En Iran, une tentative de coup d’Etat pro-impérialiste

Source : Domenico Losurdo

Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

Il ne fait aucun doute que nous ayons assisté ces jours-ci à une tentative de coup d’Etat, fomenté et soutenu de l’extérieur. Evidemment, des tentatives de ce genre ne peuvent avoir des chances de succès qu’en présence d’une opposition interne consistante. La substance du problème, pourtant, ne change pas.

La technique des coups d’Etat pro-impérialistes, camouflés en « révolutions colorées », suit désormais un schéma bien consolidé :

1) A la veille des élections, ou tout de suite après leur déroulement, une gigantesque puissance de feu multimédiatique, digitale et même téléphonique, bombarde de façon obsédante la thèse selon laquelle c’est l’opposition qui a gagné, opposition qui est donc poussée à descendre dans la rue pour protester contre les « embrouilles ».

2) La « couleur » et les mots d’ordre des manifestations ont déjà été programmés depuis longtemps ; la « guerre psychologique » a déjà été définie dans tous ses détails pour faire apparaître l’opposition pro-impérialiste comme une expression « pacifique » de la volonté populaire, et pour stigmatiser comme intrinsèquement frauduleuses et violentes les forces qui seraient d’une orientation différente et opposée.

3) La revendication est l’annulation des élections et leur renouvellement. Aucun résultat ne sera retenu comme valide s’il n’est validé par des juges sans appel qui résident à Washington et à Bruxelles. Et, de toutes façons, la répétition de la consultation électorale est déjà en elle-même destinée à produire un renversement du résultat précédent. Le bloc politico-social qui avait porté le vainqueur, considéré comme illégitime à Washington et à Bruxelles, tend à s’effriter : il apparaît désormais insensé de vouloir s’opposer aux maîtres du monde, qui ont déjà montré leur toute puissance avec l’annulation des élections ; il semble désormais donquichottesque de s’opposer au courant « irrésistible » de l’histoire. Donquichottesque et dangereux aussi : comme le montre en particulier le cas de Gaza, où un résultat non apprécié par les maîtres du monde ouvre la voie à l’embargo, aux bombardements terroristes, à la mort par inanition ou sous les bombes au phosphore. Sur le versant opposé, les « démocrates » légitimés et bénis par Washington et Bruxelles, en plus de disposer de la super puissance économique, multimédiatique, digitale et téléphonique de l’Occident, seront pourvus ultérieurement de la sensation d’avancer en consonance avec les aspirations des maîtres du monde, et avec le courant « irrésistible » de l’histoire.

A la lumière de ces considérations, la misère intellectuelle et politique d’une bonne partie de la « gauche » italienne est évidente. Celle-ci ne prête par exemple aucune attention à la prise de position du président Lula : sur la base de quel principe l’Occident peut-il prétendre proclamer sans appel la légitimité des élections au Mexique l’an dernier, et l’illégitimité des élections qui ont eu lieu, il y a deux semaines, en Iran ? Pourtant dans le premier cas aussi, le candidat battu dénonçait des embrouilles et, ce faisant, donnait la parole à un sentiment largement répandu dans la population, qui, de fait, descendait dans la rue en manifestations non moins massives que celles qu’on a vues à Téhéran. Et ajoutons qu’au Mexique la marge de l’avantage du vainqueur était assez risquée, contrairement à ce qu’on a vu en Iran…

Je renvoie à d’autres occasions l’analyse complète de la révolution et de la situation en Iran. Mais, en attendant, une chose est claire. Dans son conformisme, une certaine « gauche » croit défendre la cause de la démocratie : en réalité, elle prend position en faveur d’un ordre international profondément anti-démocratique, au sein duquel les puissances qui sont aujourd’hui économiquement et militairement les plus fortes ont la prétention de décider souverainement de la légitimité des élections dans tous les coins du monde ; non moins que de condamner à l’enfer de l’agression militaire et de l’étranglement économique ces peuples qui expriment des préférences électorales « erronées » : Gaza docet !


 
 
 
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1 commentaire
  • IRAN : PAS D INGERENCE IMPERIALISTE ! 12 juillet 2009 21:36, par JACQUES RICHAUD

    IRAN : PAS D INGERENCE IMPERIALISTE !

    Pour les raisons bien évoquées par l’auteur d’un article cité ici ( http://www.legrandsoir.info/Electio... )la victoire réelle du président sortant ne semble pas faire de doute. L’hypothèse d’un score cependant majoré par une fraude reste crédible, mais n’autorise pas le reste du monde à donner des leçons au peuple Iranien, seul en charge de son destin.

    L’idée même d’une contestation extérieure s’inscrit dans la logique impérialiste qui rend pensable l’ingérence, bien sur ’humanitaire’ pour sauver le peuple contre lui-même, comme on le fit en renversant Sadam Hussein et plongeant le pays entier dans l’effroi, la mort et la destruction de son tissu social de façon hélas durable...

    Devant cette situation il était prévisible que les partisans et le leader de l’opposition s’insurgent, par colère autant que par déception d’une défaite que beaucoup doivent connaître, au fond, comme réelle, démontrant que le peuple pourtant opprimé par un régime théocratique n’est pas encore prêt à briser toutes ses chaînes.

    Une posture internationaliste ne peut qu’associer deux réponses :

    -  Dénoncer une répression violente qui prépare sans doute une période obscurantiste rendant l’opposition politique plus difficile encore. Dénoncer l’illusion des libertés démocratiques, l’oppression de certaines minorités, celle des femmes, celle du peuple privé des plus élémentaires droits sociaux. Le faire n’est pas cautionner par avance le leader battu ; le faire serait ‘ juste’ dans tous les cas de figure lorsque le pouvoir réprime son propre peuple.

    -  L’autre réponse est de ne pas tomber dans le piège du refus de solidarité avec le peuple au prétexte que ce mouvement d’opposition aurait la sympathie d’une partie de l’occident et particulièrement des pires ennemis de Mahmoud Ahmadinejad, qu’ils soient à Tel Aviv ou en Occident. Ce n’est pas soutenir l’impérialisme que de réaffirmer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et se choisir leurs dirigeants, en même temps que de confirmer le droit à la critique de ceux-ci et la défense des opposants, surtout lorsque ceux-ci se présentent sinon comme révolutionnaires au moins désireux de ne pas enflammer ‘le choc des civilisations’ qui possède ses prédicateurs à Téhéran autant qu’a Tel Aviv ou Washington…

    Les événements actuels dont nous observerons le débouché montrent la fragilité réelle de la caste politico-religieuse au pouvoir et cela est de nature à conforter la possibilité de l’émergence d’un authentique courant progressiste. Nous souhaiterons qu’il ne soit pas inféodé aux forces de l’Empire et soutiendrons ceux qui pensent d’abord au peuple avant que de penser à leur respectabilité internationale qui signerait sans doute leur allégeance au camp le plus inquiétant pour ce qui est de son projet de refonte du Moyen Orient tout entier.

    Cette bataille là s’étend des rives de la Méditerranée aux confins du continent Indien et aux limites du Caucase. Des dizaines de peuples sont pris en otages pour des enjeux géostratégiques sans relation aucune avec le bien être de chacun et les chances d’émancipation véritable des femmes et des hommes qui les composent.

    Nous serons toujours si nous sommes lucides et cohérents au côté de ceux-là ; jamais au côté de ceux qui ont déjà organisé les manœuvres pour bombarder la Perse qui, comme la Mésopotamie, représente un haut lieu de nos civilisations partagées et menacées par des barbares qui ne connaissent rien de ce qui peut animer l’esprit de ceux-là et ne peut se résumer à la caricature trop facile des excès de certains.
    Une révolte en Iran avait été réprimée déjà en 1999 ; gardons nous de cautionner les faux amis du peuple Iranien qui voudraient l’aider à se débarrasser de leur président comme d’autres ont fait croire au peuple Irakien qu’ils allaient leur apporter la ‘démocratie’... La solidarité est nécessaire à l’égard de toux ceux qui manifestent au risque le plus grand leur opposition au régime théocratique en place ; mais nous devrons refuser cautionner les barbares prêts à bombarder demain l’Iran qui se réjouissent déjà de ce prétexte survenu dans les urnes, peut-être au fond sans même une fraude massive, qui n’aurait pas suffit non plus à justifier le pire.
    Jacques Richaud 16 juin 2009

 
 
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