À bas les icônes et vive l’iconoclastie !

L’aliénation est, de la meilleure définition, l’altération grave du sens dans une conscience perdue à elle-même et à la vérité. Dans nos sociétés du mensonge, elle est érigée en mode d’être par une économie transformée en tour matérialisée du faux et de l’asservissement.

Nous vivons aujourd’hui, le temps des icônes dans le champ dit de la laïcité. Icône politique, icône du spectacle, icône de la fortune… La société, comme un temple païen, exhibe les icônes de ses dieux dans des médias qui ressemblent à une véritable galerie aux idoles. L’on saisit immédiatement que la substance de nos dites laïcités républicaines, ne doit nullement être considérée profane quoique non religieuse stricto sensu, vu la sacralisation dans nos sociétés sécularisées des figures imposées par les structures propagandistes mass-médiatiques plus que jamais en vogue. Dans un monde où la veste pailletée d’un quidam de l’animation, le string exsudant d’une putain de Hollywood, brandis à la télé ou sur internet, sont produits et accueillis comme reliques par l’indolence primaire des masses spectatrices et voyeuses, il est vraiment prétentieux de la part de la majorité de nos contemporains de se croire supérieur à l’homme des cavernes soi disant superstitieux parce qu’adorateurs des forces de la nature. Dans le parcours spirituel de l’humanité, le judéo-christianisme a marqué un moment charnière par le désaveu de l’idolâtrie. En effet, en sanctionnant durement les idolâtres pour leur crime abominable contre Dieu, la loi juive imposait le sens spirituel de la vérité divine qui ne souffre pas d’être galvaudé par les tares des représentations humaines matérialisantes, dénaturantes. Les trois premiers commandements du Décalogue, cette triade de lois spirituelles consacrées spécifiquement aux relations entre le croyant et Yahvé sont, on ne peut plus clairs à ce sujet. Plus tard, parachevant cette lutte sans merci à l’abomination idolâtre, Jésus-Christ enseigna aux hommes de rejeter toute forme d’idolâtrie et d’iconolâtrie mentale en plus des formes matérielles généralement adorées en paganisme et déjà prohibées parmi les juifs. Lui qui, enseigna aux disciples d’adorer Dieu strictement en Esprit et en Vérité, loin des somptuosités ostentatoires des temples et de l’hiératisme qui propulse les prêtres au rang d’idoles pour les fidèles.

L’icône et sa manie dans les civilisations, l’iconomanie, est strictement de la sphère du sacré, peu importe la religiosité ou la laïcité de l’image. Car en fait, il s’agit de notre transposition émerveillée d’un monde idéal dans les contours de la représentation la plus méliorative des mirages, la plus laudative des rêveries, des illusions humaines. L’icône outrepasse donc de loin le strict champ de la graphie et par ses multiplicités protéiformes, étant tout aussi bien physique incarnée dans des personnages réels, institutionnelle corsée dans des structures de référence, car c’est avant tout une question de perception mentale, de romance collective, d’affect socioculturel et de manifestation du transcendant naturellement inaccessible au commun et donc auquel les mases adhèrent par manière de participation symbolique... Les icônes de la société sont en fait des symboles. Ah ! Les symboles ! J’ai personnellement toujours été fasciné par l’étude de ces indices-repères que sont les signes et les symboles qui renvoient ou sont censés renvoyer à une substance autre qu’eux et auxquels j’ai déjà consacré bien des pages d’études inédites. Je tiens ici, pour faire court, à signaler que signes et symboles se définissent et se distinguent par leur contenance respectivement pleine et vide. Le signe, parce qu’il émane du réel, est une présentation du substratum de l’être qu’il manifeste ; tandis que le symbole est une représentation, un artifice imprimé par des définisseurs à une présence qu’ils prétendent exister. Naturalité du signe versus l’artificialité du symbole… Dialectique du vide sémiotique et du plein symbolique qui en dit long sur la nature manipulée-manipulante du symbole et de ses prétendus renvois ! Graphiques ou vivants, l’icône est un symbole représentatif des vœux de son façonneur. Et parce qu’elle est symbole, l’icône, toute icône est message façonné pour exprimer la vision et asseoir les intérêts de son producteur. Car sauf en matière mystique où l’ubiquité divine transmet vie au symbole, celui-ci n’est jamais que l’essence vide, la présence absente de ce qu’il représente, la vacuité même de l’être symbolisé.

Et, dans le rapport ludique des communications de masse avec les émotions populacières, les médias sont tous iconofères c’est-à-dire porteurs d’icônes sans en avoir l’air.

Qui nous sauvera de la létalité du culte corrompu des icônes de toutes sortes qui défilent au rythme des coryphées ploutocrates qui gouvernent la marche funèbre socio-économiquement orchestré par quelques voyous qui font travailler tous et profitent de tous ? Qui fera tomber les manipulateurs des émotions de masse, véritables agents pathogènes macroscopiques des médias ?

Nous vivons, hélas, l’heure de la société des icônes où les breloques de la consommation et du loisir bête et facile constituent une véritable chape de plomb sur l’esprit. Dans ce contexte culturel où l’attraction des clichés et des images fige dans leur pesanteur jusqu’à l’essence de l’humanité, le changement ne peut venir que du relèvement de la culture pour résorber cette horizontalité grivoise qui ne connaît que la posture des esclaves idolâtrant les reflets de la société du mensonge. En droguant le peuple par le narcotique des icônes où il croit vivre la vie de ses idoles, le règne du mensonge risque d’avoir très, très longue vie. Car désormais, l’ordre du monde va selon les diktats de la société abominable qui fait du travail, non seulement un moyen d’embringuer les esprits pour les priver de vie propre, de culture et de recul par rapport au fonctionnement social, mais encore, par la dictature du marché de l’emploi, les crapules qui nous dirigent peuvent parler de « bon métier » pour évoquer l’utilitarisme social et la récupération idéologique de toute profession sinon sa marginalisation.

Dans leur manie de produire des icônes, les maîtres de la société ont fait du monde, une véritable ligne d’iconolâtres tels des ombres hagardes enchaînées les unes aux autres par la chaîne de l’idéologie marchande consumériste, faisant génuflexion devant leurs icônes-idoles, prêtant à leur propre détriment, une crédibilité factice aux illusions d’humanité de nos sociétés inhumaines, sans autre valeur que l’argent et ses excès.

L’icône peut être aussi bien un leader-modèle archétype des « valeurs sociales », un poste administratif, une fonction sociale, qu’une institution. L’académie française, la présidence de la publique, Harvard ou la Sorbonne sont des icônes au même titre qu’un chanteur de rock, ou un top modèle adulé… Bref, l’icône est en soi une effigie, un référent d’identité pour les iconolâtres que sont les majorités des membres de la société. L’icône est toujours intervention de l’institution sociale pour asservir, désidentifier et rendre dépendants les individus ; c’est le masque, la substance fausse du non être des valeurs sociales, qu’elle cache en les postulant artificiellement par des surenchères de toutes sortes. L’icône est le voile de l’abîme axiologique d’une société qui par elle, accoutre ses vides et se ment à elle-même comme elle ment à ses membres. L’icône constitue l’instrument moulage des consciences qu’elle prédispose, prépare pour le réflexe attendu de lui.

Les icônes de la société sont la tour incarnée des manques d’être du système social de mensonge et de paraître. Tour, toutefois bien réelle, où résident les hommes-reflets, choses anthropomorphes vivant par délégation d’existence dans une société qui dissimule, derrière ses icônes, ses vides béants, dévorants, son cruel abîme goulu d’inhumanité.

Jusqu’à une époque encore récente, seuls les autocrates de droite ou de gauche exhibaient leur icône personnelle dans un geste de narcissisme dirigeant. Leur manière était claire, la portée de l’image se limitait puérilement à la personne du dictateur et à son régime… Cette icône ne survivait pas généralement au dit chef et à son règne. Mais aujourd’hui, l’icône est devenu une sorte d’instance de motivation à la consommation compulsive. Et elle vient de n’importe quel individu propulsé par les médias. Ainsi, Paris Hilton qui n’a aucun talent même ordinaire comme plusieurs stars nullardes qui polluent la société par les médias, a été métamorphosée en icône pour une génération de voyeurs. Et, le quidam d’à côté ayant participé à de la téléréalité, peut, s’il convient aux critères des prêtres du marché, entrer au panthéon vivant des icônes auxquelles les gens offrent leur culte primitif.

Le monde est un abysse flottant du paraître où l’imbrication ludique des éléments de l’illusionnisme social n’en finit pas de convaincre ses figurants pantois, ses marionnettes, qu’ils sont maître du jeu. Et l’individu, dans l’abyssale illusion qui l’emporte, collabore à ses dépens pour orchestrer la mascarade où le système social n’en finit pas de dénaturer l’homme sur la scène des pantins, la montagne invisible de l’effacement.

Et sur ce constat si triste et si vrai, mon vœu qui est celui de tous les sublimes voyous ayant rejeté l’abominable décence des maîtres et des esclavagistes, vœu à la fois altièrement subversif et fièrement sain :

Que se lèvent les iconoclastes du chambardement et que par eux, vienne le pur, le sain désordre véridique et implosif qu’ils jetteront dans le désordre mou et menteur de l’ordre social malsain, grivoisement mangeur d’homme !

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
 
 
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