Migrations algériennes : Quelle place pour les hommes dans la société d’accueil ? (IV)

La présence des femmes et des enfants sur le territoire français semble avoir modifié le mode de vie des hommes algériens qui vivaient seuls, concentrés majoritairement dans les foyers et les hôtels. Les femmes ont soulagé les hommes des tâches ménagères la cuisine, le ménage, l’entretien physique des membres de la famille devenaient ainsi de la responsabilité des femmes.

Ces hommes qui avaient l’habitude de vivre seuls ont investi la vie familiale endossant ainsi de nouvelles responsabilités les incitant ainsi à rompre avec des habitudes pour en adopter de nouvelles. L’objectif étant d’améliorer les conditions de vie des familles. Ainsi, pour dépenser moins et faire face aux dépenses de la famille, beaucoup d’hommes ont limité leurs sorties et fréquentaient moins les cafés, ces lieux de rencontre et de socialisation où ces hommes se regroupaient pour rompre avec l’isolement, se ressourcer et maintenir le mien avec le pays.

Ces hommes que l’on décrit souvent comme « des pères absents », ayant perdu le contrôle et l’autorité sur leur famille étaient restés très attachés aux codes culturels et aux valeurs symboliques de la société de départ. Présents physiquement en France, ces pères sont « habités pour ne pas dire hantés par le pays d’origine », note A. Zeharaoui : pour cette raison, « ils se retrouvent par rapport à leurs épouses et à leurs enfants en décalage d’aspirations et de projets d’avenir ».

Ces chefs de famille traditionnellement investis d’une autorité paternelle se retrouvent dans des situations économiques dévalorisantes (chômage, précarité) qui compromettent davantage leur statut de chefs de famille induisant ainsi des comportements de repli, de renoncement et de retrait. « D’une certaine façon, ils ont quelque peu perdu la partie et ont tendance à adopter une position de retrait dans la vie familiale », commente A. Zehraoui. Mais également dans la vie sociale.

La catégorie des hommes célibataires : « Les Chibanis »

Parmi la population immigrée algérienne masculine résidant sur le territoire français, un groupe d’hommes, mariés au pays, vivent en France seuls, sans leurs familles. Les raisons de cette situation de « célibataires » semblent être de deux ordres.

La première semble être essentiellement financière et matérielle. En effet, ces hommes venus dans le cadre de la migration de main-d’ ?uvre se sont retrouvés, notamment après la période des Trente Glorieuses, au chômage et « n’ont pas pu, du fait de revenus insuffisants et des difficultés d’accéder à un logement adapté et conforme à la législation en vigueur, créer ou recréer une famille ».

La seconde raison est essentiellement d’ordre culturel et en relation avec leur statut d’immigrés venus en France pour une durée provisoire dans le cadre de la migration de travail. Ainsi, selon A. Zehraoui, ces hommes vivent hors de leurs familles car « Ils ont fortement intériorisé le modèle patriarcal et continuent de penser leur séjour comme provisoire ».Vivant entre deux pays et deux sociétés, loin de leurs familles restées en Algérie, ces hommes, majoritairement des retraités et/ou des bénéficiaires des minima sociaux, en l’occurrence le revenu minimum d’insertion, sont également victimes des restructurations industrielles (automobile, sidérurgie notamment), vivent en marge de la société françaises car ils se sont retrouvés rejetés des circuits socio-économiques.

Cantonnés ainsi dans des foyers ADOMA (ex-SONACOTRA), des hôtels meublés, véritables espaces clos se caractérisant essentiellement par des conditions d’habitat vétustes et insalubres et confrontés à des problématiques de santé liées aux situations de vieillissement. Cette population dont « l’assimilation est rendue problématique » se maintient en France « tout en continuant pour un grand nombre d’entre eux à effectuer des séjours réguliers dans le pays d’origine ». En effet, ceux dont la situation financière en France le permet, développent des formes de mobilité originales qui prennent la forme d’allers-retours entre le pays de départ et le pays d’accueil qui permettent à ces hommes de maintenir un lien avec deux pays, deux cultures, deux modes de vie.

Il semble important de noter que depuis quelques années, et notamment à partir des années 1988, de plus en plus d’hommes migrants vivant seuls en France, cherchent à faire venir leurs familles en France. Ces derniers se heurtent cependant à des difficultés car les conditions requises pour le regroupement familial ne sont pas toujours réunies (absence de logement, ressources monétaires insuffisantes).

 

La migration algérienne change de visage : l’arrivée des étudiant(e)s

Après l’indépendance de l’Algérie est apparu un nouveau type de migrant(e)s dont la venue en France est la conséquence de la mise en ?uvre d’une politique de formation à l’étranger et notamment en France. En effet, pour former des scientifiques et des techniciens compétents pour assurer la relève des cadres français, écrit Y. Bettahar dans son article Les nouveaux migrants algériens des années quatre-vingt-dix, l’Algérie déploie d’énormes efforts : allocations de financements, institutionnalisation d’un appareil de recherche. Elle développe et soutient la coopération culturelle, scientifique et technique, au premier rang desquels vient la France.

La durée du séjour de ces migrant(e)s culturel(le)s appartenant à la troisième génération de la migration algérienne était en principe limité dans le temps puisque ces hommes et ces femmes étaient supposés, une fois les études terminées, retourner dans leur pays une fois les études achevées. Cependant, à l’issue des études, des hommes et notamment des femmes ont fait le choix de rester en France avec l’objectif de s’y installer durablement. Cette catégorie de femmes algériennes qui n’appartiennent pas au groupe des travailleurs émigrés, écrit le sociologue D. Cuche dans un article intitulé « Femmes algériennes expatriées : de l’identité sociale à l’identité individuelle illégitime », semblent utiliser les études comme un prétexte pour migrer et échapper ainsi au contrôle social dont elles font l’objet dans leur pays d’origine et au sein de leur environnement familial.

Selon ce même sociologue, « partir, pour ces femmes, ce n’est pas seulement fuir. C’est refuser de s’identifier à un certain ordre des choses, de se conformer à l’ordre traditionnel ». En effet, ces femmes qui parvenaient à obtenir le consentement de leurs parents pour poursuivre leurs études en France semblent utiliser l’acte de migrer comme une stratégie de « libération » visant à « élargir leur marge de man ?uvre — à — conquérir un espace de liberté, un espace où elles peuvent se mouvoir librement et échapper ainsi à l’espace d’enfermement ».

D’autre part, le recours à l’expatriation est une conduite qui exprime la volonté voire la détermination de cette catégorie sociale « d’échapper aux stratégies matrimoniales de la famille, de rompre avec l’indivision patriarcale, d’échapper à la fusion familiale et d’essayer de vivre leur vie ». Autrement dit, en quittant leur pays, en s’éloignant de leur environnement familial et social, ces femmes cherchent à prendre de la distance vis-à-vis de « l’identité de procuration », à acquérir une autonomie et à s’affirmer comme des êtres à part entière jouissant d’une individualité propre.

Ces comportements que D. Cuche qualifie de conduites de fuite s’expliquent par le fait que la base de la société algérienne se caractérise essentiellement par la combinaison d’une structure familiale patriarcale, de valeurs religieuses conservatrices et enfin de valeurs nationales qui considèrent les femmes comme le ciment de l’identité nationale. Ces trois aspects qui définissent l’identité des femmes ont un point commun : ils considèrent que le rôle du sexe féminin est essentiellement celui d’épouses obéissantes, de mères dévouées et d’éducatrices.

Selon M. Gadant, « le statut des femmes se trouve prisonnier d’une représentation religieuse selon laquelle le mérite est, pour les femmes, attaché au droit les mettant constamment devant l’obligation de faire la preuve de leur patriotisme ».

C’est donc dans l’objectif de produire de façon autonome une nouvelle identité que ces femmes dissidentes ont pris le risque de prendre de la distance à l’égard des habitus sociaux et familiaux qui entravent leur volonté de libre disposition de soi et accéder ainsi à une maîtrise de leur propre vie ainsi qu’à une affirmation de leur valeur individuelle.

De 1982 à 1990, J. Simon note une baisse du nombre d’immigré(e)s en France de 23% : "en huit ans, explique-t-il, il passe de 805.116 à 619.923 personnes !". Selon ce même auteur, cette tendance s’explique « par la diminution des entrées et de l’importance des retours mais aussi par le nombre de personnes d’origine algérienne qui ont acquis la nationalité française ». Tandis que le nombre d’immigrés avait tendance à diminuer en France et que les conditions d’entrée et notamment de séjour devenaient de plus en plus difficiles, notamment après 1988, un nombre de plus en plus grandissant d’Algériens, hommes et femmes, vivant en Algérie, expriment alors leur désir d’émigrer vers les pays du Nord, dits développés.

A suivre...


 
 
 
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