Mariage Orfi : Entre envie de liberté et soumission aux contraintes sociales...

M’hamed et Marwa s’aiment.. Sept années déjà ! Lui, est chômeur. Elle, travaille comme secrétaire dans une clinique à Garden City. Ils s’adorent. Et rêvent de se marier, de fonder un foyer et d’avoir beaucoup d’enfants : Une fille qu’ils prénommeront Shadia et deux garçons, Ahmed et Mamdouh. Mais voilà que leur désir de s’unir devant Dieu et Ses serviteurs relève de l’ordre de l’impossible. La réalité financière du couple semble être un véritable obstacle à leur bonheur. Combien de temps continueront-ils à se regarder dans le fond des yeux et à réprimer leur désir l’un pour l’autre ? Que faire ? Se remettre à la fatalité et attendre ?

Non ! L’amour est plus fort. Car nos deux tourtereaux ont décidé d’un commun accord de contourner l’obstacle en se mariant dans le secret le plus total. C’est officiel, ils se marieront orfi ! Ils achèteront les formulaires dans la papeterie de Midan El Tahrir (centre ville). M’hamed demandera à ses deux amis de servir de témoins. Ne se sont-ils pas eux-même mariés orfi ? Grâce à ce bout de papier et aux deux amis, M’hamed et Marwa pourront enfin se voir dans l’intimité au coeur du jardin interdit. A l’insu de tout le monde. Malgré l’absence de la bénédiction de Dieu.

Une pratique clandestine, à l’insu des parents...

M’hamed. Marwa. Shirine. Nabil. Nouri. Catherine. Ahlam. Madiha et bien d’autres se sont mariés Orfi.. Combien sont-ils/elles à recourir à ce type de mariage qui semble prendre de l’ampleur dans la société égyptienne ? Difficile à évaluer car ce type d’union qui équivaut à un mariage symbolique n’a pas de reconnaissance légale puisqu’il est célébré ni par un membre de la communauté religieuse ni par un représentant de l’autorité publique. Et à l’insu des parents ! « Il suffit de signer ce document devant deux témoins et un avocat, déclare Shirine qui a expérimenté ce type de mariage. « Et s’il est enregistré à l’état civil, en présence des deux époux dans les quinze jours de la signature, il devient officiel », poursuit-elle. Mais selon Ahlam, « beaucoup de femmes n’osent pas aller jusqu’au bout de la démarche car elles ont peur que les parents l’apprennent. Je sais que ce n’est pas en ma faveur mais je préfère garder mon mariage secret », finit-elle par avouer.

« Gawaz orfi ? (mariage orfi) s’exclame Catherine qui vient d’en finir avec cet Egyptien qu’elle a connu sur les bords de la Mer rouge lors de son premier voyage en Egypte, en 2004, « c’est un permis de baiser à l’égyptienne car il permet de louer une chambre d’hôtel sans difficulté. C’est aussi un moyen de soutirer de l’argent aux étrangères qui ont le malheur de tomber amoureuses d’un Egyptien. Je conseille à ces femmes qui se retrouvent dans cette situation de faire très attention car si le mariage est enregistré, il donne à l’homme tous les droits sur la femme qui doit payer cher pour retrouver sa liberté ».

Et selon Madiha qui vient de se faire larguer par son mec, « les femmes qui acceptent ce type d’union sont vraiment naïves. Au début, ils nous expliquent que c’est une solution temporaire en attendant le vrai mariage. Mais on finit par se rendre compte que c’est juste pour passer le temps. Car le jour J, ils vont épouser d’autres filles. J’ai perdu mon honneur. A présent, que vais-je devenir ? », demande-t-elle les yeux embués de larmes.

Mais qu’en pensent les hommes ? Et bien il faut dire que la question du mariage Orfi s’aborde plus facilement avec les femmes qu’avec les hommes pour qui ce sujet relève du domaine du tabou. Le seul qui a bien voulu s’exprimer sur cette question a tenu à mettre en évidence l’une des causes élémentaire qui poussent les couples à se marier dans le secret, à l’insu des parents. « Nous vivons dans une société qui vit une crise économique très aigüe et où le mariage coûte très cher, explique Nouri. Les parents des filles exigent beaucoup : el mahr (dot), appartement, meubles … Or, beaucoup de jeunes se retrouvent au chômage et même ceux qui travaillent ne peuvent pas faire face à toutes ces dépenses. Comment veux-tu faire pour gérer tes pulsions ? Orfi ! Et de plus en plus de jeunes hommes n’hésitent pas à y recourir du moment que ça ne les engage à rien ».

Une pratique qui concerne toutes classes sociales confondues …

Selon une étude réalisée en 2004 par le Centre national d’études sociologiques et criminologiques, plus de 14% des étudiant(e)s affirment avoir conclu un mariage Orfi. Cependant, cette pratique ne concerne pas que la catégorie estudiantine mais l’ensemble de la société égyptienne.

« Beaucoup d’hommes d’âge mûr mariés épousent une seconde voire une troisième femme dans le secret, affirme Nadira. Cela leur permet d’avoir à leur disposition autant de femmes qu’ils le souhaitent et le plus important, c’est qu’ils n’ont aucune obligation de prise en charge matérielle et financière envers ces femmes qui finalement ont le statut de concubines ».

Le mariage orfi semble également être pratiqué par les femmes veuves qui l’utilisent comme stratégie de contournement afin de ne pas perdre lé bénéfice de la pension de réversion.

Des témoignages soulignent l’existence de commissionnaires dont le rôle est de marier des jeunes femmes à des hommes riches des pays du Golfe moyennant rémunération. Ces unions généralement de courte durée semblent poser des problèmes à ces femmes qui très souvent sont « abandonnées » et se retrouvent seules, démunies et pour un bon nombre, enceintes d’enfants qui à leur naissance se retrouveront confrontés à un problème de reconnaissance légale et auront, par conséquent beaucoup de difficulté à s’inscrire à l’école, à obtenir un passeport, une pièce d’identité...

Selon Hala Abdel-Qader, présidente de l’Organisation du développement de la femme, il existerait en Egypte des centaines de milliers d’enfants issus du mariage Orfi. Il y aurait environ près de 14000 procès en paternité examinés par les tribunaux chaque année. Un nombre non négligeable concerne des enfants issus de cette union temporaire. C’est pour donner à ces enfants une reconnaissance officielle qu’un verdict de la Cour administrative a récemment obligé le ministère de l’Intérieur à délivrer un certificat de naissance aux mères d’enfants mariées à la orfi. Cette initiative a été saluée par les défenseures des droits des femmes qui voient dans cette mesure un moyen de mettre fin au problème des enfants abandonnés qui se retrouvent à la rue sans identité. Soad Saleh, professeure de Chari’a à l’université El Azhar ne partage pas cet avis. Car de son point de vue, « ce verdict va encourager le mariage orfi, qui n’est pas un phénomène sain ».

Des avis partagés...

Et bien évidemment dans une société ankylosée par un modèle moral contraignant qui définit les interdits en matière de relations entre les sexes et où les relations sexuelles ne sont légitimes que dans le cadre des liens du mariage qui est avant tout une affaire familiale, le mariage Orfi peut être interprété comme une stratégie de contournement des normes dominantes rigides.

Cependant, cette pratique ne semble pas faire l’unanimité. Et malgré le fait que les avis divergent, il semble important de noter que d’aucuns ne semblent approuver cette attitude individualiste qui échappe au contrôle familial et social revêtant ainsi un caractère essentiellement illicite. Afin de décourager ceux qui ont recours au mariagem Orfi Ibtissam Habib, députée au parlement égyptien a présenté un projet de loi dans lequel elle préconise une sanction sous forme d’amende de 1000 à 10.000 L.E. et un an de prison si le mariage n’est pas authentifié auprès d’un notaire. Cette disposition s’applique au couple, aux témoins et aux personnes qui rédigent le texte. Car « l’absence de sanction a incité beaucoup de personnes à jouer avec la loi. C’est pourquoi, le législateur doit fixer une peine sévère à l’encontre de ceux qui osent bafouer cette union sacrée », explique-t-elle.

De son côté, Cheikh Ezzedine, maazoun de profession (sceller les mariages religieux) désapprouve ce type de mariage pour son aspect illicite, clandestin et en contradiction avec la Shari’a. Du point de vue religieux, « les règles du mariage en Islam sont claires et simples : l’acceptation des deux époux, les témoins et la dot. Or, le mariage orfi ne rentre dans ce cadre. Ce qui se passe c’est qu’un jeune homme exploite l’ignorance d’une jeune fille pour que le couple puisse avoir des relations sexuelles. Cela s’appelle du concubinage et c’est interdit par l’Islam ».

Professeur Amr Khaled est de cet avis. Dans sa réponse à Nourelhouda sur le site « Fi Sabil Allah » il explique que « les Oulémas considèrent le mariage orfi illicite car il ne remplit pas toutes les conditions du mariage. Il n’y a ni publication ni témoin digne de foi ni le consentement des parents, écrit-il. Puis il poursuit, « la fille qui acceptera de se donner gratuitement ne trouvera pas d’époux par la suite. Pourquoi le jeune homme en arrive à cette malheureuse issue alors que la fille l’aime ? Si ce garçon est mauvais, il a voulu prendre son plaisir et c’est fait. Et toi ma fille, tu t’es humiliée. S’il est bon et qu’il la laisse car il ne peut pas épouser une fille qui s’est donnée gratuitement à lui, tu t’es alors donnée pour peu ma fille ».

Dans la grande majorité des discours, le mariage orfi est essentiellement appréhendé comme un moyen de domination des hommes sur les femmes, d’une part et « une humiliation » faite au sexe féminin, d’autre part. Les raisons qui incitent à recourir à cette pratique sont très souvent passées sous silence. De plus, n’est-il pas grand temps de sortir de cette conception qui conçoit les femmes comme les victimes des hommes ? Ne sont-elles pas également responsables de cette décision de s’unir dans le secret ? En tant qu’êtres humains ayant une « tête » et ainsi une liberté de pensée et d’action, n’ont-elles pas contribué librement à la décision de se marier ? Dans l’ombre ? Malgré les contraintes morales, sociales et les interdictions ? N’est-il pas important qu’elles assument leurs actes et qu’elles se positionnent en tant que sujets et non en tant qu’objets ?

N’est-il pas important et urgent dans le contexte actuel de repenser le mariage orfi de manière à enrayer ses conséquences « fâcheuses » notamment en matière de pension alimentaire, de parenté, de filiation, d’héritage... ? Dans l’intérêt et pour le bien des enfants !


 
 
 
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