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Si l’on s’en tient au Robert, le codicille est un acte postérieur à un testament qui, soit le modifie, soit le complète, soit l’annule.

On prendra donc ici la deuxième variante puisque le dernier ouvrage publié par Gérard Genette vient compléter ses premières réminiscences publiées dans Bardadrac, chez le même éditeur en 2006. Réminiscence, cette fois, et toujours selon Robert, devant se comprendre et dans le sens de la création artistique - ce qui a toujours chatouillé notre auteur - comme un élément inspiré par une influence plus ou moins inconsciente, et, dans le sens philosophique - élément tout aussi indispensable du cursus de Genette qui est, ne l’oublions pas, l’un des tout premier théoriciens de la littérature tout en ayant occupé le poste de directeur de recherche à l’Ecole pratique des Hautes Etudes - philosophie donc qui, pour ce qui nous concerne, se rapproche de Platon pour exprimer cette réminiscence selon laquelle toute connaissance est le souvenir d’un état antérieur où l’âme possédait une vue directe des Idées.
Et pour ce qui est d’en avoir, des idées, Gérard Genette n’en manque pas, ni d’humour et surtout pas d’intelligence et d’érudition qui donnent à cet essai qui n’en est pas un, pas seulement, mais plutôt un repère de notes, de blagues, d’anecdotes et de remarques frappées sous le sceau d’un tel bon sens, qui n’est plus prés de chez nous depuis longtemps, si longtemps que même le Crédit Agricole n’en veut plus dans ses campagnes de publicité pour appâter le mouton, ce ravissement à sa lecture, cet émerveillement délicieux comme un enfant gâté qui aurait enfin ce qu’il demande depuis des jours, son éclair au chocolat, mais un éclair si moelleux, si fin, si délicieux et si énorme qu’il n’en finirait pas de s’en régaler et de ne jamais le finir ...

Pour ne pas nous perdre, Genette a choisi l’ordre alphabétique comme hiérarchie, ce qui vous laisse, lectrice, lecteur, une totale liberté d’action : soit vous lisez de la première à la dernière ligne, soit vous ouvrez au hasard ; lequel fait bien les choses puisqu’il m’a donné d’emblée le rictus de celui qui se marre dans son coin devant tant de clairvoyance à mettre les points sur les i d’une certaine dérive sémantique qui fait toujours bondir votre serviteur dans son canapé les rares fois où il allume sa télévision. Oui, ma main s’est glissée page 156 et mes yeux sont tombés (j’imagine déjà tout l’amusement que Genette tirerait d’une telle image) sur la note Médialecte, un néologisme fort à propos et savoureux qui s’affiche ici comme la définition du dialecte des médias et qui annonce une cascade alphabétique de mots détournés par nos chers journalistes et/ou hommes - et femmes - politiques à ne rater sous aucun prétexte, plutôt mourir !
Pour arrêter ici la supercherie de ces déviances sémantiques imposées par des hommes - et des femmes - publiques qui font (et défont le plus souvent) la syntaxe de notre langue à mon corps défendant (et celui de tant d’autres), je plaide coupable et cite à corps perdus pour que cela cesse, oui, osons y croire, un électrochoc salutaire pour en finir avec le charabia du n’importe quoi du discours médiatique. Alors ouvrons les guillemets, et savourons :
"Ascension : Toujours fulgurante.
Attaque : Toujours en règle.
[...]
Bonjour : La plupart des personnalités consultées ou appelées à témoigner, in praesentia sur un plateau de télévision ou studio de radio ou par quelque moyen de communication à distance, croient devoir à la courtoisie médiatique de saluer - on ne sait trop si c’est le journaliste qui les interroge ou le public qui va les écouter. Mais, comme une question vient de leur être posée, il leur est difficile de commencer leur réponse (ou leur esquive) par un simple « Bonjour » qui semblerait laisser de côté, voire négliger, cette question, et donc couper le circuit de la communication. La formule capable de les tirer de cet embarras s’est longuement chercher avec quelque maladresse, puis s’est trouvée, et finalement imposée : c’est « D’abord, bonjour », qui marque indirectement que la question n’est pas oubliée, et que la réponse (ou l’absence de réponse) va suivre. Mais, comme toutes les formules, elle tend à déborder du champ de pertinence, en sorte que des gens à qui on n’a encore rien demandé commencent leur intervention par un « D’abord bonjour » que rien n’appelle, et qui embarrasse tout le monde. J’attends la première occurrence de cet exorde inutile, par exemple dans la bouche d’une personne qui va me demander son chemin rue de Turenne : « D’abord bonjour. Pouvez-vous me dire où se trouve la place des Vosges ? » Quant à moi, dûment averti que les vendeurs de certaine grande surface « culturelle » annexée à l’Opéra-Bastille n’aiment pas qu’on les interroge sans les avoir salués, je m’exerce studieusement à dire : « D’abord bonjour. Pouvez-vous me dire où se trouve le rayon de musique contemporaine ? », en espérant que l’agitateur culturel à qui je m’adresse me répondra : « Déjà bonsoir. Vous lui tournez le dos. » Ainsi naissent de nouvelles formes de civilité, d’abord médiatiques, puis extra-(ou plutôt sans doute pseudo-) médiatiques. Comme on disait dans mon enfance, ça vaut toujours mieux qu’un coup de pied au cul. [...]
Brut : Toujours de décoffrage, ou parfois, maintenant, « de fonderie ». Je suppose que le matériau « brut » n’est plus le même.
Bureaucratie : Toujours tatillonne.
[...]
Elitisme : Il n’a pas toujours bonne presse. Je l’ai même entendu prononcer « élitisme républicain », lapsus ou calembour anachronique, qui m’évoque les banquets bien arrosés des débuts de la Troisième République radicale.
Encéphalogramme : Toujours plat : sinon, ne vaut pas qu’on en parle.
[...]
Epidémie : « Dans ces cas-là, il vaut toujours mieux faire bouillir l’eau
avant de la boire. » Le fait est qu’après, ça ne sert plus à grand-chose." [...]
Jazz : Si j’étais mort en janvier 2008, j’aurais manqué cette question posée par je ne sais quel magazine de jazz, et vraiment typique d’une certaine pensée médiatique française : « Le jazz est-il de gauche ? » J’ai bien fait d’attendre.
[...]
Septentrional : Méd. pour
méridional : « Bonifacio est la ville la plus septentrionale de la Corse. » Ce médialème récent me semble tenir à deux tendances déjà observées : l’une, vénielle mais parfois dangereuse, à confondre les extrêmes (ici, donc, nord/sud) sous prétexte qu’ils se touchent « quelque part », et l’autre, plus ridicule, à prendre un mot plus rare pour le synonyme chic d’un autre mot plus courant, fût-il en fait son antonyme."

Mais il n’y a pas que nos chers journalistes qui transgressent et tuent à petit feu notre si chère et magnifique langue, et Gérard Genette de continuer à tirer sur le fil de la bobine sémantique pour nous avertir du danger et nous rapporter des perles stratosphériques, comme quoi il n’y a pas que les élèves pour nous rendre des copies à pleurer de rire ... jaune. Deux entrées pour vous en convaincre : "Famille : Si je n’ai pas trop bonne mémoire, c’est de notre maître Jean Bruhat que nous vint un jour, en khâgne, la révélation de ce mot d’une Eminence du XIXème siècle, qu’ont popularisé Carrière et Bechtel dans leur Dictionnaire de la bêtise : « Non seulement Jésus était le fils de Dieu, mais, du côté de sa mère, il était d’une très bonne famille. » Cette bêtise-là, qui s’appuie sur l’Ecriture (où l’on remonte à David) et qui a, je crois, échappé à Flaubert, je ne m’en lasse pas, et je la tambourine à mon tour. C’est peut-être un rappel de trop, mais dans certains cas tout vaut mieux que l’oubli - et rien ne vaut la famille."
Dont acte. Et pour finir, "Pléonasmes : Au titre des pléonasmes institutionnels, je découvre un peu tard, n’en étant plus guère concerné, qu’il existe au ministère de l’Education nationale une Direction de l’enseignement scolaire."
Les intéressés apprécieront ; pour notre part, l’on renverra, comme un clin d’œil, une sorte de note de bas de page - mais qui mérite, au contraire, une Une bien cinglante - à un article paru il y a quelques mois, au sujet d’un certain nombre de livres indignes de ce ministère-là, d’autant qu’ils paraissent avec son imprimatur et qu’ils visent, ni plus ni moins, à réduire, pour ne pas dire détruire, toute faculté de penser de nos chers enfants ... Pour les curieux, les inquiets, les parents impliqués dans l’avenir de leurs chères têtes blondes, on pourra le lire ici.

Ces quelques exemples ne sont, évidemment, qu’un infime échantillon d’un livre didactique et ludique qui est aussi un feu d’artifice qui n’est jamais méchant ni pédant : c’est bien tout le contraire, l’on sourit, l’on rit, l’on s’agace parfois de voir que Gérard Genette fait mouche à chaque pique, évitant écueil et cliché. C’est bien qu’il est le meilleur d’entre nous, et que son Codicille était un élément indispensable à déposer dans son testament littéraire qui, espérons-le, ne sonne pas le glas de la langue française mais lui donnera l’impulsion nécessaire, ce fameux coup de pied au cul qui fait remonter le noyé à la surface avant qu’il ne soit trop tard ...


 
P.S.
 
 
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