A Corbeil-Essonnes, de la politique il ne reste qu’une ombre

L’élection de Serge Dassault à la mairie de Corbeil-Essones, en mars 2008, a été invalidée par le Conseil d’Etat estimant que les dons d’argent réalisés par Dassault constituaient des « faits [...] eu égard à l’écart de voix [170], de nature à altérer la sincérité du scrutin et à en vicier les résultats ». La nouvelle élection qui a résulté de cette invalidation révèle une sorte d’absence d’effet-sanction. Le candidat adoubé à la succession du marchand d’armes, comme l’UMP qui n’a cessé de s’incliner devant le milliardaire et "sa danseuse", s’en tirent sans plus de casse qu’en 2008, pendant que la presse daube sur la leçon morale prétendument infligée par les électeurs à l’occasion de ce premier tour de la municipale de 2009.

Quelles conséquences électorales peut-on envisager quand les citoyens sont confrontés à une offre politique libérale par l’ensemble des grands partis, et à une corruption qu’ils jugent possiblement endémique ?

Les menées corruptrices de Dassault à Corbeil-Essonnes ont été sanctionnées, en grandes pompes pourrait-on dire, au point que son camp l’a copieusement enfoncé, à l’image de l’Express qui le traitait de « monarque absolu" [1].

Contre toute attente, son remplaçant, le 27 septembre 2009, fait un score important, au 1er tour des municipales qui ont suivi l’invalidation du fraudeur, même si la presse et le PAF semblent voir un vote "moral".

Tout le monde savait, pourtant. Toute la France a suivi l’ « affaire Dassault » relayée de manière conséquente par les différents médias, d’autant qu’elle venait après un passif tout attribuable à l’autocratie de l’avionneur UMP. Et les mieux informés se trouvaient sans doute à Corbeil. Corbeil qui subit encore les conséquences du gaspillage et de l’hubris du marchand de matériel militaire.

Le score de l’UMP en 2009, même un peu à la baisse par rapport à 2008, ne reflète absolument pas le couperet et la rupture bruyante d’une gestion catastrophique par la faute d’un homme, Dassault.

Comment se fait-il que le candidat « Dassault », et l’UMP à travers lui, parviennent tout de même à réunir les trois quarts des voix qu’ils avaient obtenues avant la révélation et la condamnation indiscutable du député marchand d’armes ?...Comment se fait-il que la droite conserve peu ou prou ses suffrages, si on aditionne Bechter et Fritz, ancien adjoint de Dassault ?

A l’évidence, la corruption de Dassault n’a pas joué le rôle qu’on attendait, celui d’épurateur asséchant brutalement les voix de ceux liés à lui et à ses idées.

Les électeurs ont clairement jugé marginale et ponctuelle la condamnation du marchand d’armes.

Pourquoi ?

En suivant la piste politique, il faut bien se rendre à l’évidence. L’UMP propose sans surprise un programme délibérement libéral, à l’échelon local comme national. Malgré des démarquages locaux, le PS, le PCF et les Verts forment une triplette trop identifiée « marchande », à la suite de nombreuses années de gestion libérale dissimulée du pays.

Ensemble, ces partis ont favorisé (PS) ou laissé se dérouler (PCF, Verts)la mise en concurrence de tout et de tous, par l’établissement au rang de dogme d’un principe actif depuis des dizaines d’années mais réellement nommé par l’UE : la subsidiarité. Autre nom de l’obligatoire prééminence du privé, localement et nationalement.

Qui n’a pas vu cette soumission au moins d’Etat, au tout privé, détourner, pervertir, écraser les politiques d’intérêt général ? Qui n’en a pas tiré les conséquences en forme de bonnets blancs et blancs bonnets à l’échelon national ou local, pour politiquement incorrectes qu’elles soient ?....

Cependant, les Corbeil-Essonnois ont inventé une nouvelle forme d’humour : l’humour électoral. Loin de rejeter les miasmes de la corruption en s’écartant des partis traditionnels, ils ont persévéré en grande partie dans le vote politique classique des dernières décennies. Ce même vote qui les oblige à choisir entre un libéral et un libéral honteux. Une manière d’ironie sans doute, pour signifier aux politiques qu’ils refusent, tout simplement, de jouer les chevaliers blancs dans un jeu fondamentalement truqué.

On vote donc « normalement ».

Dans ce cas de figure, autant choisir le libéral "canal historique". Créature ou pas. Dans la famille libéral on demande l’original. On fesse, au passage, les pleureurs qui jouent une partition indignée à la table de roulette trafiquée depuis trente ans.

L’impasse idéologique n’est cependant pas le seul élément que les résultats de ce vote mettent en avant. L’accomodation à la corruption visible ou diffusant en secret dans la ville, paraît être également de mise.

Il semble qu’une bonne partie des citoyens ne juge plus la liberté de vote essentielle, ni son indépendance par rapport aux pressions financières déterminante. Les pratiques de Dassault, son pouvoir jamais pondéré à l’UMP ou son soutien provocant affiché au candidat 2009, n’affectent que peu le vote pour son protégé. En 2009 celui-ci fait 30,76% des voix, avec contre lui un dissident qui obtient 9,64% des suffrages. Dassault, candidat unique à droite en 2008 avait fait 41% au second tour, soit l’équivalent.

Seule l’idée d’une corruption généralisée peut amener à cette relative indifférence face à des actes de corruption identifiés, avérés. L’idée d’une corruption globalement inévitable et universelle. La conviction que les élus, qu’ils s’appellent Dassault ou Lambda, ne sont pas investis et n’agissent pas sans corruption corrélative. La corruption inséparable d’eux comme l’eau des poissons. Cette conception fataliste, passive, est évidemment la porte ouverte à de nouvelles corruptions. Pourquoi ne pas profiter d’une situation qui est de toute façon globalement faussée ?

Le sens critique et la notion d’intérêt général paraissent inutiles voire nuisibles pour l’adaptation à un univers baigné de corruption. Il faut se concentrer sur son intérêt et choisir le camp de son intérêt, en le faisant savoir pour tirer quelques récompenses de ce même camp. Voilà le comportement logique où mène l’idée d’une corruption endémique, indépassable.

A ce stade, consciemment ou non, la corruption est perçue comme universelle. Les votants voient un monde corrompu. la corruption n’est même plus un paramètre. Elle s’est fondu dans le paysage. On la rencontre à chaque activité sociale. Obtenir un emploi, une aide, une promotion, un logement ou une école passe par le bakchich, symbolique (renvoi d’ascenseur, flatterie, articles...) ou pratique (dessous de table, service, don de sa personne...), mais partout présent.

Face à une citoyenneté qui pourrait sombrer sous les coups du Marché et de cette même corruption, les politiques ne semblent pas prêts à changer la donne libérale en cours. Tout-marché, dérégulation totale tiennent la corde, le dernier G20 et ses pansements pour jambes de bois n’inversant nullement la tendance. Et pour un Dassault, combien passent au travers, car où sont les hommes et les textes pour décourager réellement un élu tenté par la corruption. Certainement pas dans le relèvement des sommes en deça desquelles on peut traiter des Marchés Publics de gré à gré à 20000€, comme l’a fait Sarkozy de Nagy-Bocsa en fin 2008.

A l’ordre du jour des prochaines élections du côté citoyen du monde, ce pourrait être une nouvelle politique qui émergerait, peut-être plus vite qu’on ne le pense. Une politique de république bananière. Une politique privée d’exceptionnel, à la mesure d’élus faillis, englués dans le Marché et la vénalité, pour des électeurs totalement désenchantés, du moins ceux qui continueront à jouer le jeu. Gageons qu’ils seront, eux, exceptionnels.

Dans un monde dont le sang n’était pas comptabilisable en espèces sonnantes et trébuchantes, la politique représentait une des dernières activités pouvant mobiliser les citoyens pour autre chose que leur intérêt bien compris Elle figurait un lieu symbolique où les citoyens se percevaient avec les autres, forcément avec les autres, dans un destin qui, pour être individuel, n’en demeurait pas moins nécessairement collectif. On peut craindre que Corbeil et de plus importantes élections ne marquent le commencement de la fin pour cette politique-là, déjà bien secouée par les élections des représentants au Parlement européen.


Notes

[1] Corbeil-Essonnes, Dassault-ville depuis 15 ans Par Catherine Gouëset, publié le 24/09/2009


 
 
 
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