Guerre d’Espagne : On les appelait les combattants de la liberté

François était le modèle même du militant qui, politisé et fils de militaire (capitaine qui a fait la grande guerre) a une idée assez précise de ce qui l’attend. D’ailleurs André Marty qui a en charge la direction des Brigades Internationales pour le compte de l’Internationale Communiste ne se trompe pas quand il mise sur ce jeune volontaire de 22 ans qui possède déjà le profil qui révèle les futurs chefs. Il sera nommé commissaire politique après une mémorable bataille où il survécut malgré une blessure grave, grâce à la baraka.

Ils aspiraient à vivre dans un monde de paix et de justice

François était le modèle même du militant qui, politisé et fils de militaire (capitaine qui a fait la grande guerre) a une idée assez précise de ce qui l’attend. D’ailleurs François Marty qui a en charge la direction des Brigades Internationales pour le compte de l’Internationale Communiste ne se trompe pas quand il mise sur ce jeune volontaire de 22 ans qui possède déjà le profil qui révèle les futurs chefs. Il sera nommé commissaire politique après une mémorable bataille où il survécut malgré une blessure grave, grâce à la baraka.

« En me désignant au poste de commandant de la délégation des Brigades Internationales de Figueras, André Marty-chef des Brigades Internationales m’avait affirmé que j’avais des aptitudes pour tenir ce poste proche de la frontière, d’autant plus que » ... « les soleils et vents des batailles t’ont bruni comme un pruneau. Tes blessures sont apparentes et… tu es toujours souriant »
(F. Mazou « Le Béarn à l’heure de la guerre d’Espagne » Mémoire collective en Béarn)

La confiance qu’il lui accordera par la suite est assez exceptionnelle, quand il l’envoit en mission en France pour convoyer l’armement que Pierre Cot, le ministre de l’air, et Jean Moulin livrent sous le manteau à la République Espagnole. « A Toulouse, en septembre 37, je devais organiser l’itinéraire de deux convois spéciaux composés d’une dizaine d’avions J’étais en avance de trois jours. Sans hésitation, avec la bien bourgeoise Matfor, je fonçais sur Oloron. »

« A peine étais-je arrivé que la maison fut envahie par les voisins, les amis et les camarades… Dans l’heure qui suivit, je fus installé sur une tribune, sous la halle, face à des milliers de personnes venues écouter le leader Léon Jouhaux, secrétaire général de la CGT. Dès que je fus devant le micro un impensable vacarme se déchaîna amplifié de vagues de poings levés, de foulards et de bérets agités l’assemblée entonna La Jeune Garde. »

C’est aussi pour vivre des moments de cette teneur que François est militant avec un caractère très affirmé, toujours en mission pour changer le monde , toujours en proposition, jamais en défaut d’idées.

« Vous avez salué - avec enthousiasme- la présence devant vous d’un des nombreux Oloronais qui combattent sur les fronts de la liberté ; accordez-moi l’honneur de représenter, ici, l’Armée Populaire Espagnole luttant pour sa République et pour notre démocratie… pour éviter que la France ne soit à son tour agressée, nous devons vaincre. Pour vaincre, il nous faut vite des avions… des canons !... » …puis la foule, dans la nuit, traversa le centre de la ville pour se rendre à la sous – préfecture en scandant ; « des avions… des canons… pour l’Espagne ! »
(F. Mazou, Arrêt sur Images)

Dans l’atmosphère « Front Populaire », généralisée dans tout l’hexagone, les solides syndicats avaient organisé une suite de grèves débouchant sur des victoires. Avec constance, ils conduisaient une série d’actions en faveur de l’Espagne républicaine. Des pétitions pour la levée de la prétendue « non-intervention », interventions dans chaque réunion et meeting, manifestations pour accentuer la concrète solidarité, des listes de souscription circulaient dans chaque usine.

L’hôtel de Marie Bergeron était devenu le siège permanent des groupes d’activistes. Sa façade était décorée de grandes oriflammes évoquant Madrid, no pasaran, les combattants, peints par Jean de Riquer… (F. Mazou, Mémoire Collective n°10)

Dans la ville d’Oloron s’organisaient une kyrielle infinie de petites idées et de grandes actions, les instituteurs en écrivains publics, les jeunes gens récoltaient les solidarités matérielles…

« Chaque jour, dans les maisons fonctionnaient des « ouvroirs républicains » où des femmes se serraient en tricotant des pulls pour les combattants aragonais… A Sainte-Croix, le quartier espagnol, je bénéficiais d’un flot d’informations concernant les nouvelles des volontaires faisant parti, avec mon frère « Juan », de la glorieuse 43eme division commandée par Antonio Beltran. »

« Je situais Figueras et son château fort, siège de la délégation des BI (Brigades Internationales) où un groupe d’officiers de différents pays avait pour mission de recevoir les volontaires »

« J’avais deux obligations morales : visiter la famille de mon camarde d’Oloron, Antoine Sanchez, tombé à mes cotés le 12 février précèdent en défendant Madrid - instant douloureux marqué par la grande dignité de la mère et de la sœur d’Antoine ; aller rue Camou partager le repas du soir de la famille Toulet, heureuse, ravie de m’embrasser pour affirmer à Jannette, ma belle-sœur, que ses enfants Jean-Claude et Monique auraient, dans quelques mois, la joie d’embrasser leur papa, l’Espagne ayant reconquis la liberté… »

Ill est intéressant de souligner pour ceux et celle qui ne connaîtraient pas la ville d’Oloron qu’il était coutume de dire à son sujet :

« Oloron est la dernière ville espagnole quant on va d’Espagne vers la France, et qu’elle est la première ville espagnole alors que l’on vient de France pour aller en Aragon »

L’espoir guidait leurs pas

L’historien Remi Skoutelsky dans son livre L’espoir guidait leurs pas dénombre un total de 32 000 volontaires dont près d’un tiers de français. Les attaques franquistes sur Madrid ne leur laissent pas le temps pour une formation militaire. Leurs inexpériences pour un grand nombre d’entre eux occasionnaient de lourdes pertes dès leur entrée en « scène ». En conséquence, il y a des désertions.

Les armes viennent à manquer

Du courage à revendre pour les soldats d’une armée mal armée pour ne pas dire désarmée. L’embargo total sur les livraisons d’armes prive de fait les seuls Républicains. Cet accord félon profite inexorablement aux agresseurs d’un gouvernement Républicain élu au suffrage universel. Et pour couronner le tout, l’hypocrisie est poussée à son paroxysme quand on pense que la majorité des gouvernements ont signé « la non intervention » et ils l’ont fait en grande partie contre « El frente Popular » Bien entendu, je ne les mets pas tous au même niveau d’intéressement comme l’Italie l’Allemagne et le Portugal qui l’ont signé aussi.

Le trésor s’épuise, les armes pour la victoire s’arrêtent.

« Au début des affrontements armés lorsqu’on sortait en opérations on étaient six, sept, parfois huit pour un seul fusil. Quand celui qui avait le fusil était tué, la première chose à faire c’était de récupérer le fusil parce que nous n’avions aucune espèce d’armement. » (Guillermo Rodriguez brigadiste, l’ami Toulousain de François Mazou - film arte sur l’histoire des brigades)
« Nous avions une tenue impeccable, mais nous n’avions pas d’armes ! »
(F. Mazou - film/ arte)

« … J’eus un accès de découragement quand je vis ce qu’on me donnait : un Mauser allemand qui portait la date de 1896 ! vieux de plus de quarante ans ! Il était rouillé, la culasse mobile fonctionnait mal, la sous garde en bois était fendue, et il suffisait de jeter un seul coup d’œil dans l’âme pour voir qu’elle était irrémédiablement corrodée ».
(George Orwell, Hommage à la Catalogne)

Quand l’URSS se décide, les bateaux arrivent trop tard, c’est la fin, ils font demi tour et ramènent leurs cargaisons en Union Soviétique. Les Républicains ont manqué d’avions, de canons, de fusils, de munitions tout au long de la guerre. Aussi il ne faudrait pas oublier le travail de la Compagnie France Navigation qui a ravitaillé l’Espagne Républicaine clandestinement en armement à l’initiative du Parti Communiste Français avec le syndicat CGT qui en était la cheville ouvrière. Mais malheureusement jamais dans des proportions équivalentes aux forces de l’Axe. Sans négliger le fait qu’il y ait eu, en l’espace d’une année, près d’une trentaine de navires soviétiques envoyés par le fond, par les sous-marins de la flotte de l’Italie fasciste.

L’or de la République a terriblement manqué pour le fonctionnement d’une économie de guerre. L’état avait vidé ses coffres pour garantir la liberté (à fortiori) de l’Europe mais le sort de l’Espagne était réglé d’avance par une certaine inertie du monde « libre ».

Sur le front, les coups de butoir fascistes deviennent de plus en plus éprouvants. Leurs forces se sont considérablement développées avec la participation de plus en plus meurtrière des troupes fascistes iItaliennes sur terre, sur mer, et dans les airs, ainsi que l’aviation allemande et ses légions d’élites nazies. Madrid est bombardée avec une intensité redoublée pour en finir plus vite.

Faute de munitions ou de fusils, il y a même des combats qui sont livrés à mains nues, à la grenade, à l’arme blanche. La guerre ne peut pas développer des comportements de sagesse ni d’équité et il est important alors de puiser dans les motivations et de revenir aux questions des fondamentaux qui eux restent ou évoluent sur des principes d’humanité, indispensables pour préserver la dignité de l’Homme.

Quand à la « non intervention », une dernière tentative des démocraties européennes fut proposée à Franco et à la République le retrait des troupes étrangères de part et d’autre. Seul le gouvernement légal de la République se plia à cette promesse avec le départ de l’essentiel des Brigades Internationales, mais le front fasciste/nazi resta allemand, italien, marocain, et espagnol.

A cela s’ajoute le « comité des cyniques associés » virtuel mais fonctionnel, sur la forme comme sur le fond, depuis que les Britanniques et les Français ont abandonné/trahi la République Espagnole, inaugurant en politique la supercherie la plus invraisemblable : « la non intervention » - ce que le ministre des affaires étrangères allemand, Von Ribbentrop, appelait « le comité d’intervention ».

A quoi pensaient les instigateurs de cette supercherie quand Saint Exupéry dit « ici on fusille comme on déboise… » ou Bernanos qui proclame « la tragédie espagnole est un charnier » et encore cet anglais qui écrit, parlant de Madrid, « tous sont devenus fous… la vie humaine ne compte plus ».

Avec le « Caudillo », l’Espagne devient le « pré carré » des fascistes et des « christs Roi ». L’Autriche, La Pologne, la Tchécoslovaquie, puis la France celui du « Fuhrer ». L’Albanie et l’Ethiopie pour le « Duce », qui a des visées sur l’Afrique et les Balkans. Franco n’est pas en reste, il a aussi ses prétentions ; il propose à l’Allemagne et à l’Italie de rentrer en guerre à leurs cotés, mais en posant ses exigences : « Gibraltar à l’Espagne, expansion en Afrique, le Maroc (tout) et l’Oranie et, en prévision des exigences en armement, du pétrole et du blé. »

A l’autre bout du monde, le fascisme Japonais s’est lancé dans la conquête de territoires et pousse ses armés dans les profondeurs de l’immense Chine. L’empereur Hirohito occupe la majeure partie de l’Asie du sud est et du pacifique. Le monde sombre dans un tourbillon provoqué par un règne de terreur et de servitudes à celle-ci. Nombreux seront ceux qui adoreront, comme des Dieux où tout au moins comme de nouveaux prophètes, ces chefs charismatiques. Et ils sont prêts à les suivre jusqu’à la mort, et tout simplement parce qu’ils savaient comme des gourous s’adresser au peuple. Souvent c’est la peur embusquée dans quelques chambres noires de notre cerveau qui recèle contre son gré des traumatismes inscrits dans ce qui est une sorte de dualité de la raison qui semble alors inversée ; en effet cette peur est l’essence même de cet engouement, pourtant en apparence « librement consenti ».

L’avertissement émanera d’une réflexion de l’auteur de « Si c’est un Homme », Primo Levi :
« Il faut donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre par d’autres voies que par la raison. » ... « Lorsqu’ils parlaient en public, Hitler et Mussolini étaient… adorés comme des dieux, c’étaient des chefs charismatiques…les idées qu’ils proclamaient n’était pas toujours les mêmes et étaient généralement aberrantes, stupides et cruelles »

Primo Levi nous met en garde sur la capacité de l’homme à nuire, et c’est avec un regard dépassionné qu’il met en place une réflexion sur les comportements et la raison. Pour lui, le vrai danger vient de la fidélité les exécuteurs zélés d’ordres inhumains et nous amène à réfléchir. « C’étaient des hommes quelconques. Sauf à de rares exceptions ce n’étaient pas des monstres. Les monstres existent mais ils sont peu nombreux pour être vraiment dangereux ». A réfléchir sur la dangerosité. « Des hommes ordinaires, des fonctionnaires prêts à croire et à obéir sans discuter » (… ) « Comme vingt ans après, les militaires Français qui tuèrent en Algérie, et comme, trente ans après, les militaires américains qui tuèrent au Viêt-Nam »

J’ignore si « anthropologue de la conscience » a un sens mais Primo Levi me fait penser à ça.

« La non intervention » tenait fermement son cap hors de la raison, même si quelques « émois d’humanité » pouvaient la faire déroger quelques secondes de son « droit canon ».

Léon Blum semble persuadé de sa bonne foi. Léon Blum est aussi persuadé du bon sens de sa pensé, quand il dit « je n’assiste personne, ni les uns ni les autres, c’est clair. J’œuvre pour la pacification » ( sic…)

La guerre n’est qu’une histoire de temps mis à profit pour affaiblir son adversaire. La République espagnole a perdu sa légitimité et se trouve privée de toute possibilité de victoire contre le fascisme. Ainsi que le « droit » d’exercer - faute de soutien matériel et logistique - sa propre « légitime défense ». Les forces de l’Axe bénéficient quant à elles des atouts d’une victoire annoncée et pour Franco les moyens de sa contre Révolution.

D’un coté « Le droit canon de la non intervention », de l’autre la République sacrifiée.

En attendant el fracaso

Des manifestations ont lieu dans quelques endroits du monde pour soutenir la République Espagnole et demander la fin de l’embargo sur les armes. Beaucoup de Brigadistes resteront jusqu’à la fin des combats. Ils passeront la frontière avec les Républicains espagnols en février 1939.

Je ne pense pas que l’on puisse aimer l’Espagne avec autant de dévotion. L’aimer comme l’ont aimée ces hommes et ces femmes alors que rien ni personne ne les avait obligés à venir partager les heures sombres et cruelles de cette terrible guerre civile. Et tous ceux qui, comme Emil le Roumain, l’ont aimée à en crever. L’Espagne leur a offert la nationalité, promesse faite un 28 octobre 1938 par la Pasionaria, Dolores Ibárruri Gómez. Puisse l’Espagne leur offrir un jour à titre posthume une République comme celle qui les a fait tant rêver.

Alors que le sage pointe du doigt l’Allemagne, pour montrer au monde cet énigmatique personnage qui s’agite pour chasser son apparente banalité, le sage qui subodore déjà l’intrigue la plus tragique et criminelle que ce personnage (pastiché par Charlie Chaplin dans « Le Dictateur ») aurait mis au point en prison : Mein Kampf. Nombreux sont ceux qui regardaient fixement le doigt du sage en haussant les épaules. C’est ce silence, et cet angélisme qui, sans le vouloir, cautionneront le fracas.

En Espagne l’armée républicaine, aidée par les internationaux, est engagée dans une guerre improvisée où l’armement leur fait cruellement défaut (la moitié seulement sont armés). Ils font face à trois armées (le double en effectifs), parfaitement équipées et préparées, qui adoptent une logistique conforme à leurs ambitions ; la terre brûlée en attendant « el fracaso ». Il semble alors qu’il y ait trois Europes ; une « plutôt Hitler que le communisme », une deuxième sur le modèle de la République de Weimar, la tête enfoncée dans le sable, et enfin l’autre, celle pour qui le scénario est clair, le nazisme ne doit pas passer !

Comme introduction au film de Ute Bonnen et Gérard Andres sur l’histoire des brigades internationales, le journaliste Alexandre Adler présente pour ARTE, cette épopée avec une certaine déférence dans son analyse de l’histoire.

« … Les brigades internationales forment l’épisode le plus glorieux, le moins contestable de toute l’histoire du mouvement communiste, pour la première fois au lieu de proclamer la nécessité historique de la dictature, certes du prolétariat, mais il s’agit bien d’une dictature en l’occurrence. Les Partis communistes se lancent à la rescousse d’une république démocratique : l’Espagne assaillie par son armée d’extrême droite et arc- boutées sur l’aide militaire de l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. C’est le contraire de ce qu’avaient fait les communistes allemands sous Weimar lorsque ils avaient abandonné à son sort la démocratie en danger de mort. Pour la première fois aussi les communistes Européens au lieu d’éliminer brutalement les socialistes et les anarchistes qui dominent alors largement la scène politique, espagnole prônent au contraire la coopération de tous les anti-fascistes La jeunesse intellectuelle bascule donc vers ce communisme là, par haine du fascisme. La fine fleur de cette jeunesse se retrouve bientôt dans les Brigades la 11ème la Thaelmann et la 14 ème la « Marseillaise » qui forment vite l’élite de l’armée républicaine. Après 1948, Staline fera des anciens d’Espagne dans toute l’Europe de l’est des objets privilégiés de la répression. »

Les aléas de la question

« Des milliers de Brigadistes ont été tués une première fois par les franquistes et leurs alliés mussoliniens hitlériens et fascistes français, une seconde fois par Vichy et Berlin, une troisième par Staline et ses acolytes. Puis on les a marginalisés voire oubliés : par l’indifférence des pouvoirs publics occidentaux leur refusant notamment la qualité d’anciens combattants ; par l’exclusion dont ils firent l’objet car remettant trop de choses en Question . » ( José Fort, l’Humanité, 4 octobre 1995 /dans le l’ouvrage de Remi Skoutelsky , « L’espoir guidait leurs pas. » )

Le 28, octobre 1938 Barcelone fait aux volontaires internationaux des adieux bouleversants.

La despédida

Cristobal Andrades est à Barcelone. Il s’est engagé dans les « guardias dasalto »

« Lorsque Franco s’est soulevé contre la République, mon village (Sétenil en Andalousie) n’a tenu que deux mois sous la protection de la République. Quand la Légion Etrangère avec le tercio l’attaquèrent, insuffisamment armé, il ne put résister bien longtemps. Mon père et mes deux frères partirent alors du village pour continuer la lutte. J’avais 15 ans et je suis resté avec ma mère et mes sœurs de 10 et 5 ans. Puis à mon tour, je dus quitter le village pour apporter mon aide dans la ferme d’un parent que les fascistes avaient arrêté. »

« Vint le jour où ma mère me fit revenir au village pour rejoindre la zone républicaine. Nous sommes partis de nuit sur les routes, à la recherche de mon père et de mes frères. Nous les retrouvons dans un petit village à coté de Ronda. La guerre est présente aux bruits des armes, des combats. Nous sommes donc repartis jusqu’à Malaga sous les bombes. Là on nous a menacé de nous jeter à la mer. Ce fut alors la retirada de Malaga. A Alméria mon père nous attendait à l’entrée de la ville. Nous fumes enfin regroupés. Mon père fut blessé à la tête par un éclat d’obus. Nous partîmes sur les routes de l’exode, en Andalousie, sous le feu et la mitraille des avions qui semaient la terreur. Pour mon père, la guerre en Andalousie était perdue. »

« Plus tard à Barcelone, à l’age de 17 ans, je me suis enrôlé dans l’école de formation de « los guardias de Asalto » ( la garde Républicaine ) je n’avais qu’une envie : servir dans un corps armé de la République. »

« J ‘exerçais dans la capital Catalane quand le 28 octobre 1938 . Les internationaux ont défilés sur les Ramblas (avenue de Barcelone). J’ai toujours eu une grande admiration et du respect pour ces hommes qui avaient, pour plusieurs milliers d’entre eux, perdu la vie en venant à notre secours. J’étais très impressionné de les voir défiler dans un alignement parfait, avancer aux pas. Il y avait chez eux quelque chose de solennel qui les grandissaient à mes yeux. Je revois leurs yeux embués de larmes, ce qui me toucha beaucoup. Il se disait dans la foule, qui était venue pour eux, qu’ils ne voulaient pas partir car ils avaient le sentiment d’abandonner l’Espagne qui avait encore besoin d’eux, ne serait-ce que pour la reconstruction. Puis il y eu le bouleversant discours d’adieu de la Pasionaria : « Hasta pronto, hermanos » qui résonne encore dans ma mémoire. A ce moment précis je voulais leur ressembler, j’ai 18ans. Et cela me suit depuis »
(Mémoires du guerillero, Cristobal Andrades, 2008)

(Aujourd’hui Cristobal vit à Pau. Il est avec Julian Martin de Louvie Juzon l’un des deux derniers guérilleros de la 10eme Brigade qui menait des opérations dans une zone qui allait du maquis de Pédehourat au Bager D’Arudy et le maquis du col Marie Blanque . Je n’oublie pas Miguel Martinez qui vit à Pau, guérillero comme Cristobal . J’aurais d’autres occasions pour aborder ce sujet avec plus de détails)

L’Histoire de France fait l’impasse sur les contres champs de son Histoire

« Un roi de France aurait fait la guerre… » « la formule résume bien le drame des attitudes françaises devant la guerre d’Espagne. Le déchaînement des passions politiques, l’intensité des divisions de l’opinion, la force du pacifisme, les réticences de l’allié britannique se combinèrent pour faire prévaloir la non intervention face à une insurrection soutenue par l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie… » (extrait de la Préface d’Antoine Prost « L’espoir guidait leurs pas » de Rémi Skoutelsky)

La France a fait l’impasse sur cette épopée qui réunit des hommes et des femmes qui malgré toutes les difficultés que l’on peut supposer traversant pour les uns les mers, les océans, d’autres les montagnes, réussissant le tour de force de réunir 57 nationalités, issus des 5 continents Asiatiques, Arabes, Africains, Sud/Nord Américains, Européens… une fraternité sans équivalent pour barrer la route à la barbarie fasciste/Nazie.

Un très fort désir d’universalité animait ces volontaires de la liberté combattants dans les Brigades Internationales, dans des Centuries ou autres Colonnes Anarchistes. Jean, le frère de François, partit d’Oloron avec les premiers volontaires, un groupe d’espagnols réfugiés à Oloron. Il resta combattre avec eux dans une unité espagnole qui deviendra ensuite la 43eme division.

Cinquante-sept nationalités étaient représentées en Espagne, bien campées sur leurs motivations, unies, pour vaincre le fascisme avant qu’il ne se développe partout en Europe et dans le monde. Bien sûr, ils espéraient aussi conquérir le droit des peuples à disposer d’eux mêmes et bien d’autres avancées, comme les droits de l’homme sur tous les continents d’où ils avaient fait le voyage. Les évènements qui ont succédé leur ont donné raison. C’était bien la Bête immonde qu’il fallait anéantir en terre espagnole. Cependant, bien d’autres questions resteront sans réponse sur les Brigades Internationales. Pourquoi les livres d’histoire sont ils restés si réservés à leur endroit ?

Vaincre le Fascisme... L’Europe, qui en avait décidé autrement, payera très cher ses volte-faces, imprégnées de lâcheté ou de calculs « savants ». En supposant que la France et l’Angleterre soient partagés sur le choix d’une victoire du fascisme en Espagne ; ils n’ont rien fait pour ne pas que cela se produise. Qui pour l’heure avait donc intérêt à fixer le conflit en Espagne, sinon l’URSS, l’Angleterre, et la France ? Les forces de l’Axe venus au secours de Franco ont trouvé en Espagne une situation de prédilection ; en utilisant cette guerre comme un banc d’essai grandeur nature, un terrain pour manœuvre à tirs réels, avec le matériel le plus moderne de l’industrie de guerre allemande. Qui sera utilisé une fois adopté, sur un champ d’opération éminemment plus vaste, comme celui de la deuxième guerre mondiale qui est alors imminente. L’aviation de combat et les bombardiers furent le véritable « progrès » des hommes en matière de destruction et de traumatisme psychologique des populations.

Staline fait rentrer ses aviateurs en avril 1938 encore chaud des combats pour les garder en réserve, comme les armes attendues qui n’arrivent qu’après la bataille.

L’Espagne devient un enjeu minoré, la crise internationale s’amplifie. A peine Hitler a-t-il absorbé l’Autriche qu’il émet des prétentions territoriales sur des régions Tchèques où vivent des minorités Allemandes.

Il aurait suffit qu’une coalition anti fasciste soit décrétée entre l’URSS, l’Angleterre et la France, sans oublier la République Espagnole, pour réagir contre l’Allemagne pour qu’une guerre offensive vienne changer le cours de l’histoire.

Le traité de Munich

Franco s’empressera de rassurer Londres et Paris sur sa neutralité en cas de guerre. Rassurés, les premiers ministres Anglais, Français, Italien et Allemand se rencontrent à Munich le 28 septembre 1938 et, sans dire un mot à l’Union Soviétique, soldent la Tchécoslovaquie à Hitler - une position stratégique clé avec ses puissantes usines d’armements. Le traité de Munich fit l’effet d’un coup mortel porté aux espoirs diplomatiques de la République Espagnole. Face à leurs responsabilités devant l’Histoire, les démocraties Anglaise et Française ont préféré encore une fois répondre par la fuite et par la couardises dont ils avaient fait preuve depuis le début de l’avènement fasciste en Allemagne.

L’URSS comprit que cette situation pouvait se retourner contre elle et devenir le prochain enjeu d’une future négociation, à ses dépens car bien sûr motivée par l’anticommunisme. Aussi l’axe Fasciste Berlin, Rome, Tokyo, finit par décider Moscou. Et le 23 août 1939 c’est la signature du pacte de non agression germano/soviétique. La motivation était la même que celle de la France et l’Angleterre : retarder la guerre, la préférant à l’EST plutôt qu’à L’OUEST et vice versa, afin de se préparer. L’Espagne Républicaine en a fait les frais. Très vite Hitler envahit la Pologne (le 1er septembre) et c’est l’entrée en guerre de la France et l’Angleterre, avec l’Allemagne, le 3 septembre 1939.

La France n’avait-t-elle pas martelé les oreilles comme les esprits en garantissant l’invincibilité de la ligne Maginot, cette ligne de front pour une guerre de position composée de blockhaus pour y recevoir de l’artillerie lourde et légère ? Un mur piège à « cons », un mégalo décor pour un scénario sur une stratégie de guerre destinée à une superproduction cinématographique à l’américaine, passe encore, mais... Cette barrière de défense fortifiée s’étirait à l’intérieur des terres sur toute la longueur de la frontière française qui faisait face à l’Allemagne. Mais elle laissait la possibilité d’être débordée sur sa gauche côté frontière belge. C’est ce qui fut fait par les panzers nazis qui passèrent sans encombre et sans demander l’autorisation à personne en 1939.

L’issue aujourd’hui nous la connaissons : les tergiversations de la France comme de l’Angleterre vis-à-vis de la République Espagnole ont servi l’Allemagne – la non-intervention - souhaitée par la France, exigée par La Grande Bretagne et relayée par les démocraties européennes drapa l’Espagne du linceul sordide d’une bien étrange trahison. Le goût amer d’un million de morts et un demi million de réfugiés, suivi par quatre décennies d’une dictature fasciste…

C’est en toute tranquillité et grâce à cette mascarade que fut « la non intervention » que l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste purent perpétrer leurs crimes en toute impunité dans l’Espagne qui deviendra le berceau de la terrible guerre qui suivra avec les dizaines de millions de morts et de suppliciés. Que dire des responsabilités « criminelles » engagées par la République Française et le Royaume Uni, pétrifiés à la fois par la peur de l’exemple révolutionnaire en Espagne au point de ne rien faire qui puisse déplaire aux forces de l’Axe.

Quand Carl Einstein (voir : cahier de chroniques N°2 ), l’intellectuel anarcho/marxiste, allemand s’engage dans les Centuries Rouge et Noire aux cotés des antifascistes espagnols. Il a 51 ans. C’est dans les tous premiers affrontements armés sur le front d’Aragon qu’il découvre dans la « fraternité » des combats un peuple qu’il admire par dessus tout pour ses convictions et sa détermination à combattre le fascisme.

Il l’écrit à son ami de toujours Daniel Henry Kahnweiler (été 1938) :
( ...) « peu à peu les gens comprennent l’importance d’une Espagne républicaine ; la peur devant les salauds avait aveuglé trop de monde, j’attends la gaffe allemande et je compte sur cet amour profond des espagnols pour leur indépendance (…) le service que les espagnols rendent au monde est formidable… »

« Comment va votre femme, et Leiris et Sette ? Lyda continue à travailler comme infirmière. Dans cette affaire espagnole, je dois dire que ces messieurs ne sont pas très intelligents, ce sont en vérité les Espagnols qui ont défendu ces grandes démocraties et le droit international. Ne me croyez pas utopiste (…) plus tard on comprendra le mérite énorme du peuple espagnol d’avoir résisté seul, abandonné presque de tout le monde , aux allemands et aux italiens.(…) les espagnols n’étaient ni armés ni préparés à une guerre (…) Franco est perdu, nous gagnerons, ici tout le monde comprend l’importance et la signification de la lutte, je vous prédis que cette guerre terminée on verra la république espagnole jouer un rôle très important… » (Carl Einstein Correspondances Daniel Henry Kahnweiler 1921/1939 André Dimanche Editeur)

Dans une lettre du 6 janvier 1939, Carl Einstein déplore le peu d’engagement des intellectuels dans cette guerre où se joue l’avenir du monde. La fin de la guerre est proche mais Carl ne l’entend pas comme ça :
« c’est la fin de Franco, après ça sera le tour de Benito et Adolphe. Une fois que nous aurons battu Franco ce sera le commencement de la fin pour les fascistes. (…) Quand je rentrerai je ferai des bouquins solides loin de tous les penchants des modernes et des bien pensants de tous les avant gardes, vous comprendrez aujourd’hui pourquoi tous ces sur sous réalistes m’ont fait sourire (…) jamais je n’ai fréquenté les chapelles littéraires (…) d’ailleurs par les temps qui courent le fusil est nécessaire pour compenser la lâcheté du stylo (…) j’ai l’habitude de défendre mes patates moi-même. Jamais je n’ai été le fils de quelqu’un. L’héritier de rentes puritaines et un lâche n’écrira jamais une bonne page de prose : c’est pour cela qu’il y en a si peu. »

Par la « non Intervention », les responsabilités de l’Angleterre et de la République Française sont à mettre sur le compte d’une décision qui participe au scénario le plus sordide de l’histoire du 20eme siècle. Cette décision a piègé la raison et offert une légitimité au crime et ouvert un boulevard à la 2eme guerre mondiale.

Luis Lera

(*) Cara al sol ! hymne de la phalange


 
 
 
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