L’art palestinien contemporain : une alternative à l’imagerie médiatique dominante

Du 23 juin au 22 novembre 2009, l’Institut du Monde Arabe accueillera au sein de l’espace « La Médina » 19 artistes palestiniens dans le cadre d’une exposition consacrée à l’art palestinien contemporain qui mettra en scène des oeuvres d’hommes et de femmes. De différentes générations. Issu(e)s pour certain(e)s de la diaspora palestinienne dans les pays arabes (camps de réfugiés), en Europe et aux Etats-Unis. D’autres vivent en Israël et en Palestine, dans la Bande de Gaza et en Cisjordanie. Chacun et chacune à sa manière et selon ses propres influences et orientations picturales et artistiques, utilise une multiplicité et une mixité de styles, de techniques et de thèmes qui « permettent de dégager des perspectives qui, de convergences en divergences, donnent à lire la diversité, l’effervescence de l’art palestinien ».

« la Palestine est un objet de recherche empreint de matière épique. Il semble que quel que soit l’endroit où vous regardez, les personnes que vous questionnez, les portes que vous poussez, il existe une matière faite pour le grand art » Samia Halaby, peintre palestinienne .

Rompre avec l’idée selon laquelle les « Arabes ne pratiquent guère les arts plastiques ». Tel est l’un des objectifs affiché par l’Institut du Monde Arabe qui organise cette exposition de grande envergure soutenue par la Fondation Total, le journal Le Monde et bien d’autres partenaires.

En effet, contrairement à cette idée reçue qui semble prégnante, il apparaît que depuis quelques années, l’on découvre de « très grands artistes et de nombreux peintres, sculpteurs, photographes, vidéastes... de grand talent » issus du monde arabe.

Deux événements majeurs ont contribué à cette révélation. Tout d’abord, deux ventes aux enchères consacrées aux artistes du monde arabe qui ont eu lieu à Dubai en 2007 et 2008 à l’initiative de la Maison Christie’s et dont les toiles « rivalisent avec celles des oeuvres des grands maîtres chinois, indiens, européens ou américains ».

Et, en 2009, l’organisation, en 2009, à Londres, d’une grande exposition intitulée « New art from the Middle-East », à l’initiative du collectionneur Georges Saatchi au cours de laquelle des jeunes artistes du Moyen-Orient ont eu tout le loisir d’exhiber leurs oeuvres mettant ainsi en scène leurs talents d’artistes.

Ainsi, dans un esprit de continuité, c’est au tour de l’Institut du Monde Arabe d’offrir un espace à la création contemporaine palestinienne qui est le reflet et la somme de « tentatives et expérimentations multiples d’un art contemporain palestinien qui s’est forgé à l’évidence, dans l’exil et le déplacement ». Un art « qui ne reflète pas l’art occidental -mais- l’utilise, s’en empare -et - le prend au vol » - pour nous livrer - « l’essence même de l’expérience palestinienne de ces soixante dernières années ».

Cette initiative est l’occasion pour l’I.M.A. de s’associer « au choix de la Ligue des Etats arabes de faire de Jérusalem la capitale de la culture arabe en 2009 ». Et d’autre part, de reprendre « le fil d’une quête qui est celle-là même de la plupart des créateurs... qui consiste à tenter d’identifier, à travers le prisme d’une situation historique complexe et à l’aune d’un terrible destin, les éléments épars d’une esthétique palestinienne ».

Cette exposition protéiforme qui rassemble un panel d’artistes, de démarches, de supports, de techniques, de styles allant de la peinture, à la photographie, à la sérigraphie, à la sculpture, la performance, à l’installation, à la vidéo et bien d’autres moyens d’expression artistique nous met face à des regards singuliers qui nous livrent leur propre définition d’une situation politique et socio-économique qui ne finit pas de durer. Elle nous offre la vision que ces artistes se font de leur patrie usurpée, de leur terre confisquée, des citronniers, oliviers, orangers déterrés, arrachés, « assassinés ».

« My grandfather loved our land » (mon grand-père aimait notre terre). My mother loved our land » (Ma mère aimait notre terre). « We love our land » (nous aimons notre terre), avoue Larissa Sansour dans son film vidéo « Land Confiscation Order06/24/T » posant d’emblée la problématique du territoire comme élément indissociable de l’identité collective et personnelle des Palestinien(ne)s.

La terre... L’expropriation... L’arrachement... L’exil... Le déplacement... Le transit... Le retour… Autant d’aspects et de symboles que ces artistes pour la plupart vivant hors du territoire palestiniens cherchent à mettre en lumière, à faire (re)vivre et à immortaliser à travers leurs productions artistiques. Comme s’ils/elles cherchaient à exorciser la douleur nationale... leur propre douleur tapie au fond de leur être.

L’imaginaire profondément marqué par une histoire nationale complexe et douloureuse, chacun et chacune des artistes palestiniens, à sa propre manière, à travers son propre langage, ses propres techniques et styles met en scène un protagoniste principal : la Palestine. Chacun et chacune nous donne à voir une réalité crue. Loin des caméras qui censurent. Loin des discours qui diabolisent et dénigrent. Loin des mains qui instrumentalisent. La Palestine dans « tous ses états » ! La Palestine... filmée, photographiée, dessinée, peinte, gravée... dans sa réalité à la fois injuste et absurde. La Palestine ! Au passé. Au présent. Surtout au présent. L’A-venir est à peine chuchoté. A peine Susurré. Car en gestation... Probablement !

A travers sa vidéo, « Chic Point, Fashion for israeli Checkpoints », Sherif Waked met en scène symboliquement la liberté de mouvement entravée. Des corps, collectifs ou individuels soumis à une « surveillance humiliante ». Les brimades quotidiennes vécues pars les Palestiniens au moment du passage des checkpoints. Une démarche « douce » et « amère » qui consiste à puiser des codes d’un défilé de mode au cours duquel des hommes défilent portant des vêtements (chemises…) dévoilant leur abdomen. Des habits spécialement conçus pour le passage des checkpoints. Shérif Waked vise ainsi à dénoncer les « méthodes humiliantes employées par les soldats israéliens, astreignant les hommes palestiniens de découvrir leur ventre afin de s’assurer qu’ils ne portent pas de ceinture d’explosifs autour de leur corps ».

« Stand by 60 », une série de sept tableaux peints au goudron mêlé au henné et aux pigments par Hani Zurob faisant référence à l’attente du peuple palestinien représentée par la figure quasi-abstraite d’un homme assis « se mouvant avec difficulté, dans un maelström de couleurs sourdes ».

Des photos en noir et blanc prises en 2008 par Taysir Batjini représentant des miradors israéliens en Cisjordanie qui de plus en plus envahissent le territoire palestinien.

Puis une vidéo filmée à Gaza entre 2000 et 2006 mettant en scène la vie à Gaza malgré l’embargo et la guerre : le bruit, le mouvement, l’ombre sur les murs, les cris des enfants, des hommes qui dansent, la fête, la joie et la vie qui continue malgré tout. Arrêt sur images. Le silence envahit l’espace du « journal intime » de cet artiste protéiforme.

La vie quotidienne filmée dans le camp de réfugiés d’Al-Fawwar en Cisjordanie à travers deux vidéos qui posent la « question de la création d’un espcace public dans un camp de réfugiés ». Dans « I love Fawwar » et « I hate Fawwar », Sandi Hilal donne la parole à deux femmes qui parlent de leur vie dans la camp. Les discours mettent en évidence deux avis antagonistes car pendant que l’une « glorifie » la vie en collectivité, la solidarité, le partage, l’entraide, la seconde parle de la rigidité des règles qui régissent ce lieu de vie. Dans « Roofs : « Public-Private » Open Spaces in the Camps », l’artiste filme des femmes qui « utilisent » le toit comme lieu de rencontre, de convivialité, de lien social.

Deux photos côte à côte. Leur contenu étonne. Interpelle. Questionne. Dans la première intitulée « Who will make me real ? », une femme enveloppée dans du papier journal, allongée sur un lit, pose face à l’objectif. C’est par cette image que Raeda Saadeh a choisi de montrer le lien que les femmes palestiniennes entretiennent avec la situation politique qui emprisonne leur corps et entrave leur mouvement d’action.

Dans la seconde photo intitulée « Emergency Room », le regard est transporté à l’intérieur d’un espace qui doit probablement être une chambre d’hôpital. Une femme allongée sur un lit. A proximité, un lit ou peut-être bien un fauteuil en cuir de couleur blanche sur lequel est assis un ourson en peluche. Mais quel est le lien entre cette femme qui semble être malade et ce jouet qui pourrait être son doudou ? Une histoire de transmission, de prolongement, de répétition, de reproduction. Car sur son lit, Raeda Saadeh « transfuse » son sang à cet ourson. Par cette transfusion si symbolique soit-elle, l’artiste « pose un regard sombre sur les nouvelles générations de Palestine ». Elle s’exprime ainsi « au nom de tous les enfants palestiniens dont l’existence -jalonnée par les meurtres, assombries par les agressions- serait en attente d’un principe vital qui tarde à couler dans leurs veines ».

« Illumination I ». « Ascension III ». « Transfiguration ». Trois tableaux du peintre et historien de l’art palestinien Kamal Boullata dont les oeuvres font partie de collections importantes de par le monde. L’oeuvre géométrique et la peinture abstraite en acrylique et en sérigraphie de ce peintre de « la proportion et de la mesure » qui tente « d’allier signification plastique et signification linguistique » laisse transparaître une profonde influence des icônes byzantines, de l’art islamique, de l’esthétique picturale occidentale et des symboles de la Palestine, sa terre natale.

Ainsi donc, c’est par le truchement du langage de l’art et de la langue de l’esthétique que la Palestine plus vivante que jamais parle à notre entendement, à nos sentiments, à notre coeur, à nos tripes, à notre raison. Ecoutons le murmure de ses paroles, de ses cris, de ses monologues, de ses pleurs, de ses rires... Caressons-là. Serrons là fort, très fort dans nos bras impuissants mais chargés de tendresse et d’affection. Mais de grâce, ne la regardons pas mourir ! Aidons la à ressusciter. Et à ressusciter encore . Et toujours.

Ces hommes et ces femmes possédé(e)s par le génie créateur sont bien Palestiniens(ne)s. Incontestablement, les thèmes qu’ils/elles traitent à travers leur art montre bien leur préoccupation de la situation politique de leur pays et leur implication dans la lutte de leur peuple. Sont-ils pour autant des artistes de la « résistance » ? De « la cause palestinienne » ? Au service de la chose politique et nationale ?

Pas si sûr que cela ! Car en tant que témoins d’une réalité douloureuse et éminemment injuste. En s’inspirant du réel et de la mémoire collective de leur peuple, ces artistes, hommes et femmes, vivant en dedans ou en dehors des frontières palestiniennes contribuent à entretenir et à perpétuer l’histoire de leur peuple qui est leur propre histoire.

Incontestablement ! Une identité collective intimement liée à l’identité individuelle de tout un chacun. Et en cherchant à montrer à la face du monde les injustices, les aberrations, les abus de l’occupant, les douleurs et les souffrances de leurs compatriotes, ils/elles transgressent cette réalité et la (re)modèlent au gré de leur sensibilité, de leurs croyances, de leurs représentations du monde contribuant ainsi au développement de l’art et de la culture palestiniens.

Ainsi, la transformation du politique en esthétique est le moyen par lequel ces femmes et ces hommes deviennent créateurs et créatrices d’un sens distancié et objectivé par lequel la réalité quotidienne du peuple palestinien depuis 1948, l’année de la Nakba est rendue accessible au plus grand nombre. Loin de « l’imagerie médiatique événementielle », ces artistes palestiniens nous mettent face à un autre regard. D’une autre nature ! Alternatif ! Celui de l’imaginaire artistique de ceux et celles qui rêvent à une terre à soi. La Palestine libre et indépendante !

Exposition à visiter du mardi au vendredi de 10h à 18h, les week-ends et jours fériés de 10h à 19h. La Médina de l’IMA,


 
 
 
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