leur échappe ? Dans la nuit du 17 juillet 1936, la nouvelle du soulèvement est connue mais elle n’affecte pas le chef du gouvernement qui, minimisant le danger, déclare : « ils se soulèvent. Très bien. Alors moi je vais me coucher. » Il refuse à Largo Caballero (leader du syndicat U.G.T.) de distribuer des armes aux travailleurs.

Le 19 juillet 1936 la grève générale est déclenchée et le gouvernement de Casares Quiroga démissionne, remplacé par Giral qui accepte d’armer les ouvriers et de prendre des dispositions pour répondre à la déclaration de guerre des Nationalistes et Fascistes espagnols. Le peuple en armes s’organise, des comités de milices antifascistes crées par les partis et syndicats vont devenir des pouvoirs révolutionnaires à tendances collectivistes anarchistes ou à tendances communistes. Des milliers de collectivités voient le jour en Aragon, en Catalogne, à Valence et dans les Asturies. Dans les usines, le pouvoir ouvrier s’organise ainsi que les paysans qui procèdent à la collectivisation des terres. Les services publics n’échappent pas à la règle des Comités révolutionnaires et du contrôle ouvrier.

Ainsi le 1er article de la constitution de la République de 1931 est mis en pratique par les comités Révolutionnaires. Article 1er. L’Espagne est une République démocratique de travailleurs de toute nature organisée sous le régime de la Liberté et de la Justice. Les pouvoirs de tous ses organes émanent du peuple. La République constitue un État intégral, compatible avec l’autonomie des Municipalités et des Régions. Le drapeau de la République espagnole est rouge, jaune et violet.

Au lendemain du soulèvement factieux, le consul général britannique à Barcelone donne le ton dans un message envoyé aux premiers ministres de tous les états de l’Empire : « les forces gouvernementales ont écrasé la rébellion en Catalogne et cela donne une situation critique, étant donné que le dit gouvernement est maintenant à la merci des ouvriers armés. Les ports espagnols sont aussi en situation dangereuse. » (Extrait d’un article de Raymond San Geroteo. Bulletin de l’amicale des anciens guérilleros espagnols en France, N°110)

La République gagne la première manche. Elle conservera la majorité du territoire. Mais c’est le début de la guerre civile Espagnole, le prélude de la deuxième guerre mondiale. Aussi quelques jours suffisent pour que la République agressée se voie infliger un embargo total sur les armes. C’est sur une proposition française, signée par la quasi-totalité des pays européens, que naissent les accords de Londres alors qu’il existe déjà entre la France et l’Espagne un accord commercial signé qui porte sur une livraison de 25 millions de livres sterling anglaises en armement.

Qui aurait imaginé que le gouvernement français issu du front populaire allait tourner le dos à un pays frère en adoptant des règles aussi drastiques et se conformer aux injonctions de Londres ? Qui aurait pensé que la Grande Bretagne irait jusqu’à menacer la France en cas de rupture du contrat de « la non intervention » de ne plus compter sur elle si l’Allemagne venait à agresser la France ?

Les putschistes qui pensaient s’emparer rapidement du pouvoir avaient provoqué dans les garnisons des soulèvements contre le gouvernement de la République issu de la victoire du « Frente Popular » aux élections législatives du 16 février 1936.

Le 30 juillet 1936, Franco déclare à la presse britannique : « Ma lutte c’est d’écraser le communisme et il est certain que la Grande Bretagne, l’Allemagne et l’Italie voient d’un bon oeil notre cause. » ( Extrait d’un article de Raymond San Geroteo. Bulletin de l’amicale des anciens guérilleros espagnols en France, N°110)

Le Béarn à l’heure de la guerre d’Espagne

« Dès les premières heures de la rébellion fasciste, Oloron et sa région vécurent intensément les réalités de la Guerre d’Espagne. » (F.Mazou. « Arrêt sur images » Oloron- Sainte Marie 1908-1945)

« Dans tout le pays cette information provoqua un vif intérêt et le souci de recueillir des nouvelles sur le développement de cette insurrection. Dans notre Béarn, dès le 18 juillet et s’amplifiant lors des jours qui suivirent, l’ arrivée dramatique de nombreux civils aragonais apporta des témoignages concrets sur les sanglants événements qu’ils avaient vécus. La garnison fort importante de Jaca et le minuscule groupe de militants de la Phalange avaient déferlé dans le Haut-Aragon arrêtant, torturant, emprisonnant, fusillant quiconque pouvait être considéré comme sympathisant du Front populaire. »

« En Aspe l’émotion fut considérable. Il ne pouvait en être autrement. Depuis toujours, des échanges étroits unissaient les deux populations vivant de part et d‘autre de la frontière. »

« On se connaissait, on avait le même mode d’expérience pastorale, des vivaces disputes de pacage renforçant l’amitié. Pour les fêtes patronales à Anso, ou ailleurs, on franchissait la frontière invités par des amis aragonais. Chacun parlait un peu de français ou un peu d’espagnol. »

« Les Aspois, n’ayant nul souci de la situation politique, dans un élan unanime, se dépensèrent pour apaiser cette détresse humaine, d’autant plus que les réfugiés étaient considérés comme des frères frappés par le malheur. »

« Dans les jours qui suivirent, beaucoup d’Aragonais après avoir réussi à se cacher dans les montagnes –quelquefois armés de fusils de chasse- parvenaient à franchir la frontière, généralement de nuit. Les bergers en estive entretenaient leurs petits feux durant la nuit entière pour signaler à leurs amis un point d’accueil. Des équipes se formaient pour transporter d’Urdos ou de Lescun, par de rares voitures, ces hommes et ces femmes épuisés. Dans la vallée, on se souvient encore du dévouement de l’instituteur Haure-Placé, de l’hôtelier Carrafrancq, du douanier Mondory, de Pauthion, chef de travaux de l’Auxiliaire, de l’électricien Troitino et bien d’autres. Dans chaque commune du cirque de Bedous, chaque évadé trouva un logement de fortune ; on s’entassa mais du moins sous un toit. Les maires, les prêtres, le pasteur Cadier aidés par le cheminot Lajus, le cafetier Porte, le peloton de gendarmerie veillaient au bon déroulement des opérations de secours et de solidarité… »

« Cette solidarité fut certainement encore plus affectueuse dans la population protestante d’Osse, aux lointaines racines ibériques. Elle remettait en mémoire la dure légende de l’expulsion des chrétiens protestants par l’Inquisition et leur installation partielle dans cette commune. Rapidement, la préfecture organisa le transfert de cette population à Oloron. »

« Les Aragonais étaient attendus par une foule importante venue à la gare lors de l’arrivée du train spécial… qui dans la ville ne connaissait pas Alfonso el relojero et aussi le mur d ‘escalade de Jaca…les chanteurs de jotas de Hecho, les frères Laplaza et le plus populaire d’entre eux Antonio Beltran surnommé el esquinazado (nez aplati ). Une agitation fébrile s’empara de la ville, chacun s’efforçait de rencontrer le plus grand nombre d’Aragonais, de leur offrir du tabac du vin, des chaussures, des vêtements. Le comité du Front populaire le maire Mendiondou, les syndicats coordonnaient leurs efforts afin d’assurer l’essentiel, logement, nourriture, soins médicaux ».

« Ayant sauvé leurs vies et leur liberté, les « nouveaux Oloronais », on le comprend aisément, étaient avides d’informations sur le déroulement de l’insurrection. Les rebelles avaient échoué dans leur ambition de s’emparer du pouvoir en un minimum de temps. Le peuple s’était soulevé, s’était armé avec l’armement pris dans les casernes conquises, particulièrement à Madrid et à Barcelone. »

« Le 2 août, la population, de compatissante qu’elle était, devenue enthousiaste cette fois, saluait à la gare ce convoi composé de civils réfugiés ; par les « Viva Aragon republicano..., Viva la Republica », sous la direction d’Antonio Beltran, responsable du convoi, ils entendaient prendre les armes pour libérer leurs villages de la vermine fasciste, participant ainsi à la victoire de la République. Le train prit la direction de Barcelone. Les quelques jours précédant ce départ, la riposte du Frente popular avait suscité un climat d’exaltation. Dans les rues d’Oloron on se saluait du poing, on commentait les dernières informations d’une victoire certaine. Pour bon nombre de citoyens d’origine espagnole, un devoir s’imposait : c’était d’aller donner un coup de main en prenant part aux combats libérateurs. Dans le convoi figuraient de nombreux volontaires, les frères Sanchez, les frères Cotez, Romualdo Campos et d’autres encore, certains venus d’Arudy, Géronce et Pau. Parmi eux un Français, mon frère Jean Mazou… » (François Mazou témoignage « Le Béarn à l’heure de la guerre d’Espagne » association Mémoire Collective en Béarn n°10/ 1995)

Lettre du front d’Aragon, à leur ancien Instituteur d’Oloron

Des nouvelles du Front d’Aragon parviennent à Oloron. Des anciens élèves écrivent à leur instituteur. Ils sont cinq à signer cette lettre. Cinq Oloronais d’origine espagnole, ils ont rejoint une Centurie anarchiste la Columna Roja Negra, ils ont de la guerre des idées qui traduisent un optimisme et une exaltation nourrie par l’échec du coup d’état des factieux (nationalistes).

Cher Maitre Arguis 29.12.36

Deux mots pour vous donner de nos nouvelles qui sont bonnes pour le moment, et nous espérons que nos courtes lignes viendront vous trouver de même, de même que votre aimable famille. Voici un mois que nous sommes dans un secteur du front de Huesca en pleine montagne, car à Barcelone nous avions demandé à partir le plutôt possible, pour voir de près ces canailles fascistes qui pillent et désolent partout ou ils passent et nous les comparons au sinistre Attila dont vous nous avez enseigné l’histoire.

Vous avez pu tous vous rendre compte de la sévère correction que nos camarades infligent sur le front de Madrid, aux troupes que nous envoient ces idiots d’Hitler et de Mussolini,avec l’intention de nous civiliser et de faire de notre nation un grand pays cultural, mais sûrement que le terrain espagnol n’est pas fait pour leurs pieds car les volontaires sont de moins en moins nombreux.

Nous sommes les cinq camarades dans un petit village perdu en pleine montagne où nous attendons tous avec impatience l’ordre de prendre a l’assaut le repaire de ces vautours que nous avons fait près et qui sans ne pourrons pas s’opposer à l’élan irrésistible des rouges.

Vous saurez Monsieur Dachary que nous avons vu certains des réfugiés qui sont passés par Oloron et qui remercient une fois encore de l’aimable accueil que leur firent leurs camarades français.

Sur notre front, la lutte continue toujours si elle n’est pas entravé par le mauvais temps et comme partout ailleurs les factieux s’aperçoivent de leur inutile résistance car nous sommes disposés à les exterminer pour pouvoir après former une société ou la Liberté et la Justice prendront le rang que l’on à toujours eu soin de leur refuser.

Nous devons, tous vous remercier de votre gentillesse a notre égard et avec l’espoir de vous lire ou vous revoir bientôt, recevez cher maître,de vos anciens élevés, les amitiés les plus sincères pour tous et les meilleurs vœux pour l ‘année 1937, qui sans doute verra la plus belle histoire de la classe ouvrière.

Vive la Révolution vive le peuple espagnol : camarade : Ramon columma : Roja Négra Centuria 13. Montana « frenté de Huesca » « Arguis ».

Les premiers volontaires qui se sont portés aux cotés de la république sont persuadés que rien ne peut faire échec au courage, à la justice et à la liberté, sauf quelques exceptions où les militaires ont vaincu et où les organisations ouvrières et paysannes sont désormais interdites et les militants emprisonnés pour être ensuite exécutés.

Dans la majorité des cas, le soulèvement a échoué grâce à l’appui des travailleurs en armes, regroupés dans des comités qui se généralisent là où le pouvoir des généraux a été balayé. Par les « comités gouvernement », l’Espagne républicaine se munit d’un outil représentatif et révolutionnaire sur le modèle de ceux qui avaient cours du temps de la révolution française et de la commune de Paris. Connus le plus souvent sous l’appellation de « comités de salut public Révolutionnaires, comités ouvriers, comités de défense, comités d’actions, antifascistes, ces organisations exercent par « base » interposée un pouvoir et un contrôle populaire. La Révolution était à pied d’œuvre mais l’ Espagne républicaine céda sous la pression des démocraties européennes qui en fait n’espéraient que la défaite du gouvernement légal, pour stopper tout processus révolutionnaire.

Cependant la République s’évertua à partager l’idée avec le peuple q’une victoire restait possible et surtout contre l’agression dont elle faisait l’objet. Sur le terrain militaire, la menace armée de la coalition fasciste ouvre un champ de possibilités doté d’une machine de guerre moderne bien mieux équipée, avec près du double des effectifs. Les factieux avaient là non seulement un avantage sur le plan militaire mais aussi politique : le vote européen qui donna la quasi-majorité pour la « non intervention » participait par cette décision à légaliser par une manœuvre politique, qu’on le veuille ou non, une autre coalition plus finement politique « la condamnation de la république » ce qui ne lui laissera que peu de chance de l’emporter. Les Forces de l’Axe « convolaient » avec les faiblesses de leurs futurs ennemis qui ne pouvaient que s’affaiblir d’avantage en abandonnant l’usage de la raison comme toutes formes de résistance.

On ne trahit pas impunément le droit des peuples à disposer du droit et de l’usage de la légitime défense quand il est agressé. L’Espagne républicaine n’a pas pu exercer ce droit parce qu’elle en a été empêchée. (1) Il y avait pourtant une nécessité impérieuse de gagner la guerre, ce qui se manifesta par un consensus dont le programme de « défense contre le fascisme » nécessitait l’ « union des forces qui luttent pour la légalité républicaine ». C’est « la guerre avant tout », opposer la démocratie au fascisme. C’est qu’il faut faire vite : la division du camp républicain se manifeste par des affrontements violents et meurtriers à Barcelone en mai 1937. Il semblerait que l’URSS ne soit pas en dehors de cette provocation.

Le putsch militaire de Franco était appuyé par les secteurs économiques comme la puissante oligarchie agraire, et l’église (2) avec sa force financière et foncière, qui voyaient sa suprématie ainsi que sa grande influence sur les populations des campagnes menacées.

Si les élections ont précipité l’agression, on peut aussi dire qu’elle était en gestation depuis longtemps. Londres et Paris appliquent donc une mesure de protection, à la fois ne pas activer les risques d’une déclaration de guerre par l’Allemagne, mais aussi ne pas décevoir la droite européenne qui voit d’un mauvais œil l’évolution « du Frente Popular » après sa victoire aux élections législatives, comme l’instauration d’un nouvel ordre populaire et social jugé trop révolutionnaire.

Le terme de « non intervention » n’est que le voile pudique jeté sur ce qui est un abandon pur et simple de l’Espagne » (« les Brigades de la Mer ». Grasset)

La crise économique prépare la guerre

Dans ce contexte de crise économique mondiale c’est la crainte d’un mirage communiste en Espagne qui fait le plus peur, malgré les bruits de guerre qui se profilent dans le sillage de cette crise économique. A entendre les démocraties, personne ne voulait la guerre, mais le courage politique n’était pas là pour l’éviter. Pourtant il n’y a pas de jour qui passe sans de nouvelles démonstrations de l’évidence qu’un nouvel ordre européen est déjà en gestation.

Et si l’économie était contée ? On y apprendrait très vite, les contours et autres détours pris par les politiques pour servir de faire valoir à la toute puissance de l’économie de marché, doublée par une économie libérale sans vergogne qui œuvre pour se gaver de tout ce qui présente une source de profits et de richesses dans le monde. Ce que Samir Amin appelle dans son livre : «  La guerre permanente et l’américanisation du monde. » « Le virus libéral ». (Le temps des cerises, 2005)

Luis Lera a suivre...

(1) Ce qui peut être est une amorce d’explication à l’attitude pléthorique de produire encore et toujours des écrits, chercher des indices et des traces partout où l’histoire a convolé.

(2) 1% de la population possèdent 51,5% des terres) L’église espagnole avec 11000 domaines est le plus grand propriétaire du pays, des propriétés foncières comme celle du Duc de Medinaceli s’étalent outrageusement sur 79000 hectares (790 millions de mètres carrés ) ou le Duc de Pamaranda 51000 hectares… sources : Pierre Broué, « la révolution espagnole 1931 1939 »


 
 
 
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