Littérature : Violence létale, poésie et spiritualité…

Il faut aimer spirituellement Dieu au point de haïr tout hiératisme et toutes religions officielles structurellement représentées. Il faut pratiquer la violence vitale du spirituel au point de marginaliser et de démanteler la violence létale des religions sociales. Car la spiritualité est accaparement pratique du sens transcendant dans cette immanence particulière, cette théophanie vivante qu’est l’homme.CLM

Disons-le d’emblée, il existe deux types de violence : la vitale et la létale. La létale est ce qui est couramment dénoncé comme agressive et que quasiment tous accusent d’inhumanité. C’est la brutalité avérée contre l’humain que la raison dénonce même si les pulsions ne manquent jamais de l’engendrer. La violence vitale, quant à elle, se retrouve dans toutes les luttes de la vie contre la mort. Le vivant ne porte vie que par son combat violent contre les forces de la mort qu’il arrive à différer en en obtenant comme un sursis contre les forces entropiques. C’est donc un renvoi provisoirement victorieux de la vie sur l’entropie meurtrière qui la guette dès son apparition au stade organique. À l’échelle de l’homme, en dehors de la bataille organique que nous menons contre la mort, deux formes ponctuent particulièrement notre refus du sort corporel :

1) La spiritualité, transcendance effective et mystique de l’esprit se reconnaissant hypostase appelée à l’éternité.

2) L’art, transcendance imaginaire par la création humaine objectant les murs oppressants de la réalité, qui, pourtant, en arrive à engendrer la violence létale en certaines circonstances.

C’est à ce deuxième mode de transcendance violente censément vitale de l’homme que nous allons surtout nous référer dans ce bref survol tout en y discernant les incursions mystiques d’un spirituel déformé.

L’art est espace d’une violence qui prend forme d’objection de la réalité, violence vitale en tant qu’elle célèbre la vie par l’imaginaire et la rêverie au mépris du réel qui - trop collé aux choses et faits qu’il doit gérer, et justement trop gestionnaire, tue les élans vitaux de jouissance, d’extase et d’affirmation du Bien suprême - trop plongé qu’il est dans les exigences de la réalité. (Car la réalité humaine est un composé de réel proprement dit et de rêve). Et pourtant, dans cette révolte contre le réel et son rigide voire frigide monde de la gestion froide, nous rencontrons hélas, souvent tel en un barbelé, les harpons déchirants d’une létalité inattendue. J’ai choisi - moi qui conspue autant l’angélisme des masses que celui des élites, de faire abstraction de cet art populaire qu’est le cinéma hollywoodien où la violence létale presque omniprésente, est avant tout, flatterie, que dis-je, immonde flagornerie populiste du goût populacier des cohues incultes par des cinéastes - d’évoquer brièvement en guise d’intertextes, deux cas relevant de la tradition et de la littérature universelle que sont respectivement le livre de Genèse dans la Bible et les Fleurs du mal.

Voici l’art sanglant de Lémec, dans Genèse 4 - versets 23 et 24 , qui célèbre narcissiquement sa vaillance en Don Quichotte de la tuerie et sa malédiction acceptée :

« Femmes de Lémec, écoutez ma parole ! J’ai tué un homme pour ma blessure, Et un jeune homme pour ma meurtrissure

Caïn sera vengé sept fois, Et Lémec soixante-dix-sept fois ».

Quant à la poésie sanguinaire de Baudelaire qui, au Vin de l’assassin dans les Fleurs du mal, proclame l’ivresse meurtrière où le sang versé prend allure d’idéal et de jouissance presque orgastique, sorte d’envolée poético-chansonnière abréactive qui fascine et emporte le criminel, lequel ne perd néanmoins guère de vue sa propre damnation :

« Ma femme est morte, je suis libre !(…)

Je l’ai jetée au fond d’un puits, (…)

Et j’ai même poussé sur elle

Tous les pavés de la margelle…(…)

Le chariot aux lourdes roues

Chargé de pierres et de boues,

Le wagon enragé peut bien

Écraser ma tête coupable

Ou me couper par le milieu, ».

Deux cas de nihilisme accédant à une jouissance thanatophile par la magnification de la violence. La cruauté du meurtre originaire, celui du frère, celui qui s’imprime sur le visage à jamais maudit de Caïn, s’est muée en danse létale jouissive où le macabre enchante et fait chanter… Remarquez que nous n’envisageons pas dans ce texte tout bref, la violence militaire magnifiée dans toutes les cultures à travers les épopées réelles comme celle de Gilgamesh ou mystique telle dans la Bhagavad Gita ; ou encore l’aphorisme blasphématoire comme chez Nietzsche avec son Zarathoustra qui soutient que « la guerre a fait plus de bien que la foi et la charité ». Il ne faut pas oublier non plus les exactions criminelles des religions avec leur guerre sainte, leur terrorisme divers et multiple contre les esprits, leur esclavagisation des fidèles, puisque le pire esclavage demeure celui de la religion où quelques crapules érigées en guides et prêtres, fort de leur hiératisme, programment les hommes pour leur propre fin macabre de dominateurs. Un homme programmé pour croire qu’il obtempère à la volonté de Dieu alors que ce sont les prêtres, mollahs ou rabbins qui le manipulent, se flagelle lui-même en tant qu’il tremble devant l’ubiquité divine qui le punirait en cas de sédition. C’est à peu près ainsi que les systèmes sociaux se sont toujours associés à ce que j’appellerais le religieux-type, la religion sociale nécessairement idéologique. Pour revenir à l’épique, dont le champ est surtout militaire, nous savons qu’il magnifie le sang et baigne dans le sang par nature. En fait, le militarisme, espace paroxystique de l’épopée, relève autant de l’instinct primaire des conquérants que du droit d’autodéfense des menacés et des conquis. Qu’est-ce que le militarisme, sinon l’art de transformer le meurtre, la prédation, la déprédation et la destruction en vertus médaillées de gloire par la stratégie guerrière !

Pour revenir à la violence létale, elle est toujours marque sordide d’un esprit morbide en quête de catharsis dénaturée. Pure pathologie de désespérés. Comme par un acte ludique malsain d’affirmation de soi et d’extinction d’autrui, la conscience létale et sa sensibilité meurtrière brandit le poète en orateur du mal. Mal d’être, réceptacle patibulaire du mal-être social, dégénérescence ontologique où le rapport à l’être et à soi s’écrase sur le mur blanc et morne du vide, la violence létale en poésie nous met en garde contre nous-mêmes, contre ce thanatos aussi fort en nous que l’éros, nous entraînant à acquiescer jusqu’à la malédiction comme une sorte de désir masochiste d’autodestruction étrangement jouissive et qui semble prolonger le « traumatisme de la naissance » désigné par Otto Rank. L’homme ici évoqué est l’errant de Kafka chez qui tout est un syndrome d’errance tel qu’en parle Kierkegaard à sa première sphère de l’existence dans le « Concept d’Angoisse » où Faust, le Juif errant et Don Juan se partagent le terrible échiquier de l’égarement, cette perte de soi, véritable déperdition ontologique d’une humanité qui s’écoule à l’estuaire de l’absurde sur la route sans horizon du nihilisme.

Je dis que l’Homme, tout Homme, est potentiellement un meurtrier qui menace sa vie, son espèce et qui doit prendre conscience de ce statut obscur pour le canaliser par les forces mentales du Bien dans la violence d’être et de libération contre les néants subtils de la vie tant naturelle que sociale…

À affirmer le Bien, à l’appeler de nos vœux dans chaque acte conscient, peut-être arriverons-nous à atteindre l’autre rive bachique où guinchent nos rêves d’un ordre nouveau pleinement humain et spirituel…

En attendant, ne pas oublier que vu le vide moral et les singeries d’éthique qu’on y substitue, la réussite, la jouissance prédominant dans notre société post moderne avec ses paradis postiches, ses retours fallacieux à l’homme et à la nature au moment où ils sont mis à mort, il est certain que le délire de liberté totale et les dents du mal-être individuel porteront les hommes de plus en plus vers le mépris des principes les plus sacrés, fut-il celui du respect de la vie. Qu’est-ce que le meurtre sinon qu’un suicide symbolique projeté sur le ressemblant ?

Efforçons-nous d’assumer l’Amour comme le sommet qu’il est déjà, d’ailleurs, des passions existentielles et forces de vie où il supplante la vie et la liberté. Car la passion de vivre, comme j’aime à le signaler, nous porte à tout faire sauf qu’elle nous semble dérisoire face à la liberté, au point que l’opprimé ose braver l’arme de l’oppresseur, mettre sa vie en risque pour affirmer son humanité, sa dignité d’homme libre. Et, dans cette passion combative de la liberté, le plus pugnace des guerriers rend les armes de la solitude libertaire pour rencontrer l’autre et accueillir les doux liens de l’amour, ce débordement si fort et si fusionnel qui comble ses désirs…. Amour dont l’entéléchie suprême est en Christ qui fait de l’Amour de l’Humanité, une force de Résurrection et de Vie au-delà de la mort et du calvaire de ce monde.

Aimer la spiritualité vraie, ce schème de la juste et ontologique violence de l’accomplissement plural de l’homme, au point de haïr les religions instituées sociales, telle est la mission de tout esprit équilibré.

Et pour clore provisoirement ce propos, je dirai que la violence vitale est toute action d’élévation de l’homme dans envers et contre un monde qui tend à l’annihiler le réifier. Depuis l’action spirituelle contre l’aliénation métaphysique jusqu’à l’action du militant de la justice sociale qui, par les armes et armures de la juste révolte, exige la dignité de l’homme.

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
 
 
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