Démocratie, dans quel état ?

Déjà, dans les années 1920, il paraissait parfaitement incongru de vouloir avancer qu’il soit possible de dire quelque chose de nouveau – et d’intelligent – à propos de la démocratie.

Les livraisons successives de La Révolution surréaliste s’échinaient à évoquer l’amour, le suicide voire le pacte avec le Diable, mais personne n’étaient dupes.
Nonobstant, Arrtaud, Crevel, Naville voire Ernst osaient des éclairages croisés, des concepts surprenants qui, un siècle plus tard, laissent dubitatifs. Eric Hazan a donc pris un postulat de départ et s’est adressé à un collège de philosophes avec une question bien précise : Le mot démocratie semble aujourd’hui organiser un consensus très vaste. Certes, on discute, parfois âprement, au sujet de la ou des significations de ce mot. Mais, dans le monde où nous vivons, il est généralement admis de lui attribuer une valeur positive. D’où notre question : pour vous, y a-t-il un sens à se dire démocrate ? Si non, pourquoi ? Et si oui, selon quelle interprétation du mot ?
Et les réponses furent diverses et parfois contradictoires. Dans ce livre, on ne trouvera donc pas une définition de la démocratie, ni un mode d’emploi et encore moins un verdict pour ou contre. Il en ressort simplement que le mot n’est pas à abandonner, car il continue à servir de pivot autour duquel tournent les plus essentielles des controverses sur la politique.

Pour Alain Badiou qui s’exprime dans le cadre de l’axiome de l’emblème (c’est-à-dire qu’il pratique l’exercice de le destituer en se plaçant hors du champ lexical du mot démocratie, et donc de prendre le risque d’être mal vu par tout le monde, lequel ne se comprend qu’à partir de l’emblème), ainsi il arrive qu’au "terme de l’exercice qui, suspendant toute autorité du mot démocratie, [il s’]autorise à comprendre la critique platonicienne" et à restituer son sens originaire : l’existence des peuples, conçue comme pouvoir sur eux-mêmes. Alors il affirme que "la politique immanente au peuple, comme processus ouvert du dépérissement de l’Etat […] lui permet de voir alors clairement que nous n’avons de chance de rester de vrais démocrates, donc des gens homogènes à la vie historique des peuples, qu’autant que nous redeviendrons, dans des formes qui aujourd’hui s’inventent lentement, des communistes."
Dont acte.

Jacques Rancière parle de scandale démocratique, en quoi, lui répond Daniel Bensaïd, "la démocratie peut-elle être scandaleuse ? Précisément, parce qu’elle doit, pour survivre, aller toujours plus loin, transgresser en permanence ses formes instituées, bousculer l’horizon de l’universel, mettre l’égalité à l’épreuve de la liberté. […] Elle n’est donc elle-même que si elle est scandaleuse jusqu’au bout."
Jean-Luc Nancy voit dans la démocratie "le nom d’une mutation de l’humanité dans son rapport à ses fins, ou à elle-même comme êtres des fins (Kant). Ce n’est pas le nom d’une autogestion de l’humanité rationnelle, ni le nom d’une vérité définitive inscrite au ciel des Idées."

On le voit, le sujet est sensible, la demoiselle encore farouche et indomptable quoiqu’on en pense aujourd’hui dans nos sociétés occidentales où les libertés se réduisent de jour en jour. La Démocratie ? Pourquoi pas, un mal nécessaire faute de mieux …

G. Agamben, A. Badiou, D. Bensaïd, W. Brown, J-L. Nancy, J. Rancière, K. Ross & S. Zizek, Démocratie, dans quel état ?, La fabrique éditions, 2009, 150 p. – 13,00 €


 
 
 
Forum lié à cet article

2 commentaires
  • Démocratie, dans quel état ? 2 juin 2009 20:12, par Aristophile

    Vous avez dit
    « DEMOCRATIE » ?

    L’erreur ne devient pas vérité parce qu’elle est votée par beaucoup de gens ……. si souvent mal informés

    « Dès que nous disons le mot « démocratie » pour nommer notre mode de gouvernement qu’il soit américain, allemand ou français, nous mentons. La démocratie ne peut jamais être qu’une idée régulatrice, une belle idée dont nous baptisons promptement des pratiques très diverses. Nous en sommes loin mais encore faut-il le savoir et le dire. Certes ; on dira : chacun le sait, le peuple le sait il ne gouverne pas, c’est une manière de parler, par différence, pour s’opposer à l’aristocratie ; à la tyrannie, à la monarchie ou à toutes les oligarchies. Mais pourtant on répète au peuple le contraire : la société de la communication est société de transparence ; on promet le « parler vrai » : on organise des élections ou des référendums pour que le peuple décide : on l’invite à s’exprimer dans les isoloirs ou les écrans cathodiques ; on se rapproche sans cesse des gens qui « d’ailleurs ne demandent que ça ». On se congratule de grands débats démocratiques qui agitent seulement un microcosme. Nous ne sommes pas dans une société de communication, nous errons dans une constellation d’images. non seulement la démocratie n’échappe pas aux leurres, mais elle les produit ».
    AlainEtchegoyen

    Revotons donc ou abstenons-nous que consciemment après ….. mûre et sage réflexion.

    • Démocratie, dans quel état ? 18 juin 2009 15:16, par piquet

      La démocratie, ce n’est pas le vote, l’élection, etc : tout cela n’en est que la condition nécessaire -au mieux. Ce qui fait la démocratie, c’est l’obligation faite aux titulaires de l’autorité, de rendre des comptes sur leur action. Et peu importe, à la limite, que l’origine du pouvoir réside dans l’élection, dans le tirage au sort(Athènes), voire dans l’hérédité et même dans un coup de force...
      Il n’y a pas que les démocrates pour faire des élections.Les nazis en avaient organisé, (et des élections parfaitement régulières), en 1943 dans un des pays qu’ils occupaient (ils les ont d’ailleurs perdues avec 4% des voix).
      Ce caractère accessoire de l’élection montre bien que la démocratie ne se prononce pas sur des questions de vérité : aucun démocrate sérieux ne orétend trancher par un vote sur la nocivité ou l’innocuïté des O.G.M.
      La démocratie n’est pas une méthode de recherche scuientifique, mais un mode de gestion du groupe, dont les règles ont été fixées dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (la seule digne de ce nom), à partir de l’expérience des catastrophes politiques de l’histoire occidentale et spécialement européenne (Inquisition, guerres de religion, conquête de l’Amérique, désordre établi de l’Ancien régime, échec des "despotismes éclairés"etc.)

      Salut
      Michel Piquet
      droitshumainsphilosophie.over-blog.fr

 
 
Les derniers articles
 
Thèmes