Nakba An 61 : Lâcheté des potentats arabes et indifférence coupable de l’Occident

« Celui qui m’a changé en exilé m’a changé en bombe... »
Mahmoud Darwich (chassé à 8 ans de son village de Birwa en 1948)

Cette magnifique phrase de l’immense poète Mahmoud Darwich est plus éloquente que 100 discours. On y décèle toute l’amertume et la rage du déracinement. Rituellement nous nous souvenons qu’au mois de mai nous avons deux grands anniversaires qui donnent lieu à recueillement et prière. C’est d’abord le 8 Mai 1945, avec les massacres de Sétif, Kherrata et Guelma et le deuxième événement est la Nakba qui a une saveur particulière avec les massacres demeurés impunis de Ghaza pendant trois semaines en janvier. Pour l’histoire, la Nakba est l’exacte réplique des atrocités occidentales envers les Juifs dont le point d’orgue fut justement l’holocauste.

Avec une rare lucidité et une description sans complaisance, Pierre Stambul de l’Union juive française pour la paix décrit la situation des Palestiniens. Écoutons-le : « Les Israéliens parlent de l’indépendance d’Israël, proclamée le 14 mai 1948 et aussitôt entérinée par l’ONU. Pour les Palestiniens, c’est la Nakba, la catastrophe, la destruction de leur société et de leurs villages, suivie de l’exil de la grande majorité de la population. Aujourd’hui, il y a environ 5 millions de Juifs et 5 millions de Palestiniens qui vivent entre Méditerranée et Jourdain. Les premiers ont un Etat dit "juif" et occupent 90% de l’espace. Les seconds connaissent marginalisation, discriminations, assassinats "ciblés", misère et privation des droits élémentaires. 60 ans après la Nakba, des millions de Palestiniens sont toujours réfugiés, dispersés dans des camps du Proche-Orient, voire exilés plus loin. 60 ans après, les Palestiniens continuent de payer pour un crime européen : le génocide nazi. 60 ans après, c’est l’impunité d’Israël malgré les violations constantes du droit qui permet la poursuite de la destruction de la Palestine. Une injustice majeure a été commise : un nettoyage ethnique et l’expulsion de tout un peuple de sa terre. »(1)

« L’histoire de la Palestine ancienne, poursuit-il, repose en partie sur les mythes bibliques. Ce qui est avéré, c’est qu’un peuple y a vécu (les Hébreux) mais jamais seul, toujours aux côtés d’autres peuples. (...) Les Juifs du Maghreb, ceux de l’ex-empire russe ou ceux du Yémen n’ont pas grand-chose à voir entre eux. Il y a pour les Juifs dispersés une communauté de destin liée à la religion. Il y a le souvenir mythifié d’un passé idéalisé et une prière ("l’an prochain à Jérusalem") qui n’a jamais été une aspiration à recréer un quelconque royaume. Les Juifs ont appris à vivre ou à survivre dans une situation de minorité. S’ils avaient un statut en pays musulman, ils ont subi en pays chrétien une longue suite de discriminations et de persécutions. L’antijudaïsme chrétien a produit l’interdiction de posséder la terre, l’enfermement dans le ghetto, les expulsions et les pogroms. Quand l’émancipation des Juifs a commencé en Europe, cet antijudaïsme s’est transformé en antisémitisme racial. »(1)

Pierre Stambul nous décrit ensuite, le sionisme. Il écrit : Le sionisme a un côté nationaliste. Le sionisme élabore toute une série de « mensonges fondateurs ». Alors que la grande majorité des dirigeants sionistes ne sont pas croyants, les sionistes s’emparent du récit biblique pour revendiquer un prétendu retour en terre promise et la reconstitution d’une nation (le « royaume unifié » dont l’existence n’est pas avérée). La Palestine est présentée comme une « terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Le sionisme a incontestablement un aspect colonialiste. Depuis plus d’un siècle, la même stratégie s’applique : s’emparer des terres, institutionnaliser le fait accompli, marginaliser le peuple autochtone, détruire son organisation sociale, expulser, repousser la frontière. (...) Le sionisme a un côté messianique. Pour créer l’Israélien nouveau, il a fallu « tuer » le juif, le cosmopolite, l’universel. Le sionisme a également transformé Israël en pion avancé de l’Occident et de l’impérialisme au Proche-Orient. Aujourd’hui, Israël reçoit une aide colossale publique et privée des Etats-Unis et en même temps, aucun dirigeant américain ne semble en mesure de s’opposer à une décision qui ferait consensus chez les dirigeants israéliens.(...). Le sionisme utilise la peur comme un carburant : « Les Israéliens ont peur de ne plus avoir peur. »(1)

Parlant du mécanisme de l’épuration ethnique qui a suivi le partage, il écrit : « Tout d’abord, les années qui ont précédé la guerre ont été très défavorables aux Palestiniens. Le partage de 1947 de la Palestine n’était pas seulement incompréhensible pour les Palestiniens, mais il était très inégalitaire : l’Etat juif prévu par la partition était plus grand que l’Etat palestinien alors que les Juifs étaient moins nombreux. Si 10.000 Israéliens seulement vivaient dans l’Etat palestinien, plus de 400.000 Palestiniens vivaient dans l’Etat juif. (...) Avant même le 14 mai, plus de 350.000 Palestiniens ont déjà été chassés de chez eux. Plusieurs documents de la Haganah (l’armée "officielle" israélienne) montrent que l’expulsion a été intentionnelle. L’historien Ilan Pappé parle du plan Dalet qui a organisé ce nettoyage ethnique. Quand la propagande israélienne répète inlassablement que "les Arabes sont partis d’eux-mêmes" à l’appel de leurs dirigeants, il s’agit d’un mensonge fondateur destiné à masquer le crime qui s’est déroulé, il y a 60 ans. »(1)

Le peuple palestinien a été trahi par les dirigeants des pays arabes voisins. Il n’y avait pas la moindre coordination entre les troupes irakiennes, syriennes, égyptiennes ou jordaniennes, chaque armée agissant pour son compte personnel. Pire, la Jordanie, qui avait l’armée la plus forte, avait un accord secret avec la direction sioniste. Le bilan de la guerre de 48, ce sont 6000 morts israéliens et 13.000 morts palestiniens. Mais ce sont surtout 800.000 expulsés. Les villages ont été détruits et leur trace a souvent été effacée. Dès 1949, les terres des expulsés ont été confisquées. Israël a reconnu formellement le droit au retour des Palestiniens au moment des armistices de 1949, mais tout a été fait pour rendre impossible ce retour. (...) Les Palestiniens qui ont échappé à l’expulsion en 1948 forment aujourd’hui avec leurs descendants 20% de la population israélienne. Certains dirigeants israéliens regrettent « qu’on n’ait pas achevé la guerre de 48 », qu’on n’ait pas expulsé tous les Arabes.(1)

Le peuple palestinien est un peuple de réfugiés. Pendant des années, tout a été fait pour effacer son existence, pour le diluer dans le monde arabe, pour transformer le conflit israélo-palestinien en guerre israélo-arabe. La guerre de 1967 est un tournant. Le gouvernement travailliste de l’époque prend la décision immédiate de coloniser les territoires occupés. Pour y parvenir, les travaillistes ont fortement contribué à créer le courant national-religieux. Cette mouvance intégriste représente aujourd’hui 25% de la société israélienne. 40 ans plus tard, il y a 500.000 Israéliens installés en territoire occupé. Il y a les colons religieux qui ont accaparé les terres, l’eau, les routes. Mais il y a aussi les colons économiques attirés par les loyers à bas prix. Les limites de Jérusalem se sont considérablement étendues. Les nouvelles colonies du secteur (sur les ruines d’anciens villages palestiniens dont celui de Deir Yassine) deviennent des quartiers et sont progressivement intégrées à Jérusalem. La frontière a disparu. La ligne verte (la frontière de 1949) a été effacée. Elle ne figure sur aucune carte ou aucun livre scolaire israéliens. C’est une véritable société d’Apartheid qui s’est instaurée en Cisjordanie, en toute impunité.(1)

On ne s’imagine pas qu’un peuple qui vit étranger sur sa terre voire dans une prison à ciel ouvert, a des besoins des institutions qui tentent tant bien que mal de fonctionner malgré la poigne de fer du régime d’Israël. La Palestine dispose d’une douzaine d’universités et de centaines d’écoles. Un Rapport spécial décrit cela : « En ce jour où les Palestiniens, en Palestine occupée et en diaspora, commémorent la Nakba. Derrière la froideur des chiffres et des pourcentages, se dessine de façon poignante l’image d’une Palestine jeune et vivace, mais dévastée par 61 ans d’occupation sioniste impitoyable. Le Bureau Central Palestinien des Statistiques décrit la Nakba de Palestine comme une période noire de l’histoire moderne du peuple palestinien. Les Palestiniens ont été chassés de leur patrie, et leurs maisons et leurs propriétés leur ont été volées (...) Plus des trois-quarts de la Palestine Historique ont été occupés lors de la Nakba de 1948. De plus, 531 villes et villages palestiniens ont été détruits, et 85% de la population palestinienne a été exilée et déplacée. »(2)

« Cependant, la Nakba de la Palestine fut un processus de nettoyage ethnique, aussi bien que la destruction et l’exil d’une nation désarmée pour la remplacer par une autre nation Plus de 800.000 des 1,4 million de Palestiniens (la population palestinienne vivant en 1948 dans 1300 villes et villages palestiniens) ont été chassés de leur patrie vers la Cisjordanie et la Bande de Ghaza, les pays arabes voisins et d’autres pays dans le monde. Selon des preuves documentées, les Israéliens ont pris le contrôle de 774 villes et villages pendant la Nakba et ont détruit 531 villes et villages palestiniens. Les atrocités des forces israéliennes comprennent également 70 massacres de Palestiniens et la mort de 15.000 Palestiniens pendant la période de la Nakba. Le nombre de Palestiniens a été multiplié par 7 depuis la Nakba de 1948. La population palestinienne en 1948 était de 1,4 million de personnes, comparée aux 10,6 millions à la fin de 2008. La population palestinienne est estimée à 3,88 millions à fin 2008. La Nakba a fait de la Bande de Ghaza l’endroit le plus peuplé au monde 4010 personnes/km² en 2008. » « Selon les données, le nombre de colonies israéliennes en Cisjordanie était en 2008 de 144. Des estimations montrent que le nombre de colons juifs en Cisjordanie était en 2008 d’un demi-million. Les chiffres montrent que la plupart des colons juifs vivent dans le gouvernorat de Jérusalem, représentant 54,6% du nombre total de colons en Cisjordanie. L’expansion et le mur d’annexion avalent environ 15% de la Cisjordanie. Le Territoire Palestinien fait 6020 km², dont 5655 km² en Cisjordanie et 365 km² dans la Bande de Ghaza. Le nombre des martyrs de l’Intifada Al-Aqsa entre le 29 septembre 2000 et le 31 décembre 2008 s’élevait à 5 901 (5569 hommes et 332 femmes). Au 17 avril 2009, le rapport indique également qu’il y a plus de 11.000 Palestiniens derrière les barreaux israéliens, dont 68 femmes, 400 enfants ».

Voilà l’Etat des lieux actuel. Peu de gens savent qu’Israël est le seul État dont l’admission [à l’ONU] était conditionnelle. En vertu de la Résolution 273 de l’Assemblée générale, Israël a été admis à condition d’accorder à tous les Palestiniens le droit de retour dans leur foyer, et une compensation pour les biens perdus ou endommagés, selon la Résolution 194 de l’Assemblée générale, paragraphe 11. Dernier crime en date celui de Ghaza : 1400 morts dont 400 enfants. Une école de l’ONU a été bombardée : 40 morts. Ban Ki-moon visite les décombres fumants et pour une fois proteste...mollement. « Je considère les bombardements israéliens excessifs et les attaques de fusées en direction d’Israël comme complètement inacceptables. » Ce qu’il disait en réalité est qu’il avait trouvé l’attaque israélienne sur Ghaza parfaitement acceptable, mais qu’ il était uniquement en désaccord avec le tonnage des explosifs qui devraient être lâchés par les avions israéliens. Il devrait donc spécifier exactement combien d’enfants morts, combien de maisons démolies, combien de victimes de brûlures, combien de mosquées détruites il tolèrerait comme non « excessif ». La moitié du nombre de tués et la moitié des dommages infligés seraient-elles raisonnablement non-excessives, ou peut-être un tiers ? L’enquête, menée par Ian Martin, ancien directeur d’Amnesty International, accuse Israël de ne pas avoir protégé les infrastructures de l’ONU ni les civils, écarte comme « fausses » les affirmations israéliennes selon lesquelles les combattants du Hamas tiraient depuis les bâtiments des Nations unies. (3)

Pourtant, l’Union européenne a pleinement admis le caractère criminel des agissements israéliens, Dans un rapport destiné à rester confidentiel daté du 15 décembre 2008, l’Union européenne accuse le gouvernement israélien d’utiliser le développement de la colonisation, la construction du mur de séparation, la planification des voies de circulation, l’instauration du régime des permis de résidence et de déplacements imposés aux Palestiniens pour ´´poursuivre activement l’annexion illégale de Jérusalem-Est´´. Après avoir rappelé que la politique de l’Union européenne, face à la question de Jérusalem est fondée sur la Résolution 242 des Nations unies, c’est-à-dire sur le caractère ´´inadmissible de l’acquisition de territoires par la force´´, le document constate que ´´la construction de colonies à Jérusalem-Est et autour de Jérusalem-Est continue à un rythme rapide, contrairement aux obligations d’Israël, au regard de la légalité internationale La politique israélienne des faits accomplis affaiblit le soutien au processus de paix´´.(4)

Que faut il en déduire ? Israël ne sera jamais coupable ! C’est inscrit dans le deal de la repentance éternelle de l’Occident. La nomination de Liberman est un signe. C’est lui qui parle de noyer les prisonniers politiques palestiniens dans la mer Morte (juillet 2003), exécuter les députés palestiniens à la Knesset qui ont des contacts avec le Hamas ou qui ont commémoré l’expulsion de 1948 (mai 2006)....Israël est ainsi conforté. Elle veut un "Etat juif" non laïc, cela veut dire qu’une deuxième Nakba se prépare pour les 20% d’Arabes israéliens qui iront dans le futur bantoustan Palestine. On l’aura compris, on ne parle plus des réfugiés de 1948. Curieusement, tout le monde, même le pape parle de deux Etats, véritable piège mortel pour la Palestine ; mais même cela ce n’est pas acquis.

Fidèle à sa politique diabolique, Israël "ouvre plusieurs fichiers en même temps", Elle ne veut pas entendre parler d’un Etat Palestinien car elle craint une menace virtuelle d’un "ennemi" à trois mille kms. On l’aura compris la question palestinienne est "indexée" sur le problème iranien avec l’appui des "Arabes modérés" -dans la terminologie occidentale cela veut dire ceux qui ont fait une reddition en rase compagne.. Parmi eux le pharaon égyptien qui est loin du charisme du regretté Nasser dont le rire dit-on a longtemps raisonné dans les oreilles des leaders occidentaux de l’époque. Nul doute que la réunion avec Obama ne débouchera pas sur quelque chose de contraignant pour Israël. Ainsi va ce Monde....

Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique Alger


 
P.S.

1. Pierre Stambul, Il y a 60 ans, la Naqba. Mille Babords le 4/05/2008

2. Rapport spécial pour le 61e anniversaire Bureau central palestinien des statistiques 15 mai 2009

3. http://www.almanar.com.lb,
http://electronicintifada.net/v2/ar.. Traduction de l’anglais : Claude Zurbach http://www.info-palestine.net/

4. René Backmann, Rapport confidentiel de l’Union européenne sur Jérusalem-Est, NouvelObs.com, 19.03.2009.

 
 
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