Le pari perdu des Va-t-en-guerres au Moyen-Orient

Face à l’unilatéralisme auquel s’est résolue l’administration américaine, au début des années 2000, le Royaume-Uni a apporté son plein soutien aux Etats-Unis dans leur guerre d’Irak, contre l’avis de la France et de l’Allemagne, ses principaux partenaires au sein de l’Union Européenne.

Qu’est ce qui a poussé le monde Anglo-Saxon vers ce pari "Va-t-en guerre" ? La montée de l’économie Chinoise par rapport à un recul relatif de l’économie Etats-unienne ? La complémentarité commerciale entre la zone Euro et le Moyen-Orient riche en ressources pétrolières, menace-t-elle la suprématie du Dollar ? Quid de l’effet de la crise de 2008 ? Essai de décryptage.

Informé au début de l’année 2002, par G. Bush, dans son ranch à Crawford au Texas, des objectifs inavouables de la guerre d’Irak[1], Tony Blair, ex premier ministre du RU, s’illustra comme l’allié le plus indéfectible de la cause américaine, faisant face à une désapprobation populaire remarquée.

Le 8/3/2002, suite à une seconde visite de Blair à Crawford pour saluer Bush, The Daily Mirror titra en première page : "Howdy, Poodle !", traduisez "Salut Caniche !"[2]. Une image qui alla lui coller tout au long de son séjour au 10 Downing Street.

Sept ans, et une guerre inachevée, plus tard, J. Mccain, ex candidat Républicain à la Maison Blanche choisit pour son premier clip de campagne d’intégrer des images vidéo de W. Churchil. Quant à G. Brown, succédant le 27/6/2007 à Blair démissionnaire, il fut le premier dirigeant Européen à être accueilli, le 2/3/2009, par B. Obama, nouveau président des EU.

On l’aura compris : mis à part le défoulement médiatique sur ce malheureux Blair, l’orientation atlantiste du RU plutôt que vers le continent Européen, ne date pas de l’après 11/09/2001 mais constitue le prolongement d’une tradition, entretenue avec des hauts et des bas, depuis la première guerre mondiale.

Pour cerner les mobiles de cette relation transatlantique très spéciale, on pense naturellement à l’héritage commun Anglo-Saxon, mais il faut se référer aussi aux intérêts qu’ont les EU, et le RU avec, à maintenir la suprématie du Dollar, laquelle passe par la domination du pétrole du Moyen-Orient (MO), face à l’Euro, monnaie adoptée depuis 1999 par la première zone commerciale au monde.

Dans ce contexte, la crise financière de 2008 vient raviver plus que jamais les craintes de ces deux pays de perdre à terme, chacun en ce qui le concerne, de leur leadership économique sur la scène internationale au profit de la Chine et de la zone Euro.

Le Monde Anglo-Saxon

Américains et Britanniques ont un sentiment d’appartenance à un univers culturel commun : le Monde Anglo-Saxon. Outre la langue commune et l’héritage de l’empire britannique, ils partagent une certaine vision de l’entreprenariat, telle la flexibilité du marché du travail et la déréglementation financière.

Jean Marc Four[3] ajoute, un autre point à ne pas négliger : « La presse populaire anglaise, à l’exception du Daily Mirror, vénère les EU à peu près autant qu’elle abhorre l’UE. Sur cet échiquier très influent des médias, un homme joue un rôle déterminant : le magnat australo-américain Rupert Murdoch, propriétaire à la fois du bouquet télévisuel Sky (dont la chaine d’information Sky News), du quotidien The Times et du journal populaire The Sun. R. Murdoch déteste l’Europe et ses législations sociales et ses directives anti-trust. Pour lui, ce sont autant d’entraves à l’expansion de son empire. Politiquement conservateur, résolument atlantiste, Murdoch juge naturelle l’alliance Londres-Washington et il est inutile d’essayer d’écrire le contraire dans l’un de ses titres, sauf à rechercher délibérément le licenciement. Ajoutez à cette liste d’autres titres spontanément pro-américains comme le Daily Mail, le Daily Express ou le Daily Telegraph, et vous avez plus de dix millions d’acheteurs quotidiens abreuvés chaque jour à la fontaine de Washington ».

Ces propos pourraient paraître excessifs, mais la dernière affaire de Blair les rend crédibles : Dans son édition du 19/07/2007, The Independent titra : « How Murdoch had a hotline to the PM in the run-up to Iraq war », suite à la décision du RU de rendre public, en vertu du Information Freedom Act, les détails des contacts téléphoniques entre Blair et Murdoch à la veille de la guerre d’Irak et ce, au terme de quatre ans de blocage et l’introduction de recours par un membre de la chambre haute et un journaliste du même journal[4].

Cette publication met l’accent, notamment, sur la corrélation entre ces entretiens et les attaques virulentes, dont fit l’objet l’ancien président Français J. Chirac, pour son opposition à un mandat de l’ONU, durant les dix jours d’avant-guerre.

Un peu d’histoire …

Pour comprendre les défis auxquels font face actuellement les EU et le RU, une brève relecture de l’histoire de leurs relations s’impose.

Durant la première moitié du 20ème siècle, le RU a souvent eu besoin dans les moments décisif de son histoire de l’engagement à ses côtés ou de l’aide des EU, à travers le mouvement sioniste très influent dans ce pays, ou directement par l’Etat fédéral : la Déclaration de Balfour(*) (1917) marqua la faveur du RU à la création d’un foyer national pour le peuple Juif en Palestine, lors de la 1ère guerre mondiale en échange d’un soutien financier des banquiers Britanniques et Américains de confession juive de l’effort de guerre, et le programme "Lend-Lease (*) : Prêt-Bail [1941-1945] fut dédié à l’appui économique et militaire des pays "amis » des EU durant la 2ème guerre mondiale et bénéficia en premier lieu au RU suivi de l’ex URSS.

Si le RU finit par sortir victorieux avec les alliés, après la décisive bataille de Stalingrad de janvier 1943 et l’arrivée des troupes américaines sur le sol Européen en juillet de la même année, la guerre de Suez de 1956 marqua la fin effective de l’ancien empire britannique.

Comme la France, non encore dotée de l’arme nucléaire dont disposaient déjà les EU et l’ex URSS, le RU dut en effet, malgré sa possession de cette arme dés 1951, cesser le feu et retirer ses troupes sous les menaces des Soviétiques mais aussi des EU, consacrés par la même occasion comme les deux seules nouvelles superpuissances sur la scène internationale. Le premier ministre britannique de l’époque, Anthony Eden, écrivit dans ses Mémoires[5] :

« Nous nous trouvâmes devant une menace autrement redoutable que celle du maréchal [soviétique] Boulganine [emploi de la force pour écraser les agresseurs et rétablir la paix]. Sur les marchés des bourses mondiales, une attaque contre la livre sterling se développait avec une rapidité qui pouvait nous mettre dans une situation économique désastreuse.

Ce furent surtout les spéculations contre la livre sterling sur le marché américain ou par ordre américain qui aggravèrent notre position. Les chiffres furent donnés à la Chambre, ultérieurement, par M. MacMillan, chancelier de l’Echiquier [ministre des finances]. La réserve en dollars du RU s’accrut pendant le premier semestre de l’année. On avait prévu qu’une pression s’exercerait à l’automne sur la livre sterling et pris des mesures à cet égard, mais cette pression s’intensifia considérablement au début de novembre. Nos réserves diminuèrent de 57 millions de dollars en septembre, de 84 millions en octobre et de 279 millions en novembre, ce dernier chiffre représentant environ 15 % de la totalité de nos réserves. C’était une situation catastrophique qui pouvait devenir décisive en quelques jours. »

Quant à la situation économique, le RU dut traverser une crise marquée par le poids de la dette contractée durant la guerre et les difficultés croissantes de son secteur industriel.

L’orientation atlantiste du RU et ses hésitations vis-à-vis de la construction Européenne (adhésion tardive en 1973 à l’ex CEE créée en 1957, non intégration de la zone Euro depuis 1999) ne sont donc pas dus à un euroscepticisme primaire, comme on pourrait le croire, mais à la nature des politiques économiques et financières que ce pays dut engager pour se sortir de la crise.

En effet, frappé d’une forte récession en 1980-1981 malgré un prêt humiliant contracté auprès du FMI en 1976[6], le RU fut contraint, sous Margaret Thatcher (1979-1990), d’emprunter le chemin du libéralisme économique, de la flexibilité du marché du travail et de la déréglementation financière (choix d’une option monétariste(*)).

Si ces choix s’avérèrent salvateurs au cours des années 1990 et permirent au RU d’éviter la récession et d’assainir ses finances publiques, il n’en demeure pas moins qu’il dut migrer d’une économie fondée sur l’activité industrielle vers une économie de services (73% du PIB en 2007), avec une croissance à deux chiffres des services financiers, dont le poids est passé de 5% à plus de 10% du PIB sur la période 2001-2007, et Londres devenue la 3ème place financière mondiale après New York et Tokyo.

Mais selon les experts, l’économie de services du RU reste très singulière, au point qu’il lui est difficile de s’intégrer à une coordination internationale des politiques monétaires en réponse à un cycle économique mondial, ni à une zone Euro plus rigoureuse en matière de politique monétaire, sans risquer de perdre son rang de puissance économique de premier plan[7].

La menace qui guette le Dollar

C’est dans ce contexte que le RU dut, dés la fin des années 1990, opérer un rapprochement stratégique avec les EU, au moyen de la fusion de British Petroleum et American Oil Company, donnant naissance à la troisième compagnie pétrolière mondiale, BP-AMOCO[8].

De même, au début des années 2000, British Aerospace Systems (BAES) initia des alliances avec les principales entreprises américaines de l’armement, devenant ainsi l’un des premiers fournisseurs du Pentagone en matériels de défense[9].

L’année 2000 (début du mois de novembre) connut aussi un évènement anodin mais inédit qui s’avéra par la suite lourd de conséquences : l’Irak venait d’obtenir du comité des sanctions de l’ONU l’autorisation de libeller ses transactions pétrolières en Euro et non plus en Dollar[10].

Cet évènement fut relayé sur Internet mais si peu par la presse mondiale, sans doute pour ne pas altérer la confiance dans le Dollar. L’Euro s’étant apprécié par rapport au Dollar dés la fin de l’année 2001, il fut suivi par un débat persistant au sein de l’OPEP sur l’opportunité de revoir le statut du dollar en tant que monnaie de référence des transactions pétrolières[11].

Les dirigeants Irakiens ont, de fait, mis la main sur une arme beaucoup plus dangereuse, pour les EU, que les armes de destruction massive : sauter le verrou de la suprématie du Dollar, instaurée depuis le retrait des EU, en 1971, des accords monétaires de Bretton Woods de 1944.

En effet, les transactions commerciales des pays du MO se font en grande partie avec la zone Euro, l’un des plus gros importateurs de pétrole au monde et si la vigueur du Dollar tient encore, ceci est, certes dû à la puissance de l’économie des EU mais aussi au fait que la Chine a encore besoin du marché américain pour tirer la croissance de son économie, au point que les EU connaissent un déficit commercial structurel grandissant à l’égard de ce pays (plus de 260 milliards de Dollar par an[12]).

C’est ce qui explique l’enjeu vital que représentent les réserves énergétiques du MO[13] pour les EU. Leur domination permet de sauvegarder la suprématie du Dollar et l’exercice de pressions bien utiles sur les puissances économiquement concurrentes (Chine, Zone Euro).

L’autre volet principal de cette stratégie est de faire de sorte que le prix à payer pour s’assurer cette domination, c’est-à-dire l’opposition à toute résistance ou force hostile, ne soit pas élevé outre mesure pour les EU ou pour Israël, pays ami, qui a un autre objet de domination : "la terre sainte" que constituent les territoires palestiniens occupés, pour les puissants néoconservateurs ultra-sionistes américains.

Aussi, les EU se focalisent-ils en priorité, dans le traitement des problèmes du MO, sur les seuls risques qui pèsent sur le Dollar, et ceux liés à l’accès par les pays de la région aux armes de destruction massive, qui menacent leur contrôle des ressources énergétiques et l’hégémonie régionale, à plus petite échelle, de l’Etat d’Israël.

Les effets aggravants de la crise

La crise financière de 2008, compromet aujourd’hui non seulement le financement des engagements militaires des EU en Irak et en Afghanistan, notamment par le placement des pétrodollars (chute du prix du pétrole) et des capitaux asiatiques aux EU, mais toute l’économie états-unienne.

A en croire les chiffres publiés par la Réserve Fédérale Américaine (FED), les moyens de production des EU n’étaient utilisés à la fin du mois de mars 2009 qu’à 69,3% de leurs capacités, son plus bas niveau depuis 1967 date de première publication de cette statistique[14].

Par ailleurs, experts et investisseurs mesurent aujourd’hui toute l’ampleur de la crise économique qui frappe de plein fouet les EU, les principaux indicateurs s’inscrivant, tous, à la baisse à la fin du mois de mars 2009, selon la FED : production industrielle, emploi, consommation et surtout les prix, et le risque qui commence à être redouté d’une spirale déflationniste à la Japonaise, qui avait provoqué une longue récession sévère de l’économie de ce pays durant la période 1991-2000, suite à l’éclatement d’une bulle immobilière.

L’installation de l’économie des EU dans une récession durable aura un impact négatif sur toute l’économie mondiale, l’économie états-unienne représentant plus que le cinquième du PIB mondial (environ le double de ce que représente l’économie Chinoise en 2008).

Mais la chine, soucieuse de garantir ses intérêts en tant que créancier important des EU mais aussi en tant que prétendant au leadership économique mondial, commence déjà à exercer une pression psychologique sur les EU, avec le soutien des autres pays du BRIC (Inde, Russie, Brésil), en réclamant d’opter pour une autre monnaie de réserve que le Dollar et en consolidant son stock en or (5ème détenteur au monde).

Si la récession s’installe aux EU et si la production industrielle de ce pays continue à reculer, dés que le décollage économique de la Chine (6,8% de croissance en 2008) aura atteint le régime de croisière et lorsque ce pays commencera, dans quelques années, à orienter de manière plus conséquente ses investissements vers l’amélioration du niveau de vie du milliard et demi de ses citoyens, plutôt que vers les bons du Trésor américains ou Wall Street, l’option qui consiste à ne plus libeller les ventes pétrolières essentiellement en Dollar, s’invitera aux débats entres les grandes puissances avec plus d’acuité. Et si cette option est retenue, elle ne manquera pas de compromettre sérieusement, à terme, l’hégémonie mondiale de l’économie états-unienne.

La priorité des priorités de B. Obama d’ici la fin de son mandat en 2012 est donc de conduire l’économie américaine à bon port.

Cèdera-t-il face aux demandes des autres puissances de revoir le statut du Dollar dans le cadre d’une refonte du système monétaire international ? Réussira-t-il à amener la paix au MO ?

Les complexes militaro-industriel et pétrolier et les néoconservateurs ultra-sionistes répondront à coups sûrs : "No ! He can’t". Les populations du MO meurtries et terrorisées par les guerres ne peuvent que l’espérer.

La première moitié du 21ème siècle sera sans doute marqué par une lutte acharnée pour le leadership économique mondial entre les EU et la Chine arbitrée par les pays de la zone Euro. De l’issue des projets politiques et militaires de ces trois géants économiques, dépend plus que jamais la paix au Moyen-Orient et dans le monde.

Ben Khabou (29/04/2009).

Sources :

[1] Eric Laurent (2003) « La guerre des Bush : les secrets inavouables d’un conflit ». Ed. Plon.
[2] Christine Salvade (2003) « Comment Tony Blair est devenu caniche ». Mis en ligne sur http://largeur.com
[3] Jean Marc Four (2007) « Tony Blair, l’iconoclaste. Un modèle à suivre ? ». Mis en ligne sur http://www.diploweb.com/forum
[4] Site Web du journal The Independant
[5] http://hypo.ge-dip.etat-ge.ch/www/c...
[6] Journal le Monde « Un remake de 1976, année noire, hante le Royaume-Uni ». 19/04/2009
[7] Patrick Artus (2002) « Entrée du Royaume-Uni dans la zone euro. À quelle parité ? Quels effets sur la politique monétaire ? Quels dangers pour le Royaume-Uni ? ». Mis en ligne sur http://www.cairn.info
[8] Arthur Lepic (2004) « BP-Amoco, coalition pétrolière anglo-saxonne ». Mis en ligne sur http://www.voltairenet.org/ (Pétrole et ressources énergétiques)
[9] Site http://www.lockheedmartin.com/
[10] Marie Louise Duboin (2004) « La raison cachée de la guerre en Irak : le Dollar ». http://www.amessi.org/La-raison-cac...
[11] Dépêche AFP. Véronique Dupont (2007). http://www.francecanada.org/La-faib...
[12] Fabienne Clérot (2009). http://www.affaires-strategiques.in...
[13] Ben Khabou (2009) « Israël-Palestine : les raisons du flou stratégique des Etats-Unis face à l’enlisement du conflit ». Mis en ligne sur http://www.agoravox.fr/
[14] Journal le Monde « Déflation, recul de l’activité et chute de l’emploi s’aggravent aux Etats-Unis ». 16/04/2009

(*) : Moteur de recherche : http://fr.wikipedia.org/wiki


 
 
 
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