Débats médiatiques "abstentionnistes"

Des millions de français, à l’occasion des élections européennes, comme pour les élections antérieures, ont surfé sur les débats pré et post-électoraux sur les chaînes télévisuelles. Observations critiques sur les formes récurrentes de ces débats politiques et leurs conséquences politiques.

L’abstention est une tentation récurrente, qui s’est trouvée portée à incandescence à l’occasion du dernier processus électoral, l’élection des députés européens.

Dans cette élection comme dans nombre de précédentes, de multiples raisons tenant à la structure des mécanismes et institutions politiques peuvent expliquer la désaffection, si on ne s’arrête pas à l’effet du soleil et de l’envie de pêche à la ligne.

Un élément important peut être ajouté, me semble-t-il, aux raisons structurelles de ce qu’il faut bien appeler "abstention active", au sens où nombre d’électeurs ont décidé de ne pas participer au vote : les "débats" médiatiques.

L’audience qu’ils atteignent incline logiquement à penser que leur influence n’est pas mineure, dans nos démocraties médiorientées.

Comme des millions de français, j’ai surfé sur les débats politiques français, pré et post-électoraux à l’occasion des élections de juin 2009, comme pour les élections antérieures. Indépendamment des messages livrés par les uns et les autres, quelques constatations récurrentes s’imposent, sur l’organisation de ces débats.

Les intervenants sont trop nombreux. Chacun veut surenchérir, par manque de temps, vu la longeur limitée du débat. Enervement, questions effleurées et argumentations à l’emporte-pièce ponctuent ces débats "pleins d’émotions". L’animateur/trice, pour cause d’horaires, coupe régulièrement les intervenants après quelques secondes de parole, ce qui saborde inévitablement les argumentations approfondies et augmente le délitement du sens. La désorientation du télespectateur, saisi par le rebond permanent de la parole, l’écume renouvelée d’invectives et la floraison de slogans, devient le régulier "fil rouge".

L’ordre du jour est imposé par la/les animateur(trice)(s). Le débat est donc circonscrit par leur univers mental et celui des employés qui ont préparé les émissions en amont. La citoyenneté se trouve-t-elle bien exprimée par les salariés d’organismes visant au moins autant l’audience et l’émotion qu’à satisfaire l’éthique politique, citoyenne qui sous-tend la démocratie ?... On peut penser que des débats ouverts aux interventions libres des politiques, ou des citoyens s’ils étaient invités, pourraient augmenter la pluralité des angles d’appréciation, leur exhaustivité et leur légitimité, en regard de l’exigence démocratique. Débats qui gagneraient donc à être géré par des structures citoyennes, plus ou moins indépendantes des entreprises télévisuelles, donc le fonctionnement orienté par la publicité et l’esprit "audimat" souvent évident, empêche l’ouverture à d’autres modalités plus respectueuses de l’intérêt général.

Les animateurs/trices se montrent scrupuleux, voire cassants, quand les invités sortent du cadre imposé. Qu’on le veuille ou non, s’exerce une forme de censure insidieuse contre laquelle il est de moins en moins rare de voir des intervenants se rebeller. Les chutes d’audience des débats manifestent sans doute également l’irritation des téléspectateurs confrontés à ce "management" autoritaire. Les responsables médiatiques, eux, ne veulent trop souvent voir dans ces audiences fluctuantes qu’un désintérêt pour la politique à la télé. Le déploiement d’arguments bien charpentés, pourtant, nécessite parfois des détours intellectuels, historiques, ou le passage par des questions intermédiaires, contrairement à l’immédiat et superficiel effet "émotion". Et quel a priori guide le directeur de programmes qui est persuadé que le téléspectateur préfère réellement la bouillie très salée à une nourriture intellectuelle de qualité, alors qu’il ne lui a jamais offert que la bouillie ? En définitive, cette espèce de censure "d’autorité" mène à l’auto-censure des intervenants. Elle ajoute à l’imposition du cadre des débats, un "verrouillage" régulier qui interdit, sur un plateau, aujourd’hui, de déborder le cadre fixé par les animateurs/trices, donc par les directions. Directions dont on sait qu’elles ne sont pas vraiment indépendantes de pressions diverses, ni délivrées d’impératifs financiers.

On ne peut non plus passer sous silence le fait que ce recentrage autoritaire par les animateurs/trices manifeste indéniablement l’emprise des médias audio-visuels sur l’espace public et la représentation et leur volonté de la garder, voire de l’augmenter.

Dernier élément notable : la présence constante, ou presque, du sondage adéquat et du sondeur ad hoc. Les sondages sont entachés, pourtant, de soupçons quand à l’image qu’ils donnent de l’opinion, de par leurs méthodes. Pierre Bourdieu en a été un des pourfendeurs, mais non le seul. A cette incertitude méthodologique, il convient d’ajouter que leur réalisation par des entreprises privées à but lucratif ne plaide pas forcément pour l’impartialité dont ils veulent se prévaloir.

Ces légitimes critiques sont d’autant plus contrariantes que les sondages possèdent un effet prescriptif dont se sont plaints plusieurs hommes politiques, entre autres, ces derniers temps. Sans doute ces politiques sont-ils plus discrets quand les sondages les placent en tête, mais l’effet prescriptif semble indéniable. Ne serait-ce que du fait qu’en général, les sondages proposent des réponses "fermées", avec choix imposé de quelques réponses par "oui" ou "non", la plupart du temps. Ce qui offre une solution simple et sous le nez des citoyens de France et de Navarre, bien sûr. Les questions et réponses sondagières proposées n’épuisent pourtant pas le champ des réponses possibles, ni celui des interrogations légitimes sur le choix de personnes, de projets, et autres sur lesquels se penchent les sondeurs.

Le résultat sondagier, en outre, assigne au candidat à une élection, au projet examiné, à la conjoncture observée, une place dans une espèce de course. Ce qui focalise sur l’impact en minorant la valeur politique.

Enfin, les sondeurs, par leur présence - l’effet "vu à la télé" - renforcent l’importance des sondages proposés. Leurs raisonnements viennent clore ce renforcement par une auto-validation.

Ces sondeurs ne sont, malheureusement, que rarement mis en question sur leurs méthodes et leurs analyses. Au contraire, les chaînes leurs accordent bien souvent le dernier mot pour conclure les débats. Par la grâce de cet octroi arbitraire, ils semblent faire office de Messieurs Loyaux de la citoyenneté, chargés de tirer la substantifique moelle politique d’une discussion même s’ils sont indéniablement les représentants d’entreprises privées, en quête de profits qu’elles réalisent au travers des sondages, entre autres. Donner la conlusion aux acteurs de la citoyenneté, les citoyens eux-mêmes et leurs représentants, en lieu et place des sondeurs, paraît par conséquent légitime. Ce sont les deux seules catégories engagées directement dans la vie politique sans intérêt spécifique, si ce n’est défendre leur intérêts citoyens au coeur de la cité. Les entreprises audio-visuelles, publiques ou privées, ne semblent plus vouloir retenir cette option. Il n’est pas interdit de penser que la logique entrepreunariale soude une espèce d’alliance entre sondeurs et responsables audio-visuels, pour fermer la porte aux options alternatives à la "citoyenneté" sondagière.

La vie politique se retrouve, donc, mise en scène dans des simulacres de débats aux questionnements limités et autoritairement réglés. Elle se voit abreuvée d’analyses tronquées et privée de la présence de citoyens lambdas. Elle se trouve enfermée médiatiquement dans une espèce de captation des analyses d’intérêt général par des animateurs/trices et des sondeurs tout-puissants. Dans cette nasse, l’intérêt du parterre des politiques requis pour intervenir devient la richesse du slogan face à la pauvreté du questionnement, et l’exposition médiatique en lieu et place de l’exposition des idées.

On ne s’étonnera donc pas que les citoyens refusent de valider le système politique de l’UE ou autre, quand les medias s’abstiennent de leur offrir les débats qui pourraient leur donner une véritable compréhension politique et l’envie de participer à la vie de leurs démocraties. Cette carence ne peut que renforcer la déligimation croissante des institutions, du personnel politique et des projets impulsés au nom de l’intérêt général.


 
 
 
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