Obama , Sarkozy, et l’Afrique : Un constat et deux approches différentes

« L’Afrique n’est pas une partie historique du monde. Elle n’a pas de mouvements, de développements à montrer »

Hegel (Cours sur la philosophie de l’histoire en 1830)

Prof. Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger

Deux ans presque jour pour jour, deux présidents se sont adressés à l’Afrique avec des approches diamétralement opposées sur la forme mais non sur le fond. L’une se référant à la doxa occidentale depuis près de deux siècles et qui a commencé avec Hegel en 1830 (l’année de l’envahissement de l’Algérie) et s’est poursuivie avec pourrait-on dire les idéologues, du calibre de Renan, Cecil Rhodes voire de Victor Hugo dont les écrits font froid dans le dos. L’autre le président Obama qui, d’une façon ou d’une autre a un patrimoine génétique affectif avec la patrie de ses ancêtres, a su trouver les mots qui admonestent sans blesser.

La position la plus radicale à cet égard est celle qui consiste à dire que l’Histoire de l’Afrique (Noire) n’existe pas. Dans son Cours sur la philosophie de l’histoire en 1830, Hegel déclarait : « L’Afrique n’est pas une partie historique du monde. Elle n’a pas de mouvements, de développements à montrer. De mouvements historiques en elle. C’est-à-dire que sa partie septentrionale appartient au monde européen ou asiatique ; ce que nous entendons précisément par l’Afrique est l’esprit ahistorique, l’esprit non développé, encore enveloppé dans des conditions de naturel et qui doit être présenté ici seulement comme au seuil de l’Histoire du monde. » Coupland, dans son manuel sur l’Histoire de l’Afrique orientale, écrivait (en 1928, il est vrai) : « Jusqu’à D. Livingstone, on peut dire que l’Afrique proprement dite n’avait pas eu d’histoire. La majorité de ses habitants étaient restés, durant des temps immémoriaux, plongés dans la barbarie. Tel avait été, semble-t-il, le décret de la nature. Ils demeuraient stagnants, sans avancer ni reculer. »

« Donc, deux races humaines habitant l’Afrique ont seules joué un rôle efficient dans l’histoire universelle : en premier lieu et d’une façon considérable, les Egyptiens, puis les peuples du Nord de l’Afrique ». En 1957, c’est P. Gaxotte qui écrit sans broncher dans la Revue de Paris : « Ces peuples (vous voyez de qui il s’agit..) n’ont rien donné à l’humanité ; et il faut bien que quelque chose en eux les en ait empêchés. Ils n’ont rien produit, ni Euclide, ni Aristote, ni Galilée, ni Lavoisier, ni Pasteur. Leurs épopées n’ont été chantées par aucun Homère. » (...)Un grand historien comme Charles-André Julien, va jusqu’à intituler un paragraphe de son ouvrage sur l’Histoire de l’Afrique « L’Afrique, pays sans Histoire », dans lequel il écrit : « L’Afrique Noire, la véritable Afrique, se dérobe à l’Histoire. »(2)

Voilà pour les fondements du discours prononcé le 22 juillet 2007, à l’université de Dakar par le président français Nicolas Sarkozy. Morceaux choisis : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. (...) Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. » Pendant qu’à Accra, Obama exhortait les parlementaires ghanéens a persévérer sur le chemin des réformes démocratiques, de l’Etat de droit et de la bonne gouvernance, à Brazzaville, au Congo, une élection contestée d’avance par l’opposition la plus représentative était sur le point d’accoucher d’un mal élu. Sarkozy se murait dans un silence coupable sur une telle parodie de la présidentielle que M.Sassou Nguesso s’apprêtait à organiser et remporter au Congo. Pourtant, les populations du Congo auraient voulu avoir le soutien du président français qui avait lui-même promis pendant la campagne électorale française une rupture de la politique française en Afrique.

Pour Emmanuel Semanou, responsable de Survie 13, la Francafrique est toujours présente malgré les promesses du candidat Sarkozy d’y mettre fin. Ecoutons-le répondre à la question de savoir si la Francafrique est un mythe dépassé, il répond : « Pas du tout. C’est encore une réalité aujourd’hui dans toute l’Afrique de l’Ouest. J’en veux pour preuve la très importante présence militaire française dans de nombreux pays d’Afrique. Mais au-delà, songez que la monnaie de 15 pays d’Afrique s’appelle le ´´franc CFA´´, qui voulait dire ´´franc des Colonies françaises d’Afrique´´. Il faut savoir que c’est la Banque de France qui détermine la parité de ces monnaies avec l’euro. Toutes les banques privées de l’Afrique francophone sont des filiales des banques françaises, les banques nationales sont étroitement liées à la Banque de France, qui prélève une part importante, entre 50% et 65% des revenus générés par les placements d’État. (...) Il y a toute une génération de dirigeants africains liés à Paris, qui ont fait du mal à leurs peuples et qui ont empêché la création d’une vraie Unité africaine, contraire aux intérêts de la France.(...) Je dirai que les entreprises chinoises prennent ce que la France a accepté de leur laisser, notamment dans le secteur du bâtiment et des travaux publics. La France s’est concentrée sur ses intérêts stratégiques, le pétrole, l’uranium...Au Niger, Areva n’a laissé que des miettes aux Chinois qui exploitent l’uranium. »(3)

Un plaidoyer lumineux de Achille Mbembe permet de comprendre la mécanique coloniale et l’assujetissement des élites françaises de tout bord à la nostalgie de l’empire. Ecoutons-le : « Dans sa ´´franchise´´ et sa ´´sincérité´´, Nicolas Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit..(...) Ainsi, pour s’adresser à ´´l’élite de la jeunesse africaine´´, Henri Guaino se contente de reprendre, presque mot à mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La Raison dans l’histoire - et dont j’ai fait, récemment encore et après bien d’autres, une longue critique dans mon livre De la postcolonie (pp. 221-230). Selon Hegel, en effet, l’Afrique est le pays de la substance immobile et du désordre éblouissant, joyeux et tragique de la création. Les nègres, tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont toujours été. Dans l’immense énergie de l’arbitraire naturel qui les domine, ni le moment moral, ni les idées de liberté, de justice et de progrès n’ont aucune place ni statut particulier. »(4)

« À côté de Hegel existe un deuxième fonds que recyclent sans complexe les ´´nouvelles élites françaises´´. Cet amas de préjugés, Lévy Brühl tenta d’en faire un système dans ses considérations sur ´´la mentalité primitive´´ ou encore ´´prélogique´´. Dans un ensemble d’essais concernant les ´´sociétés inférieures´´ (Les Fonctions mentales en 1910 ; puis La Mentalité primitive en 1921), il s’acharnera à donner une caution pseudo-scientifique à la distinction entre ´´l’homme occidental´´ doué de raison et les peuples et races non-occidentaux enfermés dans le cycle de la répétition et du temps mythico-cyclique. (...)

(…) Il y a aussi le legs des expositions coloniales, la tradition des zoos humains analysée par Pascal Blanchard et ses collègues, et celle des récits de voyage les uns toujours plus fantastiques que les autres. C’est tout cela qui nourrit à son tour un habitus raciste, souvent inconscient, qui est ensuite repris par la culture de masse à travers les films, la publicité, les bandes dessinées, la peinture, la photographie, et, conséquence logique, la politique ´´Y’a bon banania´´ et ´´Mon z’ami toi quoi y’en a´´. »(4)

« (...) Comment peut-on se présenter à l’université Cheikh Anta-Diop de Dakar au début du XXIe siècle et s’adresser à l’élite intellectuelle comme si l’Afrique n’avait pas de tradition critique propre et comme si Senghor et Camara Laye, chantres respectifs de l’émotion nègre et du royaume de l’enfance, n’avaient pas fait l’objet de vigoureuses réfutations internes ?"

« (...) Quant à l’antienne sur la colonisation et le refus de la ´´repentance´´, voilà qui sort tout droit des spéculations de Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut et autres Daniel Lefeuvre. Mais à qui fera-t-on croire qu’il n’existe pas de responsabilité morale pour des actes perpétrés par un État au long de son histoire ? À qui fera-t-on croire que pour créer un monde humain, il faut évacuer la morale et l’éthique par la fenêtre puisque dans ce monde, il n’existe ni justice des plaintes, ni justice des causes ? Afin de dédouaner un système inique, la tentation est aujourd’hui de réécrire l’histoire de la France et de son empire en en faisant une histoire de la ´´pacification´´, de ´´la mise en valeur de territoires vacants et sans maîtres´´, de la ´´diffusion de l’enseignement´´, de la ´´fondation d’une médecine moderne´´, de la mise en place d’infrastructures routières et ferroviaires. (..) »

« Si donc la France veut jouer un rôle positif dans l’avènement de ce monde commun, il faut qu’elle renonce à ses préjugés. Il faut que ses nouvelles élites opèrent le difficile travail intellectuel sans lequel les proclamations politiciennes d’amitié n’auront aucun sens. On ne peut pas, comme à Dakar, parler à l’ami sans s’adresser à lui. Etre capable d’amitié, c’est, comme le soulignait Jacques Derrida, savoir honorer en son ami l’ennemi qu’il peut être Pour l’heure, et s’agissant de l’Afrique, il manque tout simplement à la France le crédit moral qui lui permettrait de parler avec certitude et autorité. »(4)

Dans son discours d’Accra, Obama fustige les dictateurs africains qui modifient notamment leurs Constitutions, pour se maintenir au pouvoir. Pendant ce temps, le président français, lui, les reçoit en grande pompe ou, leur rend visite sans vergogne. Obama a appelé l’Afrique à prendre en main son propre destin en combattant les pratiques antidémocratiques, les conflits et la maladie et en l’assurant du soutien américain dans cette vaste entreprise. Pour lui, « Le développement de l’Afrique dépend d’une bonne gouvernance...L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais d’institutions solides. »

Barack Obama a ravivé le slogan de sa campagne électorale : ´´Yes, you can´´. M.Obama a expliqué qu’il y a cinquante ans, quand son père a quitté Nairobi pour étudier aux Etats-Unis, le Kenya avait un PNB par habitant supérieur à celui de la Corée du Sud. ´´On a parlé d’héritage du colonialisme et d’autres politiques mises en place par les pays riches. Sans vouloir minimiser ce facteur, mon propos est de dire que la Corée du Sud, en travaillant avec le secteur privé et la société civile, a réussi à mettre en place des institutions qui ont garanti la transparence et la responsabilité.´´ Alors que dans beaucoup de pays d’Afrique, ´´si vous voulez avoir un job ou créer une entreprise, vous devez payer des pots-de-vin´´. ´´Une partie de ce qui a empêché l’Afrique d’avancer est que, pendant des années, on a dit que c’était la conséquence du néocolonialisme, ou de l’oppression occidentale, ou du racisme... Je ne crois pas beaucoup aux excuses, a-t-il dit dans son entretien à Allafrica.com. Les cartes coloniales qui ont été tracées ont favorisé les conflits, mais nous sommes en 2009. L’Occident et les Etats-Unis ne sont pas responsables de la situation de l’économie du Zimbabwe depuis quinze ou vingt ans.´´ »

Theophile Kouamou s’interroge si les deux interventions sont-elles radicalement opposées ? Non, pas vraiment, dit-il. Les thématiques se rejoignent à plusieurs reprises. Sarkozy affirme : « L’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. » Obama dit : « Dans de nombreux endroits, l’espoir de la génération de mon père a cédé le pas au cynisme, souvent au désespoir. Il est facile de pointer du doigt les autres et de les blâmer pour ces problèmes. » Barack et Sarko s’adressent tous les deux à la jeunesse africaine, à qui il revient de relever les défis de demain. Et pourtant, ses propos ont été perçus de manière très positive sur le continent, alors que ceux du président français ont suscité une polémique. (...) Obama, président d’une Amérique qui sait faire rêver comme aucune grande puissance, est « un enfant du pays ». Son histoire et l’histoire de sa famille font qu’il est difficile de faire peser sur lui le passé impérialiste que partagent la France et les Etats-Unis...« Obama est, lui aussi, dépositaire des souffrances de l’Afrique, ce qui n’est pas le cas d’un Nicolas Sarkozy, qui a longtemps été vu comme l’ex-ministre préposé à l’expulsion des étrangers. »

« De plus, alors que Sarkozy à Dakar n’a pas su rompre avec la rhétorique du clivage et de l’affrontement, qu’il affectionne tant, et s’est posé en grand professeur qui sait tout -disant à plusieurs reprises "le problème de l’Afrique, c’est que..."-, Obama a su utiliser l’art de la nuance, dénonçant l’Afrique de la honte pour mieux mettre en valeur, à travers de nombreux exemples, l’autre Afrique. Chez Sarkozy, il s’agit du "paysan africain, qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature", et qui ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. » Obama, lui, évoque les « braves Africains » qui sont du bon côté de l’histoire : le pouvoir et l’opposition ghanéens qui cohabitent harmonieusement, des policiers incorruptibles, des membres de la société civile engagés dans la fin des violences électorales au Kenya, etc. En bon « storyteller », Obama raconte, dans une sorte de roman d’anticipation, l’histoire d’une renaissance dont les Africains sont les héros.(5)

En définitive, seul le ton est différent, l’Afrique attend les sauveurs qui lui permettront de tordre le coup à une doxa qui dure pratiquement le temps du Code Noir...Ce que nous avons pointé du doigt dans notre ouvrage : L’Occident à la conquête du monde.(6)

1.Hegel Leçons sur la philosophie de l’histoire, 1830

2.Joseph Ki-Zerbo http://www.refer.sn/ethiopiques/art... &artsuite=1

3.Emmanuel Semanou, Le néocolonialisme mène au rejet de la France 5 juillet : Mlle babords

4.Achille Mbembe http://www.africultures.com/php/ind...

5.Théophile Kouamou : De Sarkozy ou Obama, à l’Afrique ? Rue 89 13/07/2009

6.Chems Eddine Chitour : L’Occident à la conquête du monde.Editions. Enag 2009

Pr Chems Eddine Chitour

Ecole Polytechnique Alger


 
 
 
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2 commentaires
  • Obama, soit ignorant, soit farceur dans son approche... 17 juillet 2009 12:25, par Camille Loty MALEBRANCHE

    Très bancale, cette comparaison par Obama de la Corée du Sud avec les pays d’Afrique ! Cela prouve que le bonhomme président, est soit un ignoble farceur sinon un burlesque ignorant. Car nous savons tous quels furent les rapports des États-Unis avec Séoul, rapport très spécial voire unique pour propulser la Corée du Sud dans le type de structure de développement capitaliste afin de combattre toute velléité communiste vu la guerre tant militaire qu’idéologique dont les Corées furent la plaque, tiraillées entre le capitalisme et les communismes sino-soviétique.
    Vraiment, avec une telle aberration venant du fils de kényan, l’on comprend le sens du mot aliénation chez les sous-produits de l’occident quelque soit leur couleur.

  • Sarkozy l’Impérialiste

    Obama l’Impérialiste déguisé en Révolutionnaire

    Lequel est le plus à craindre ???

 
 
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