Kandinsky est au Centre Pompidou !

Vous avez jusqu’au 10 août 2009 pour vous rendre à Beaubourg, Galerie 1, niveau 6 car c’est la première fois depuis 25 ans qu’une exposition offre une telle rétrospective de l’ensemble de l’œuvre du peintre russe dans toutes les phases créatives de sa vie, de 1907 à 1942.

Je rentre de Venise où j’ai pu admirer dans le calme voluptueux de la Fondation Peggy Guggenheim (qui ne peut rivaliser avec celle de son oncle Solomon, mais qui possède des trésors inestimables), sise dans le Palazzo Venier dei Leoni, sur l’île de la Giudecca, trois toiles de Kandinsky qui ne sont pas à Paris : le Paysage avec des tâches rouges, n°2 (1913), la Croix blanche (1922) et mon préféré, Vers le haut (1929) qui côtoient un Malevitch de 1916.
Ainsi, histoire de me mettre en appétit, j’ai pu prendre le temps d’étudier ces trois tableaux qui résument assez bien toute l’œuvre du maître russe : à ses débuts, à la manière des peintres romantiques allemands du XIXe siècle, Kandinsky présente le paysage comme une vision émotive et spirituelle. L’image est sublimée, en quelque sorte : elle libère la couleur de sa fonction descriptive et en révèle l’expressivité latente. L’insistance chromatique se fait sur les couleurs primaires, qui sont appliquées en couches minces sur un fond blanc. Kandinsky choisit ainsi de délimiter le contenu naturaliste de sa peinture par des signes brefs qui soulignent les aspects purement picturaux de la couleur et de la forme.
Puis les années vingt marquent sa période froide : les formes géométriques font leur apparition, elles flottent dans un vaste plan ou devant, selon l’humeur du peintre ... elles semblant jaillir de nulle part. Kandinsky s’amuse à exploiter de manière non conformiste la tendance du regardeur à lire les images de manière concrète alors qu’il faudrait les intégrer dans un ensemble pour se laisser enlever. Pour signer son acte révolutionnaire il insère dans sa peinture deux signes qui ressemblent au chiffre trois à l’envers et de cette insinuation à une direction donnée il joue dans la variation et l’orientation des formes flottantes. Le fait que les éléments se retrouvent situés sur des plans distincts soulignent des affinités avec les travaux suprématistes de ses pairs et révèlent des tendances communes avec Malevitch ...
Naturellement les formes géométriques vont aller en s’affinant et en s’affirmant pour, à partir des années 1930, composer une structure suspendue qui donne un effet d’énergie ascendante, unissant les différentes formes du tableau. Ici aussi, l’on ressent une influence, peut-être bien celle de Klee dans cette présence malicieuse de l’œil noir qui domine ; et dans cette insertion de la lettre, utilisée comme un pictogramme se référant probablement au titre de l’œuvre.

Il ne m’en fallait pas plus pour trépigner d’impatience. Je me remémorais durant le vol la Rétrospective de 2001 qui avait illuminé la Fondation Maeght, à Saint-Paul, et les chefs-d’œuvre que j’y avais vu, m’amusant à deviner ceux que j’allais pouvoir enfin revoir, et ceux qui n’y seraient pas ... Sitôt descendu de l’avion, je courus au Centre Pompidou, pensez donc, la dernière exposition Kandinsky à Paris, date de 1984 : c’était pour marquer l’entrée des collections du legs inestimable de Nina Kandinsky.
Cette année le Centre nous propose, grâce à une association exceptionnelle avec la Städtische Galerie im Lenbachhaus de Munich et le Solomon R. Guggenheim Museum de New York, la possibilité de toucher du doigt (si j’ose dire) les cinq étapes essentiels qui marquèrent les tournants décisifs dans la vie de Vassily Kandinsky sur près de deux mille mètres carrés d’exposition, pas moins !
La formation à Munich et les voyages à travers l’Europe, 1896-1907 / Paris, 1907. La Vie mélangée est peinte à Sèvres, exposée à Angers en mai 1907 au Musée du peuple, avant le Salon d’Automne, au Grand Palais des Champs-Elysées, en octobre 1907.
Munich. 1908-1914 En 1908, Kandinsky s’entoure d’une colonie d’artistes internationale, et provoque avec les expositions de la Neue Kunstlervereinigung München puis celle du Blaue Riter (1911) les conformistes de Munich. Il réalise un premier ensemble de peintures majeures avec, notamment, la série des Improvisation.
Moscou-Stockolom-Moscou. 1915-1921Il épouse en février 1917 Nina et prend des responsabilités dans des structures d’enseignement et d’administration, ce qui fait que de 1914 à fin 1918 il peint très peu. Il s’y remet en 1919 jusqu’à son départ pour Berlin ...
Le Bauhaus : Weimar, Dessau, Berlin. 1922-1933Kandinsky entame une longue période d’enseignement ; mais il trouve le temps de peindre, et la série des Composition s’étoffe ...
Paris et Neuilly-sur-Seine. 1934-1944Kandinsky participe à l’activité artistique parisienne et tente d’intégrer au vocabulaire pictural de la fin de sa vie les formes biomorphiques. L’exposition s’arrête en 1942 avec les dernières grandes toiles.
A noter que cette présentation époustouflante se complète d’une sélection des enrichissements récents du Fonds Kandinsky : des aquarelles et des manuscrits de la période dite russe de 1914 à 1917, portfolio du Bauhaus pour son 60ème anniversaire en 1926.

On en reste bouche bée ! Comptez deux bonnes heures pour vous imprégner de cette beauté et n’hésitez pas à prendre votre temps devant une toile qui aura su attirer votre attention. Vous vous reposerez plus tard, en buvant un rafraîchissement sur la terrasse du George, pour peu que le soleil se mette de la partie ... Pour l’heur c’est vos mirettes qui doivent avoir la primauté, pas vos jambes.
Comme quoi, il y a bien mieux que la télé ou les films à gros budgets qui s’étire dans des opus 2 et 3, suites sans fin de bêtise affichée pour vous vider les poches et la cervelle. Pour le même prix qu’une place de ciné, venez donc vous faire votre propre film : restez devant une toile de Kandinsky, laissez vous aller et passées trente secondes vous irez voyager entre les formes et les couleurs dans un délire sans acide mais avec force adrénaline et jouissance garantie. Happé par le tableau votre esprit ira voyager dans les strates de la couleur et les sensations sont infinies, merveilleuses, inoubliables ...

Parti de la figuration, Kandinsky découvrira l’abstraction comme une nécessité intérieure et ce pionnier d’une nouvelle aventure de la peinture marquera un jalon essentiel dans l’histoire de l’art tout en donnant à voir et à ressentir un plaisir unique.
Et les Cercles serrés me manquent, sans doute que madame Sylvie Baltazart-Eon ne souhaitait pas se séparer de son tableau pendant plus d’un an ; et comme je la comprends. Dire qu’en 1933, seule Jeanne Bucher osa l’exposer quand des critiques bien intentionnés s’amusaient à la trouver répétitive, froide, cérébrale ... quand elle est ludique et enjôleuse avec ces frimousses qui font penser à des personnages de jeux électroniques qui s’amuseraient à une farandole étagée ...
Je ne retrouve pas non plus Succession, resté sans doute à Washington D.C. dans la Phillips Collection, qui est un chef-d’œuvre d’équilibre affirmée par cette seule grille horizontale qui canalise l’agitation frénétique de petites formes biomorphiques de couleurs vives qui dévoilent le plaisir que prend Kandinsky à inventer sans cesse de nouveaux êtres hybrides et bouffons ...
Mais cela n’a aucune importance car l’œuvre est tellement dense que des toiles similaires sont exposées, et cela me donne l’occasion de les découvrir, certaines n’ayant pas voyagé depuis si longtemps ... Je retrouve avec plaisir le Développement en brun vu à Saint-Paul, en 2001 et je vois enfin en vrai Sur pointes qui est le pendant des Cercles et qui répond aussi à Quelques cercles suspendus un peu plus loin ... Et je m’amuse à tracer dans ma tête un parallèle entre Succession, resté aux USA, et Rayé qui, dans une autre symétrie, verticale celle-là, se joue aussi des formes biomorphiques et du contraste noir et blanc.

L’on en ressort chamboulé, épuisé mais ravi, heureux comme un enfant qui a reçu son premier cadeau de grande personne, on est habité par cette force extraordinaire qui fait rêver de l’infini, une peinture sonore qui ose tout pour nous emmener dans la quatrième dimension ... Le cercle s’oppose au carré, le noir au blanc, le nombre à la multitude des singuliers et tout s’enchaîne pour restituer un vécu spirituel dans une peinture matérielle mais néanmoins abstraite.
"Peintre de la poésie et du fantastique, il semble toujours y avoir plus d’un tour dans ses toiles. Les jeux d’enfants n’en sont pas exclus, pas plus que la féerie de ces boîtes à surprises qui s’ouvrent et se referment en vous laissant toujours un secret dans les yeux. Chaque tableau est un monde à soi." (Nina Kandinsky)


 
P.S.

Tous les jours, sauf le mardi, de 11h à 21h ; et nocturnes les jeudis jusqu’à 23h (fermeture des caisses à 21h). Possibilité aussi vous est offerte d’imprimer à domicile votre billet en allant directement sur le site du Centre Pompidou, www.centrepompidou.fr.

 
 
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1 commentaire
  • Kandinsky est au Centre Pompidou ! 19 octobre 2009 11:27

    Attention le musée Guggenheim de Venise se trouve sur le Grand Canal, dans le quartier de Dorsoduro, et non pas sur l’îe de la Guidecca