La civilisation perdue de George Condo

Jusqu’au 17 août 2009 se tient au musée Maillol, à Paris, l’exposition George Condo qui présente ses œuvres peintes ces deux dernières années : des huiles sur toile, d’importants dessins et des sculptures. Un étonnant voyage dans l’histoire de la peinture occidentale qui n’a de cesse de l’inspirer depuis plus de vingt-cinq ans …

Si les critiques aiment les raccourcis c’est parce qu’ils ont tendance à se laisser incliner vers une certaine paresse intellectuelle (disent les mauvaises langues), car il est bien plus facile de tenter de définir l’œuvre de Condo en l’adossant à Dali, Matta, Picasso, Pollock ou encore Miro ou Klee … mais cela n’est pas vrai car si ces maîtres l’ont inspiré il ne faut pas conclure trop vite.
Félix Guattari le précisait en mars 1990 : "il existe un style George Condo pétri d’une maîtrise visionnaire et d’une précision extraordinaire dans la composition de ses chimères picturales.". Oui, Condo n’est en rien un imitateur ! Car, par la diversité de son inspiration il impose sa volonté de se tenir éloigné de toute école et inscrit son travail dans la polyphonie, reliant ainsi ses périodes d’un fil rouge mais invisible : bleue, clown, linéaires, nus, etc.
Cette peinture est une symphonie qui s’enroule autour de son Moi pour l’aider à explorer ce qui peut être peint, donc montrer cette possibilité de faire tenir ensemble les différentes composantes de sa propre subjectivité.

Peut-on alors se dire que nous sommes en présence d’un processus de réparation psychotique ? Ne reconnaît-on pas les génies à leur degré de folie, surtout lorsqu’il s’agit d’une folie auto-maîtrisée – à la différence de la folie psychiatrique – ? On peut s’autoriser à le croire d’autant plus que Condo déclara dans un entretien avec Davvetas que sa "mémoire est composée de fragments qu’[il] veut mettre en état de continuité."
De même, il reconnaît qu’il ne sait pas à l’avance ce qu’il va peindre, cela se choisit presque tout seul au bénéfice d’un processus tourbillonnaire qui fait émerger une thématique. A bien regarder une peinture de Condo on comprend très vite que l’on est en présence d’une authentique plongée dans une univers paranoïde qui engage des dimensions perceptives émotionnelles et fantasmatiques. Guattari l’a bien compris : "On se retrouve donc beaucoup plus sur le versant de Lautréamont et d’Antonin Artaud que sur celui d’André Breton et Aragon."

Il y a donc bien un effet Condo qui isole ce peintre de tous ceux qu’il aurait pu visiter car Condo n’hésite pas à sacrifier la structure picturale – voire à la détruire systématiquement – pour l’empêcher de se retrouver enfermer dans une sorte de carcan, et pouvoir, au contraire, s’échapper de toute norme réductrice et imposer au spectateur une vision qui n’a rien de facile, une vision qui peut déranger mais qui aura pour effet d’inverser l’énonciation et de saturer la toile.
Est-ce son passage à la Factory d’André Warhol, son amitié pour Keith Haring, sa complicité avec William Burroughs ou Allan Ginsberg qui le pousseront à traverser ainsi l’histoire de l’art moderne ? Il est vrai que l’on peut s’amuser à tenter de retrouver à travers certaines toiles une référence à un tableau préexistant de Manet ou Velasquez, par exemple, mais Condo est avant tout un peintre hybride qui a su métisser l’héritage européen à l’influence de l’Amérique. Enfant du Pop Art il peint donc des réalités déformées, des vanités ou des érotiques, cherchant à offrir une reproduction crédible d’un monde factice. Il osa même emprunter à l’univers du dessin animé le personnage fétiche de Big Red – que l’on retrouve dans certaines de ses œuvres – mais en le peignant comme un Rembrandt !
N’est-il pas alors le premier témoin de ce que nous sommes en train de vivre ?

Osez le déplacement, allez vous perdre dans les salles du musée Maillol ; sinon calez-vous dans un bon fauteuil avec ce livre sur les genoux, vous m’en direz des nouvelles en découvrant celui qui a "réinventé l’art moderne, plutôt que de le nier massivement". (Félix Guattari)

George Condo, Entretiens de George Condo et Bertrand Lorquin, textes de Félix Guattari et Didier Ottinger, volume broché en édition bilingue français-anglais, 230 x 285, 120 illustrations couleurs, Gallimard/Fondation Diana Vierny – Musée Maillol, avril 2009, 180 p. – 35,00 €


 
 
 
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