Aux origines du phénomène migratoire algérien (II)

Au fil des jours et des ans. Au gré des événements et des soubassements de l’histoire, alors que la colonisation française de l’Algérie s’enracine, les déplacements des Algériens vers la métropole se poursuivent... Et prennent de l’ampleur...

La deuxième période de l’émigration algérienne s’échelonne entre 1945 et 1962, date qui correspond à l’indépendance de l’Algérie. A partir de 1946, le mouvement migratoire reprend en s’amplifiant

La seconde génération d’émigrés algériens (1945 – 1962) : "l’émigration comme une fin en soi »

Ces déplacements s’inscrivent dans le cadre d’une politique d’immigration qui selon J.Simon « évoluera en fonction d’une double logique démographique et économique ». En effet, à la sortie de la seconde guerre mondiale, la France s’engage dans « la refonte de ses institutions et de son empire » Par conséquent, elle adopte une politique d’immigration ouverte essentiellement pour combler ses besoins d’industrialisation, de reconstruction et pour permettre à sa puissance de se perpétuer.

C’est donc dans ce contexte qu’elle fait appel à la main d’œuvre algérienne et promulgue de ce fait une loi qui, d’une part, « lève toute mesure, règle ou loi d’exception dans les départements algériens ». Et d’autre part, proclame « l’égalité effective entre tous les citoyens ». Parallèlement aux besoins en matière de main-d’œuvre, les autorités coloniales prônaient une politique de peuplement dont l’objectif était de combler un vide engendré par un ralentissement général de la fécondité.

En 1944, le Général de Gaulle mettait l’accent sur la nécessité « d’introduire au cours des prochaines années, avec méthode et intelligence, de bons éléments d’immigration dans la collectivité française ». Et c’est dans cette logique que le décret du 24 septembre 1945 qui visait à « définir et à appliquer une politique de peuplement visant à assurer une répartition satisfaisante de la population sur le territoire métropolitain » a été promulgué.

Les hommes ayant pris l’initiative de faire émigrer leurs familles font partie de cette catégorie de migrants dont la migration « a libéré des groupes familiaux et sociaux originels ». Cette émancipation de la tutelle familiale et du contrôle de la communauté est en quelque sorte induite par « l’apparition des revenus monétaires – facteur qui – affaiblit la dépendance à l’égard du clan et du village et du ménage à la grande famille ». En effet, en émigrant, ces hommes sont devenus salariés de la grande industrie notamment. Leurs salaires étaient censés couvrir les besoins du groupe. Et cette situation a permis à ces hommes d’acquérir une position où ils étaient « les seuls à pourvoir aux besoins de la famille en envoyant des mandants souvent calculés pour couvrir les besoins identifiables et prévisibles ».

Durant ce « deuxième âge », l’acte d’émigrer en famille revêtait une signification particulièrement négative puisqu’il était conçu comme un manquement à la morale du groupe. Par conséquent, partir, quitter le village en famille était vécu comme un acte « honteux » qu’on « avait soin de cacher au point de quitter le village nuitamment ».

Cette modification de comportement des émigrés et la perte de contrôle du groupe sur les individus n’est pas que le fait des hommes mariés. Cette émancipation s’élargit également aux hommes célibataires « qui semblaient ne plus rien attendre de l’émigration, sinon qu’elle soit à elle-même sa propre fin ». Car, en effet, l’acte d’émigrer de cette seconde génération revêt un aspect essentiellement individualiste. Il est volontaire, décidé et planifié par le migrant lui-même et non plus par le groupe. L’émigration, note A. Sayad, « n’était plus confiée par le groupe à l’un de ses membres. C’est l’acte d’un individu agissant de son propre chef et pour son propre compte ».

Ainsi, de « paysan mandaté » par le groupe pour « une missions limitée dans le temps », l’émigré du second âge adopte une attitude qui se caractérise essentiellement par un affranchissement des contraintes communautaires et une appropriation d’un certain nombre de valeurs de la métropole, en l’occurrence l’individualisme. En allongeant ses séjours en France, en devenant un salarié « quasi-permanent » dans la grande industrie, l’émigré participe ainsi à la modification du caractère saisonnier et provisoire de l’émigration algérienne. D’autre part, l’apprentissage de l’individualisme a engendré un affaiblissement du sens de la solidarité envers la communauté vivant au pays et ainsi une recomposition des rôles sociaux et familiaux. Autrement dit, par leur comportement individualiste, les émigrés de la seconde génération ont bouleversé l’ordre social établi dans les villages modifiant ainsi les fonctions des chefs du groupe communautaire jadis détenteurs du pouvoir et de toute décision concernant les affaires de la communauté et les comportements des membres du groupe.

L’émigration algérienne au temps de l’indépendance : la troisième génération d’émigrés. L’achèvement d’une « émigration exemplaire »

Le mouvement migratoire algérien prend de l’ampleur aux lendemains de l’indépendance de l’Algérie. On dénombre ainsi près de 262000 départs d’Algérie en 1963 dont 34500 femmes et enfants et 269000 en 1964. Les facteurs générateurs de l’émigration algérienne vers la France sont essentiellement d’ordre économique. En effet, à l’indépendance, les Algériens récupèrent un pays dont la structure économique est essentiellement sous développée. De plus, aux « causes traditionnelles de l’émigration, notent A. Sayad et A. Gillette, s’ajoute le fait que l’indépendance a suscité en Algérie la fermeture d’un certain nombre de moyennes et petites entreprises, dont la gestion ou les débouchés dépendaient des pieds-noirs ».

Avec l’indépendance, l’émigration vers la France s’effectue dans un contexte non plus de colonisation mais de décolonisation. Les ressortissants algériens émigrant en France sont considérés comme des étrangers et dès lors qu’ils s’installent durablement sur le territoire français, ils deviennent de ce fait des immigrés. Par conséquent, les conditions d’entrée, de séjour ainsi que le statut de ces personnes dans le pays d’accueil sont définis et réglementés par des textes de loi qui prennent la forme juridique d’accords bilatéraux entre l’Algérie et la France. « Ces deux pays, expliquent A. Sayad et A. Gillette, reviennent à une émigration contrôlée mais désormais négociée entre deux états souverains, et non plus imposée^par une métropole à sa colonie ».

Bien que les Accords d’Evian aient accordé aux travailleurs algériens un statut privilégié notamment en matière de liberté de circulation entre les deux pays et d’égalité des droits avec les citoyens français à l’exception des droits politiques, les Accords franco-algériens en matière de main-d’œuvre introduisent un certain nombre de mesures visant à maîtriser les flux et ce, en instaurant un contrat de travail et un contrôle médical pour les travailleurs algériens. De plus, ces accords subordonnent l’entrée des familles algériennes sur le territoire français à l’obtention d’un « logement décent ». Ce texte de loi est révisé quatre années plus tard par les Accords du 27 décembre 1968 dont l’objectif est de poser les conditions et de réglementer ainsi l’entrée des ressortissants algériens et de leurs familles sur le territoire français. Les dispositions de la nouvelle législation ont la spécificité de renforcer le contrôle du régime de l’émigration algérienne, d’une part. Et d’autre part, elles confirment et institutionnalisent le statut d’immigrés des travailleurs algériens vivant en France. Et c’est ainsi que les autorités françaises instaurent quatre types de titres de séjour. Les épouses (et les enfants) rejoignant ou accompagnant les conjoints ont un statut d’ayants droits devenant ainsi tributaires de la situation administrative de leurs époux puisque l’article 4 des accords stipulent que dès leur arrivée en France, « le conjoint, les enfants de moins de 18 ans ou à charge qui s’établissent en France sont mis en possession d’un certificat de résidence de la même validité que celui dont le chef de famille est titulaire ».

La volonté de contrôler le flux migratoire algérien en limitant les déplacements des ressortissants algériens s’est également manifestée du côté des autorités algériennes et ce, en instaurant une autorisation pour quitter le territoire algérien.

Après 1962, la main-d’œuvre algérienne continue à être peu ou pas qualifiée. Celle-ci est essentiellement employée « dans les secteurs délaissés par la main-d’œuvre nationale, où le travail est pénible, sale, dangereux et mal payé ». En effet, elle se concentre dans les secteurs du bâtiments, des travaux publics, des industries mécaniques et électriques, la métallurgie, la chimie, les mines, la voirie et les services de nettoyage. Les conditions de logement se caractérisent essentiellement par la vétusté, l’insalubrité et la promiscuité. La grande majorité des familles vivaient dans des bidonvilles, des cités de transits, des hôtels meublés et des immeubles on ne peut plus insalubres et avaient, par conséquent, beaucoup de difficultés à accéder à un logement salubre et décent.

A suivre...


 
 
 
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