La littérature du pouvoir

Le fétichisme ne put jamais être exempt d’une narration qui l’habilla des pieds jusqu’à la tête, mais l’image était l’élément central qui le définissait. Avec le mythe cette hiérarchie s’est intervertit. Le discours oral était le centre et les images dérivaient de lui.

Beaucoup plus tard l’écriture rompit la forme circulaire et éternelle du mythe et créa la perception linéaire de l’histoire, marquée par un début et une fin et construite sur d’infinies singularités. Dans la Bible, comme dans beaucoup d’autres écrits sacrés, le début et la fin des temps sont dramatiques. A la différence du mythe, la création et la destruction ne se répètent pas. Le Dieu ou les dieux qui vainquirent dans le néolithique choisirent la parole et maudirent les images. Mais les images revinrent, de quelque façon, avec le fétichisme ou avec l’iconolâtrie catholique et des religions périphériques. Au XXe siècle, le fétichisme laïc connut un retour spectaculaire, mais le recours au mythe ne céda pas son espace central. Au contraire, les discours sur le pouvoir de l’image sont narrations qui créent et recréent la nouvelle réalité.

La classe politique dominante et la classe financière sont éduquées dans les universités où le discours constitue l’alpha et l’oméga. Seuls les consommateurs des classes manufacturières qui, à de rares occasions accèdent à des cercles de pouvoir, sont les plus exposés à la logique de l’image, à la publicité. Mais comme la publicité et la propagande sont des résultats d’une culture lettrée, d’une critique et d’une technique de production, c’est la parole qui gouverne. Encore sur les affiches et dans les commerciaux avec des images muettes, c’est la référence à une histoire déjà connue qui donne sens et signification au chaos fétichiste. Signifier que X est meilleur que ses concurrents, son sens est le même pour tous : continuer de consommer, désodorisants, autos ou présidents. L’image d’un bombardement fait allusion à une guerre. Cette image nous l’appelons “fait” et cette guerre nous l’appelons “réalité”. Mais cette image tire signification d’un fait grâce à la narration d’un journaliste et, dans un cadre plus grand, son sens est de justifier ou de condamner ou de cacher une action politique.

Lorsqu’une chaîne comme Fox News répéta sans arrêt les arguments du gouvernement de Georges Bush pour envahir l’Irak, une écrasante majorité de la population des États-Unis crut à la véracité de ces arguments et la guerre se fit réalité. Lorsque la narration ne put être soutenue, non seulement par les faits mais par une contre-narration appuyée par ces mêmes faits et un croissant pouvoir contestataire, le gouvernement modifia sa “narrature” afin de suturer la fracture antérieure. Tant qu’il n’y a pas reconnaissance pleine d’une erreur, l’erreur n’existe pas. Et afin que cela n’arrive pas, le mieux est de réaliser des reconnaissances partielles, de petits échecs comme façon de négocier la vraisemblance de la nouvelle “narrature”. Lorsque Don Quichotte est le roi, les méchants géants sont détruits par ses canons et le délirant Sancho Panza proteste qu’il n’y a pas de géants morts sinon des meuniers mis en pièces entre leurs décombres, cela est neutralisé par la verborragie réaliste et responsable de Don Quichotte. Neutralisé, dans le meilleur des cas.

Le pouvoir secret de la parole, du discours hégémonique, réside dans le fait de déclarer l’importance incorruptible des faits. Mais ce ne sont pas les faits qui construisent les faits : ce sont les paroles. Quoique les images – substituts des faits – sont soignées jusque dans leurs détails les plus minimes, ce n’est rien à côté du pouvoir de la “narrature”.

Les cérémonies d’honneur ne prennent pas leur pouvoir des images mais parce qu’elles confirment, à travers un petit chapitre du grand roman, la narration centrale. Peu importe si ce “soldat inconnu” mourut pour la liberté d’un peuple ou au service d’une dictature de bananes ou d’un empire agresseur. Ce qui importe c’est l’habileté littéraire du pouvoir afin d’intégrer ce soldat à sa propre fiction. Non seulement afin d’écrire et de confirmer une histoire mais, surtout, afin de consolider un présent et un futur convenables où il y ait plus de soldats inconnus désireux de donner leur vie pour la même narrature, en même temps que toute critique possible ou questionnement envers le pouvoir deviennent immoraux.

La répétée phrase “une image vaut mille mots” est un autre masque recyclé de la narrature idéo-lexique. Les faits, les ordres politiques nationaux et mondiaux se maintiennent non par les images qui peuvent être favorables ou non aux principaux pouvoirs mais par ce que l’on dit de ces images. Si nous voyons, lisons et écoutons les mass médias du monde, nous pouvons observer que les images de l’oppression et de la guerre, mêmes les plus cruelles, peuvent susciter l’indignation de beaucoup de gens mais sont absorbées rapidement, neutralisées par la narrature idéo-lexique comme moyen de justification ou convertissant une invasion et un massacre en un pur acte de défense en faveur de la paix. Lorsque les États-Unis envahirent l’Irak faisant valoir des raisons qui, par la suite, se révélèrent fausses, beaucoup de journaux publièrent des images d’enfants morts déchiquetés par les bombardements. Mais rien ou presque rien n’importa de ces images. La même chose arriva dans quelqu’autre conflit mondial lorsque s’affronta une grande armée à une armée irrégulière ou à la population civile. Peu importe de quel côté sont la raison et la justice. Le véritable champ de bataille est le champ dialectique et, surtout, le narratif. Toute la violence naît ou se légalise là. Au pouvoir en place non plus n’importe la dialectique en elle-même, la logique du discours qui justifie une action militaire déterminée, mais la verbalisation fractionnée et répétée d’une vérité construite pour l’occasion. “ L’objectif de nos attaques n’est pas Y mais X. Mais dans l’attaque contre X moururent des centaines, des milliers de Y. L’objectif était X. Les photos des innocents Y et des agonisants n’importent pas, car la verbalisation de la réalité est plus forte : l’objectif était X, un objectif noble, justifiable, la vérité. L’objectif était X point final.

Au début de l’année 2009, l’armée israélienne bombarda deux abris de l’ONU. La première fois le gouvernement déclara qu’il s’agissait d’une erreur tragique, comme dans tant d’autres occasions. Les bons peuvent se tromper, les mauvais non : ils sont plus effectifs. A la suite du second bombardement, le secrétaire général des Nations Unis a dit à la Radio Publique des États-Unis : “ We demand a full explanation “ (16 janvier 2009). Les nations du monde exigent une narrature complète, de meilleure qualité littéraire.

Quelque soit la réponse, si elle est complète – a full explanation – elle sera suffisante. Dans n’importe quel cas elle sera photocopiée – copy and paste - pour ceux qui appuient une mesure de force et critiquée par ceux qui s’y opposent. Mais la critique, la littérature subversive, n’aura pas d’effets – au moins dans l’immédiat – dans la réalité. Parce que l’image, le fait, sont totalement subordonnés au narratif du pouvoir, génie sans pareil de la littérature politique.

L’auteur (de la littérature politique) est l’autorité ; l’auteur est le pouvoir. Comme Dieu, le pouvoir crée son monde à partir du verbe. Et le détruit lorsque le monde ne suit pas sa parole.

Jorge Majfud Université Lincoln

Traduit de l’espagnol par : Pierre Trottier
Trois-Rivières, Québec, Canada, Août 2009


 
 
 
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