Migrations algériennes : Les nouveaux visages VI

Le retour au pays. Perspective ô combien douloureuse !

Malgré la panoplie des dispositifs et des mesures destinées à inciter voire à obliger les migrant( e)s sans papiers à quitter le territoire français (invitation à quitter le territoire, Arrêté de reconduite à la frontière…), ces derniers, du moins pour une bonne majorité , semblent demeurer sourds aux décisions voire aux injonctions des pouvoirs publics français.

En effet, l’idée de retour au pays en cas d’obligation institutionnelle, c’est-à-dire d’expulsion semble être vécue négativement notamment par les hommes. Conçu comme la conséquence de la non concrétisation du « rêve » migratoire, l’acte de retour semble être perçu comme un retour en arrière et associé à un échec, à la honte voire au déshonneur. « Si je n’arrive pas à régulariser ma situation administrative – explique nadir – je resterai quand même en France. Si les policiers m’expulsent, je refuserai de monter dans l’avion. Je préfère me suicider plutôt que retourner là bas sans rien. Comment faire face aux regards des gens ? »

« Comment veux-tu que je justifie toutes ces années d’absence, commente Bachir. Puis il poursuit « retourner, c’est une preuve flagrante de mon incapacité à me faire une place dans ce pays ».

Pour Sélim, le retour au pays, « c’est la honte. C’est l’échec de ma vie. Tu y vas pour faire quoi ? Pour vivre comment ? Dans quelles conditions ? Il y a les parents, les copains de quartier et tous ceux à qui j’ai dit pendant des années que j’avais échappé à la routine et à l’absence de perspectives. Si j’avais beaucoup d’argent et si je possédais une voiture, l’idée du retour serait moins douloureuse.

Lorsqu’on arrive les bras chargés et les poches pleines, on ne dira pas que j’ai échoué mais que mon passage en France aura servi à m’enrichir ».

D’une manière générale, les propos de ces migrants mettent en évidence une idée particulièrement importante dans le sens où ils montrent des individus fortement préoccupés par les jugements des autres, en l’occurrence des parents et de l’environnement social du pays d’origine.

Ainsi, ces migrants apparaissent comme des individus accordant une grande importance à l’image de soi dans le regard de l’autre et ainsi à « l’identification de soi par autrui », attitude qui met en évidence la peur de « perdre la face » et le désir de renvoyer une image positive et valorisante de soi associée à la réussite et à l’accomplissement de soi ».

Cette attitude se manifeste également lorsque des migrants téléphonent à leurs parents vivant au pays. En effet, pour être jugés positivement et donner l’impression que leur expérience migratoire se déroule dans de bonnes conditions, ces hommes vont jouer un « rôle de façade » et recourir à des « mensonges stratégiques » qui montrent que dans « leurs performances sociales, ils essaient de ne pas dévier de ce qui est attendu d’eux ».

« Lorsque je téléphonais à ma mère – raconte - Yacine, je me sentais obligé de mentir sur ma situation. Je lui disais que tout allait bien pour moi alors qu’en réalité je ne savais même pas où j’allais dormir le soir. Je voulais qu’elle ait une image positive de son fils »

Une stratégie similaire semble être adoptée par Djamel lorsqu’il affirme « mes parents me disent tout le temps qu’ils sont contents de me savoir à l’étranger. Ils me parlent de l’insécurité et de la nécessité de gagner de l’argent pour que je puisse me marier et fonder un foyer. Ils me parlent également de mes copains qui traînent dans le quartier à « tenir les murs », qui galèrent, qui attendent désespérément un visa et qui demandent sans cesse de mes nouvelles. Et moi, pour les rassurer et les protéger, je leur mentais en leur disant que tout allait bien pour moi ».

La France, territoire d’ancrage provisoire. Un point de passage vers d’autres pays...

Ce refus de perdre la face et de donner un sens légitime à l’acte de retour se manifeste également par la tendance à donner une importance considérable au capital économique (biens matériels, ressources monétaires …) et à le considérer comme le moyen le plus évident pour obtenir une promotion sociale et donc symbolique, « exhiber » leur « réussite » et satisfaire ainsi leurs attentes de reconnaissance familiale et sociale. A la lumière de cette vision des choses, ces migrants ont tendance à attribuer à la migration une fonction essentiellement économique et utilitaire et à concevoir la France comme un territoire d’ancrage « provisoire » qui permet la constitution d’un capital monétaire et l’acquisition de biens matériels dont le rôle symbolique vise à reconquérir leur dignité « perdue » lors de leur périple migratoire et à légitimer ainsi leur retour dans le pays qu’il ont quitté pour une vie meilleure. Pour ce groupe d’hommes, ce temps « d’installation » si temporaire soit elle, sert essentiellement à travailler afin de réaliser la capitalisation nécessaire à l’ouverture d’un commerce ou d’une entreprise au pays.

Dans ce contexte, le caractère saisonnier de cette migration peut de ce fait être assimilée au mouvement migratoire du « premier âge » de l’émigration algérienne qui était « provisoire » et « limité dans le temps » et dont les motivations étaient purement économiques puisque les candidats au départ avaient pour fonction de permettre à l’ordre paysan de se perpétuer. Cependant, contrairement à ces pionniers, le mouvement de déplacement vers la France de ces « nouveaux » migrants, s’inscrivent dans le cadre d’un acte individuel, volontaire et décidé par la personne elle-même et pour elle-même.

D’une manière générale, il semble important de souligner que la difficulté d’accéder au statut de résident et de trouver un espace d’immigration en France est un facteur qui incite une catégorie de migrants, en l’occurrence des hommes à recourir à la stratégie d’instrumentalisation des territoires migratoires. Ce comportement se manifeste par cette attitude qui consiste à prolonger les mobilités migratoires au-delà des frontières nationales françaises. Ces mobilités transnationales à travers l’espace européen montrent que le territoire français est utilisé comme un lieu de passage vers d’autres pays, en l’occurrence l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, l’Espagne, l’Angleterre, les Pays bas…

Ce phénomène fait apparaître l’émergence d’une migration de transit en France. De ce fait, ce pays cesse pour un groupe de migrants, d’être le pays d’installation privilégiée. Il devient ainsi un point d’ancrage provisoire ou encore de lieu relais qui permet le passage vers d’autres pays. D’autres ouvertures. D’autres possibilités...


 
 
 
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