STRATAGÈMES DU CHANGEMENT

Le climat a changé dans notre société. Ses dépressions quotidiennes et ses tourmentes cycliques instaurent un temps lourd et instable dans une insécurité sociale qui s’installe comme une météo inévitable. C’est une période de compétition, d’arnaque, de manipulation et de mensonge entraînant chacun dans un isolement guerrier, retranché derrière ses certitudes préfabriquées.

PARTOUT ET NULLE PART

Les fortes pressions numériques des machines à réduire disséminent la confusion, la peur, la violence et le désespoir afin de faire passer son État policier pour un état de grâce, sauveur suprême d’une sécurité qui n’arrive pourtant plus à cacher une précarité qui devient la norme. Le provisoire instable, ainsi que la peur des autres dans un isolement craintif, font trop souvent préférer des modifications de procédures dans les programmes et leurs applications, au désordre supposé d’une remise en cause de l’ordre des choses établies, même s’il est considéré comme injuste et invivable. Dans cette société recroquevillée dans l’inquiétude et l’agressivité, il ne reste plus que l’ultime des solutions pour sauver les apparences : le changement partout, ou du moins son illusion publicitaire tapageuse. Les plus conformistes des conservateurs présentent leur programme de changement radical en évoquant une révolution moderne. Plus les mensonges de la propagande sont énormes plus ils passent, du moment que le matraquage médiatique bourre systématiquement et sans relâche, des crânes réceptifs, sous l’influence permanente de croyances programmées. L’intoxication achève sa représentation. La marchandisation du politique se réalise aujourd’hui dans l’apparence d’un changement continuel, qui en est son fonctionnement conservateur routinier. La permanence d’un changement continu n’est que la représentation de son absence perpétuelle. C’est l’inertie du vide.

La vie est un changement qui s’invente chaque jour.

Aujourd’hui la plupart des gens ne votent pas pour changer le monde, ni pour donner carte blanche à leur candidat, mais bien contre les autres en liste, comme un moindre mal, sans trop y croire. Les directions des partis ne représentent plus grand chose d’autre qu’une partie de leurs propres militants. Leurs programmes ne font que déplacer les problèmes de société sans vraiment y toucher, car leurs fonctions sont de les faire accepter à grands coups de propagande médiatique, afin de pouvoir gérer en toute quiétude le pillage des biens communs pour les meilleurs profits d’une poignée de multimilliardaires. Qui ne pense pas dans la logique marchande est banni de la société du spectacle. Aujourd’hui n’est politiquement toléré que celui qui suit aveuglément les règles de la tyrannie économique, sans jamais toucher aux agioteurs des hautes sphères de la spéculation numérique. Sous la dictature économique et financière, l’apparence creuse d’une démocratie, dérobée par des gestionnaires soumis et des bouffons à la mode de la pub en cours, vacille dangereusement. Cette mascarade à l’usage servile de consommateurs d’illusions aura de plus en plus de mal à cacher l’usurpation des richesses, l’appauvrissement des populations, la misère émotionnelle, la solitude de l’ennui, la guerre permanente à tous les étages, la pollution généralisée de la planète...

Les politiques au pouvoir, gestionnaires des États au service du grand capital et de la haute finance, sont aujourd’hui libres d’escroquer le bien publique pour le livrer aux entreprises mafieuses de l’affairisme mondial. Ils font autorité en répression décomplexée, dans un marché sécuritaire qui spécule sur la misère et tire profit de la précarité des conditions d’existence. Ces mercenaires sans scrupule, mandataires de la misère sans lendemain, parient sur le vide qui envahit les populations plongées dans un désespoir muet, pour récupérer les peurs et les angoisses, les haines, les rancœurs et les frustrations, afin de se constituer un électorat facilement manipulable et corvéable à merci.

L’ordre établi détruit les hasards et les éventualités. Sans un certain degré de désordre il devient hostile à la vie, dans la mesure où il anéantit toute possibilité de développement, toute chance d’évolution. En se recroquevillant sur ses certitudes, l’ordre absolu qui veut tout contrôler est effectivement suicidaire. Le changement est synonyme de l’émergence d’une nouvelle qualité, qui présuppose, et à son tour crée, un degré certain de désordre, propice à de nouvelles relations. 
Toute relation est toujours plus que la somme de tous les ingrédients apportés par les entités impliquées. C’est en cela qu’elle n’est pas prédéterminée.

Le changement fondamental n’est pas définissable d’un point de vue situé avant sa réalisation. Quand il y a changement effectif, l’observation de la situation modifiée devient différente, le point de vue n’est plus le même. L’économie politique ne peut envisager d’ailleurs possibles, car elle ne peut inventer d’autre réalité que la sienne. Pour les gens du pouvoir tout est calculable, prévisible et contrôlable, le changement effectif est inconcevable, car il n’est ni prévisible ni programmable ni maîtrisable, c’est là son essence même. Si nos choix ne sont pas prédéterminés par un objectif apparent, nous devenons imprévisibles. Nous utilisons les situations que nous vivons comme source du fonctionnement de nos actions, en inventant un décalage de notre point de vue, nous devenons imprévisibles. N’ayant pas de buts définissables dans le cadre actuel de cet état de fait, notre fonctionnement, en dérive dans le cours des événements, n’est plus calculable, et se retrouve de la sorte incontrôlable, donc efficace. C’est un jeu libéré des contraintes des règles de la convenance et de la servitude. Intuitif, il laisse libre cours à l’improvisation, changeant selon la tournure des situations, tout en anticipant légèrement sur les événements qu’il a choisis de s’approprier, tirant son sens de son devenir.

Ce qui est tu à petit peu, nous tue à petit feu. Oser « ouvrir sa gueule » nous permet d’expérimenter les risques passionnants de la liberté dans l’aventure des relations imprévues. La provocation n’est utile que si l’on est en mesure d’utiliser la réaction et d’en tirer avantage. Mais il est parfois préférable de s’effacer pour laisser son adversaire s’écrouler sur sa lancée, emporté par son propre élan. Il n’y a pas de méthode à suivre pour se libérer. On ne se libère pas de l’asservissement en changeant de ligne à suivre ou de programme à exécuter. On ne ferait que passer d’une soumission à l’autre. On ne peut pas expliquer comment se libérer sans imposer de fait un chemin à suivre, des directives à respecter, passant ainsi d’un esclavage à l’autre. Changer de chaînes n’est pas un changement effectif qui puisse permettre de choisir librement l’usage de sa vie. Le changement n’est pas une prédiction à laquelle il faut se soumettre, ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité doit être réglée, mais le mouvement qui abolit l’état actuel.

Les tentatives de changement réduites à une solution unique et parfaite, maintiennent le problème et la spécificité de sa persistance. Il est par ailleurs possible de se donner la permission d’appréhender la situation dans un contexte légèrement décalé, élargi aux relations avec les autres, ce qui peut engendrer l’émergence de multiples chemins différents, augmentant le nombre de choix possibles dans un espace de liberté plus vaste. Nous ne disposons que du monde où nous vivons avec d’autres, que nous les aimions ou non. Si Nous ne voulons pas nous en débarrasser par la force, la prison, la guillotine, les chambres à gaz ou le goulag, alors nous ne pouvons que chercher à coexister. Ceci est aussi valable pour cette petite minorité qui impose sa dictature économique aux populations de la planète. Il est important de comprendre que la certitude des autres, aussi indésirable qu’elle puisse nous paraître, est aussi légitime que la nôtre, car elle exprime leur conservation du couplage structural dans un domaine commun de l’existence. La seule possibilité de coexister sans tyrannie ni terreur ni guerre est d’embrasser une perspective plus vaste, un domaine nouveau de l’existence dans lequel toutes les parties s’accordent dans l’émergence d’un monde commun. Seule la démocratie directe à échelle humaine peut en permettre la réalisation par son invention incertaine.

Dans le mépris total des populations, en transformant le débat public en publicité d’idéal prêt à consommer et à rabâcher, ces imbéciles de mégalomanes, aveuglés par leurs propres illusions, ont fait disparaître toutes pratiques démocratiques sans se rendre compte, que ce débat publique disparu leur servait en fait à masquer leurs arnaques, consistant à usurper toutes les richesses publiques. En perdant la croyance inconditionnelle des populations, le doute s’installe et leur supercherie devient visible. Perdus dans leur euphorie du pouvoir sans limite, ils croyaient fourguer leur camelote toxique de prêt à penser sans que personne ne s’aperçoive de l’ampleur des dégâts causés par leurs pollutions barbares.

« La politique du “n’importe quoi, pourvu que cela se vende“ préside à la carrière de figurants sans idées, sans charisme, incapables de soutenir le mensonge dont ils n’ont même plus la consistance. » Raoul Vaneigem, Entre le deuil du monde et la joie de vivre, 2008. Le pouvoir n’a plus que le pouvoir de choisir la publicité qui lui permet de s’afficher dans le spectacle des marchandises. La démocratie n’est plus, depuis longtemps, qu’une bouffonnerie à l’usage servile de spectateurs consommateurs d’illusions. Les partis ont pour objectif la conquête de nouvelles parts de marché, c’est pour cela qu’ils fabriquent de véritables campagnes publicitaires multimédia. Leur discours clientèliste est construit sur la satisfaction de la demande du marché à n’importe quel prix, en utilisant l’énormité mensongère rabâchée par le matraquage médiatique, selon la technique de Goebbels qui a fait ses preuves ; « plus le mensonge est gros, plus il passe », et sur l’affirmation d’Hitler ; « un mensonge répété dix fois reste un mensonge, répété dix mille fois il devient une réalité ». Et cela est très facile, lorsque tous les gros médias sont des organes de propagande aux mains d’un petit groupe d’actionnaires ultra libéraux qui ont tous les pouvoirs.

La politique s’affiche partout, répétitive et arrogante. Plus qu’une technique de persuasion, c’est une stratégie du désir, ressuscité afin de mieux le contrôler. Plus qu’une entreprise à produire de la pensée « prêt à porter », c’est une impitoyable machine de guerre qui écrase sur son passage, toute trace d’autonomie, toute invention possible d’un ailleurs imprévisible. Science du conditionnement psychologique, sociologique, sémiologique, systémique, linguistique, la politique spectacle est devenue « maîtresse » en l’art de la manipulation mentale et de la désinformation. Il s’agit de se faire entendre sans attente ni attention, au profit d’un réflexe conditionné, où le citoyen ciblé se consume passivement par l’appropriation imaginaire des idées mises en spectacle. Le désir ainsi séparé de l’instant vécu, est sublimé. Le sujet, comme objet de ses désirs, s’investit dans un imaginaire idéal passionnel jusqu’à la dépendance émotionnelle, avec l’illusion de jouer le premier rôle de son existence à travers une participation fictive à la société, reposant sur la croyance en la promesse de satisfaction. Cette stimulation de désirs simulés n’a qu’une issue toujours décevante, une illusion incarnée dans l’appropriation de solutions, privée de toute entreprise de satisfaction effective. Les désirs s’imaginent en liberté, mais sous air conditionné.

La propagande politicienne décrète ce qui est bon pour la société en partant toujours du préjugé que seule l’économie peut apporter la solution. La liberté de choisir devient la liberté de choisir une des politiques de résignation à la dictature économique. La pub rêve d’une société parfaite, le citoyen d’un changement profond, la politique les monte en spectacle. L’entreprise contrôle l’exploitation, les bureaucrates de l’État gèrent les choses en leur état, la vie de la cité est réduite aux affaires entreprises et les infos se montent en marketing. La propagande politique est lancée comme une campagne publicitaire. Un slogan chasse l’autre, passant d’une situation bloquée à la prochaine qui lui est semblable, dans la consommation sans fin de solutions aux vertus illusoires. Les politiciens mettent en scène les exigences de l’économie et de la finance afin de présenter leurs bons plans comme les seuls remèdes magiques au mal de vivre et à la misère des populations. Les idées politiques se présentent comme les propriétaires du langage de la réalité. Elles sont le seul passage donnant accès à une existence qui permette d’être reconnu sain de corps et d’esprit.

Dans l’idolâtrie politique actuelle, seuls les experts-spécialistes attitrés ont droit au label de vérité du spectacle. La compréhension de la nécessité du changement s’en retrouve elle-même divisée en spécialités séparées, et végète ainsi par manque d’unité et de socialité. Ces séparations rendent les tentatives de changement inefficaces. Les relations perdent leur sens lorsque l’on juxtapose des individus en morceaux dans un monde en pièce. « La séparation instaurée entre la pensée radicale et la vitalité du corps qui la nourrit est la faille où les meilleurs intentions s’abîment. (...) la faculté d’abstraction instille en tout homme le principe selon lequel le privilège de l’esprit est d’assujettir conjointement le corps et les masses laborieuses. » Raoul Vaneigem, Entre le deuil du monde et la joie de vivre, 2008. L’homme fragmenté et schizophrène peut retrouver son unité et la plénitude de son vécu par l’invention d’incroyances situationnelles au cours des nouvelles perspectives de la vie en dérive, dans une écologie des relations.

Aujourd’hui les accapareurs tirent tous les profits possibles de l’exploitation du monde, sans temps mort et sans entrave, de l’abolition du futur jusqu’à la destruction des conditions de survie des populations qui le composent. Dans cette période de trouble, où tout s’accélère et se complexifie dans la confusion, s’adapter ne suffit plus pour survivre, il s’agit aujourd’hui d’apprendre à projeter un futur désiré réalisable, de s’y préparer en valorisant et utilisant ensemble nos propres ressources, trop souvent endormies. Il devient maintenant urgent et surtout prudent de s’approprier des tactiques de changement effectivement opérationnelles.

Lukas Stella

Extrait de "STRATAGÈMES DU CHANGEMENT, De l’illusion de l’invraisemblable à l’invention des possibles" Chapitre I, Éditions Libertaires / Courtcircuit-Diffusion

[Les inventeurs d’incroyances->http://inventin.lautre.net


 
P.S.

Les détenteurs de vérités suprêmes, prenant leurs prédictions pour des réalités supérieures, n’ont fait que diviser le monde dans des compétitions guerrières qui renforcent la permanence d’une société sans devenir. Passant du désir au plaisir de changer ensemble, le recadrage de nos points de vue, décalés dans l’invention de futurs accessibles, change notre interprétation des situations. En modifiant ainsi les règles du jeu, nous augmentons le nombre des choix possibles, créant de nouveaux espaces de liberté. Le bricolage opératoire collectif se substitue aux croyances réductrices autoritaires. Ce monde de séparations peut alors se reconstruire dans une écologie de la relation.

 
 
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