Hamsi Boubekeur : l’art de l’ornementation d’un imaginaire en couleurs

Comment décrire Hamsi Boubekeur ? Cet artiste qui tout au long d’une trajectoire artistique de plus d’une vingtaine d’années n’a pas cessé d’expérimenter différents styles et formes laissant ainsi transparaître l’image d’un homme aux talents multiples qui cultive le souci de la diversité et du renouvellement.

Tantôt il compose et chante. Tantôt il conte et raconte. Et depuis de nombreuses années, le voilà devenu peintre. Un (re)converti à la peinture. Naïve, style pictural figuratif. Peignant tout d’abord sur papier puis sur toile et sur bien d’autres supports aussi diversifiés que possibles. Maniant habillement le pinceau, la peinture à l’huile, la gouache, l’encre de chine.... Les yeux extasiés sous l’effet hypnotisant d’une inspiration irrésistiblement charmeuse. Le geste alerte, attentionné et concentré. De ses mains à la fois agiles et posées, il fige sur l’écran de son silence et de sa douleur des traits, des formes, des visages, des valeurs, s’attardant sur des détails qui captent le regard et ne finissent pas d’émerveiller et d’étonner par l’aspect minutieux, inspiré, à la fois triste et joyeux et par moments enfantin des personnages et des scènes qu’il offre au regard par le biais de son geste créateur.

Des hommes et des femmes. Tantôt isolés. Tantôt rassemblés. Des foules mettant en scène des personnages vivant dans un univers coloré aux mille et une lumières à l’image d’un monde réel aux allures fantasmées qui poursuit l’artiste depuis qu’il a pris le chemin de l’exil. Mais avant de s’arracher à sa terre natale, Hamsi Boubekeur a volé un regard. Et dans le bateau qui le menait vers Marseille, cet ailleurs à la fois doux et amer, il a retrouvé l’âme des souvenirs de son enfance. Depuis, elle remonte en lui comme une fièvre orageuse et procréatrice qui le propulse au coeur du pays où le soleil caresse tendrement, affectueusement, les feuilles de l’olivier, du figuier et de l’oranger qui ont bercé sa tendre enfance passée dans la ville-lumière. Un lieu peuplé de mille visages féeriques et fascinants aux couleurs chaudes et chatoyantes qui conjuguent paix et liberté.

Hamsi Boubekeur. Chanteur. Compositeur. Créateur de contes. Peintre. Et inévitablement une histoire de vie jalonnée de joies, de tristesse, d’espoir, de nostalgie, de doutes, de certitudes, de perte de repères et inévitablement de richesses amassées au fur et à mesure de l’avancement du temps qui de manière obstinée grave ses empreintes sur une peau meurtrie par le froid et son lot de désagréments qui jouent avec les fils d’un équilibre qui s’effrite dans une existence en éclats.

Un intérêt pour la chose artistique qui commence très tôt : Béjaia, anciennement Bougie, sa ville natale où très jeune, il fréquente le conservatoire de musique dirigé par le maître Sadek El Béjaoui, chantre de la musique arabo-andalouse. Puis à Alger où il poursuit des études et chante au sein d’une chorale où il découvre le chant polyphonique.

en 1979, Hamsi Boubekeur a 27 ans. La jeunesse. Le rêve. Les idées folles. La croyance inébranlable en soi et dans tout ce qui l’entoure. La vie est belle. L’avenir est un horizon ouvert sur une perspective positive. Evolutive. Sans aucun doute ! Mais voilà que le beau ciel bleu s’assombrit. La fibre d’homme libre et contestataire du musicien et sa condition d’artiste muselé dans une Algérie qui impose la langue et la culture arabes comme les fondements de la nation algérienne et dont les dirigeants contrôlent, interdisent, emprisonnent, torturent, inhibent au point de castrer, le contraignent à prendre le chemin de l’exil n’ayant pour tout bagage que sa naïveté et l’inébranlable détermination de se propulser sur les chemins d’un à-venir auréolé de reconnaissance et de gratitude.

« J’ai quitté l’Algérie parce qu’à un moment de sa politique, elle étouffait, interdisait la tradition berbère », confie l’artiste.

Et le voilà qu’il quitte ce pays qui l’a vu naître pour tenter sa chance dans un ailleurs qu’il se représente clément. Ce lieu de tous les possibles et de la réalisation de soi.

C’est d’abord à Paris qu’il se pose pendant quelques mois. Puis il se rend à Bruxelles pour un bref séjour. Mais voilà que d’une manière tout à fait inattendue, sa visite de courte durée se prolonge. Et c’est ainsi que Bruxelles devient le lieu de son exil. Le lieu où il passe des heures et des heures à rêver des visages ensoleillés et illuminés de l’Algérie profonde et authentique, son « paradis perdu » qui marquera de ses empreintes indélébiles son imaginaire créateur.

Car l’art de Hamsi Boubekeur est le fruit d’une émotion et d’un sentiment généreux. C’est une note de musique. Une touche de bonheur qui lui permet d’exorciser ses démons et d’affronter la vie dans sa beauté cruelle. C’est un langage qui permet à l’artiste de s’exprimer, d’extérioriser son angoisse, sa nostalgie et de communiquer avec les siens restés en Algérie.

C’est en tant que chanteur et compositeur que Hamsi Boubekeur entame sa trajectoire artistique. Sa musique est une alchimie de mélodies de sa terre natale, la Berbérie et de notes musicales occidentales. Le bendir, la batterie, la derbouka, le saxophone, la ghaïta, le synthétiseur, le mandole et la guitare électrique s’épousent afin de donner naissance à une mélopée harmonieuse avec une touche d’originalité. De ses chants se dégagent une forte odeur de Liberté, d’Espoir et bien d’autres valeurs qu’il chante haut et fort d’Alger à Bruxelles en passant par Paris. En sus de ces productions discographiques (45 tours, 33 tours...), Hamsi Boubekeur est l’auteur de musique de génériques de films et de documentaires (« Kateb Yacine : L’amour et la révolution »...

Curieux. Eternel insatisfait. Avide de découvrir, d’apprendre, d’explorer, d’expérimenter, d’innover à partir de l’existant, notre artiste se lance dans la production de contes. Son public de prédilection ? Les enfants. C’est ainsi qu’il réalise un livret 45 tours au profit de l’UNICEF, « Si tu veux la Paix, prépare l’enfance » et un livre-cassettes « Contes berbères de Kabylie » qui met en scène des personnages de quatre contes écrits et illustrés par l’auteur. Racontés dans un style facile et agréable à lire, ces contes nous plongent au coeur d’un monde où les sorciers, les sages, les rois, les reines, les miracles se côtoient. Un univers enchanté et magique où le bien triomphe sur le mal, où le rêve et la réalité se mêlent et s’entremêlent. Le pays où la haine devient cendres et où l’amour crépite dans les flammes du feu qui brille et court à perdre haleine dans les veines des protagonistes de ces histoires qui se laissent raconter dans le souffle de la vie belle et rebelle.

Et la trajectoire artistique de Hamsi Boubekeur poursuit son cours. Voilà qu’en 1988, par le fruit d’un pur hasard, il se verse dans le champ de la peinture naïve, acquiert rapidement de la notoriété et expose dans plusieurs pays : Belgique, Suisse, Pays-Bas, France...En 1989, il obtient le premier prix du concours international organisé par le Musée d’art naïf de Lasne (Belgique). Un début de reconnaissance après un long cheminement marqué par des tâtonnements, des doutes, des découragements...

Dans son vaste appartement qui lui sert d’atelier, une multitude de tableaux , d’assiettes, de miroirs, de plaques en bois décorés recouvre la quasi totalité de son espace mural. Un peu comme si le visiteur se retrouvait à l’intérieur de l’espace d’une exposition dans un musée ou une galerie d’art. Doucement. Lentement, l’oeil se laisse bercer par le souffle du coeur qui transporte dans un ailleurs que le peintre se représente lumineux et chaleureux. Et voilà que le regard se laisse éblouir par cette peinture figurative du détail, de la minutie, de la simplicité, de la « naïveté », de la spontanéité. Cette représentation picturale qui célèbre la vie dans ses facettes multiples et qui met en perspective des motifs géographiques inspirés de l’art pictural de la tradition berbèro-kabyle. Alors que l’oeil poursuit son périple à l’intérieur d’un monde sublimé, une kyrielle de portes multicolores ouvrent sur des paysages et des scènes de la vie quotidienne d’un espace géographique bien déterminé, la Kabylie natale du peintre, ce pays qui brille par ses couleurs chaudes et éclatantes où dominent le rouge, le jaune, le vert.... Et sans savoir comment, voilà que le regard est propulsé au coeur du soleil, de la chaleur et des symboles de l’Algérie. Son Algérie. Celle qu’il a forgée au fil des jours et des heures dans les méandres de son exil créateur .

Incontestablement, la peinture de Hamsi Boubekeur évoque la fête. La joie de vivre, d’exister... Comme un enfant qui découvre la beauté de la nature, des paysages, des sourires et la richesse des humanités multiples, le pinceau à la main, l’imaginaire en mouvement, il donne libre cours à son imagination. Et face à sa toile, il fait appel à ses souvenirs d’enfance afin d’apaiser sa douleur et la nostalgie qui étreint son coeur.

« Lorsque la tristesse me prend et que la nostalgie de ma terre natale est trop dure, je me tourne vers mes pinceaux et mes souvenirs. Ils me rassurent. Ils dessinent mon avenir », explique Hamsi Boubekeur.

Le figuier. Le palmier. Les villages nichés dans les interstices des montagnes. Les marchés à proximité des places animées par le masculin pluriel. La mer. Des arbres en fleurs. Des hommes. Des femmes. Des enfants vêtus de vertus retournent la terre de leurs mains belles et nobles. En les peignant, le peintre les immortalise. Et les voilà qu’ils s’offrent à notre regard dans la beauté du geste créateur du peintre. Et les voilà qu’ils épousent la terre et se mêlent à la sérénité du temps. Et la vie s’écoule paisiblement comme dans un rêve… Sans frontières… Ni barrières...

L’oeuvre picturale de Hamsi Boubekeur revêt une importance particulière car elle nous renvoie dans les interstices des rêves achevés et inachevés du peintre. Importante car elle est le miroir de ses peurs apaisées grâce au geste qui reproduit, crée, invente, remodèle, reconfigure. Importante car elle s’offre au regard comme une histoire de plusieurs vies en délire dont le silence sonne comme des confessions qui chuchotent à l’oreille du peintre lui insufflant le souffle de l’inspiration et de la création.

De Bruxelles, le peintre reconstitue les merveilleux et les fascinants visages de l’Algérie d’hier et d’aujourd’hui. Au coeur de son exil. Loin des regards chaleureux et tendres. Loin des mains embellies par le henné. Loin des yeux imbibés de larmes de l’endurance, Hamsi Boubekeur tait sa douleur, sa peine et sa nostalgie par un, deux, trois, quatre … Et… des coups de pinceaux à l’infini…

Le geste créateur ! Le geste salvateur ! Et, création d’un tableau. Naissance d’une foule de personnages. Des histoires en suspens… Elles n’ont qu’un seul désir : venir au monde et graver leur récit sur les deux rives de la méditerranée, ce pont qui relie les uns aux autres et qui vient continuellement nous rappeler que la vie est un éternel va et vient des humanités et des cultures. L’échange. L’acceptation. Et l’altérité au centre des rapports humains.

Dans la nuit noire et profonde, le peintre a suspendu l’envol de son imaginaire. Dans le silence qui dort à poings fermés, des visages connus et reconnus peuplent l’espace des désordres nocturnes de l’artiste. Et, au petit matin, lorsque dans sa colère, la mer déchaînée vient poser sur le sable brûlant les débris de souvenirs de sa tendre enfance, il pleure. Au fil des jours, ses larmes deviennent pluie régénératrice.


 
 
 
Forum lié à cet article