France-Telecom : un syndicaliste lâche des vérités en plein Mots Croisés

L’analyse de Jean-Paul Portello, représentant de Sud à France-Télécom, a largement débordé l’enfumage général qui tient lieu de feuille de route à Mots Croisés, émission « débat » de France2.

Tentative de restitution de la fermeture annoncée d’un débat par un panel choisi de protagonistes, et de sa brutale ouverture par un Portello pratiquant à vif.

Dans le ronron désinformant alimenté par les débats télévisuels, un coup de canon a retenti le 5 octobre 2009, durant le débat consacré par l’émission Mots Croisés à l’entreprise France Telecom.

Calvi, l’animateur, avait pourtant tout préparé, comme d’habitude. Sur le plateau, l’œil cherchait en vain un représentant de la gauche véritable, un citoyen ou un associatif.

On ronronnait entre soi. Un éminent du Medef engoncé dans sa veste souriait benoitement. « Ô combien de louches de caviars, combien de notes de frais faramineuses sont parties joyeuses dans cet estomac gonflé », gémissait le pauvre vêtement craquant de toutes ses coutures.

La gauche, « responsable », celle que vanta Hollande des années durant à ceux qui osaient trouver quelque pertinence à la dénonciation des traîtrises du PS au gouvernement, était représentée par Benoit Hamon. Un jeune nez au vent, portant bien le costume, le verbe sonore mais toujours dans les clous des débats réglés et du Marché.

Jacques Le Goff, universitaire cantonné dans sa dénonciation du management, incarnait le Savoir utilisé.

Xavier Darcos, le soldat du marché, était assis aux côtés de M. Medef, une lame de sourire entre les dents. Il encourageait les fables huilées de la créature des grandes fortunes en opinant avec toute la gravité qui sied à un de nouveau ministre.

Au-delà des postures, on attendit en vain de lui un aveux sur la nature tératogène du "système FT", de cette logique économique que l’on meurt à enrichir.

Sa réponse à Portello, qui livrait une analyse-témoignage proprement saisissante, en mémoire de 24 salariés morts au champ du travail, resta dans la déploration. Il ne prit, par la suite, pas la moindre décision, ne fit même pas une proposition de fond pour en finir avec cette tragédie quotidienne d’un travail assassin.

On le sentit, par contre, bouillir intérieurement devant ce syndicaliste qui osait comme on en avait perdu l’habitude, et larguait de la réalité, sans fard, sans pondération et sans déni sur les escarpins ministériels.

L’empêcheur de fabuler en rond, s’appelait Jean-Paul Portello. Représentant syndical de Sud à France Telecom. Son œil sombre annonçait la couleur avant même qu’il n’ouvre la bouche. Pas question de jouer la cinquième roue ou servir ces messieurs.

Un front inter-syndical réunissant des Portello et des Mathieu aurait sans doute une chance de relancer dans les rues la machine citoyenne, bloquée après deux démarrages puissants.

J’oubliais, il y avait Bernard Thibault, leader de la CGT. Thibault argumentant comme d’ordinaire. On le vit tout d’un coup compressé, presque effacé par le coup de gueule de Portello, en tous cas ramené à ce qu’il devenu depuis des années : un négociateur, un opposant borduré palabrant avec les loups pendant qu’ils dépècent le troupeau.

Car nous en sommes là, malgré les mines importantes et les discours "responsables" de tel ou tel dirigeant de centrale. Le consensus a quasiment anesthésié la direction de la CGT, comme il a soumis celle de FO, de la CFDT, de la FSU. Hier soir encore, il engluait le syndicaliste en plateau. Les chiffres et les analyses générales qu’il opposait aux appels consensuels lancés par le représentant du gouvernement et celui des exploiteurs perdaient couleur et force dés qu’elles tombaient dans l’atmosphère artificielle. Son discours se faisait systématiquement embarquer dans le ronron permanent.

Ronron de débats qui n’en sont pas, parce qu’il n’y a pas d’adversaires réels, assumés et par conséquent pas d’affrontement. In fine, pas de position victorieuse ni de décision qui l’emporte.

Arguments et contre-arguments se fondaient à Mots Croisés, comme toujours pour dessiner une « Politique-FM » incolore et anesthésiante. A n’en pas douter, le but profond de cette forme télévisuelle truquée.

Portello, représentant Sud-FT en duplex, tonna et les débatteurs en plateau se virent solarisés, rabougris, quasiment effacés.

« La rage", "on a la rage". Les mots sont sortis sur un plateau pétrifié. Keny Arkana, Jean-Paul Portello, même combat pour l’heure. L’imagination et le constat terrible se rejoignent grace à un unique fil rouge, l’humanité.

FT, c’est tout un système qui conduit à la mort. Cette mort qui a frappé déjà vingt-quatre fois.

La douleur de la perte et les souvenirs qui demeurent, la colère et la volonté, tout cela résonnait dans la voix tendue, vibrante de Portello.

France-Telecom, une mécanique de gain qui prime sur l’humain pousse les salariés à tout donner jusqu’au point de non-retour. Portello a rappelé là l’insupportable vérité de l’entreprise. Entreprise dont la gestion est orchestrée par Lombard, Lombard qui garde, contre toute raison, la confiance du gouvernement.

Lombard, désigné « serial killer » par Portello, assigne des objectifs inatteignables que la cohorte déshumanisée des managers a pour fonction d’imposer. Tache impossible plus contrainte maximale, les ingrédients du poison sont là.

L’environnement de travail, adapté, mélange coercition permanente et surveillance panoptique déployée en « dix formes de flicage différents », depuis l’appel-mystère ou la gestion électronique, en passant par le petit chef harceleur.

On est à 24 morts et à des dizaines de milliers de salariés qui ont perdu même le souvenir d’un travail épanouissant, formateur de compétences comme de dignités.

Cette vérité a franchi les barrières et surmonté les ombres hier, pour quelques minutes. Calvi ne pouvait l’endiguer, sauf à tomber le masque. L’opinion, on le sent bien, ne supporte plus les mensonges d’Etat confortant une économie à la dérive, si loin de l’humanité, infectée qu’elle est par le virus du profit.

La vérité a pénétré la mer des mirages. Elle a éclairé d’une lumière crue, décapante les acteurs du storytelling quotidien qu’on nous sert. Elle a montré qu’accepter la logique du système économique actuel et écouter ses supplétifs conduit à ruiner la vie de chacun et détruire le fondement même de notre vie en commun.


 
 
 
Forum lié à cet article

5 commentaires
  • Vu cette émission, et l’"encadré interactif" de Jean-Paul, enragé à juste titre par le geste de son collègue d’Annecy, et pourtant, on y vit bien à Annecy ??

    Y a pire ailleurs !?
    Fonctionnaires contre privé...
    Recherche et dev contre centres d’appel..

    Toujours mettre un coin dans la solidarité des salariés !!

    Le plateau TV tétanisé, c’est vrai...

    Lu ceux d’en face : un article de Kerdrel du Figaro, puant.
    Croyez-moi ou cherchez.

    Pour qui a pu connaitre DL depuis plus de 20 ans, il est ’missionné’,’objectivé’ et ’challengé’ pour faire du cash, coute que coute...en mettant les bonnes personnes aux bons endroits...

    S Richard est une erreur de casting, comme DL l’était pour succéder provisoirement à Breton propulsé au gouvernement.

    DL a perduré pour des raisons politiques ( Breton plutôt Chirac/Villepin retoqué en zorro à l’arrivée de Sarko), donc le pape de transition est resté..

    Il s’y est vu depuis, avec ses éminences grises, cost killer comme Wenes ou DRH retors comme Barberot...

    Double/triple tour de vis, arret abrupt des fin de carrière en 2006, pointage des secteurs mortifères et des postes metastasés à traiter chirurgicalement.

    Ambiance de repli défensif, on surpaye des escrocs à survendre des artefacts de produits trouvés par d’autres...

    On étouffe les créateurs dont le business plan n’est pas blindé (dans le vrai P2P par exemple), quitte à gaspiller des fortunes sur des coups foireux occultés par le bluff provisoire des guignolades comme l’iphone exclusif..

    On gére..

    FT a été attaqué par les media...(mi septembre)..

    On lâche du lest ( Wenes ) et on fait pleurer Margot sur ’nos’ erreurs passées. A qui veut l’entendre !

    On annonce (via presse et syndicaux douteux) une réddition en rase campagne...
    mdr...

    Mais on a bunkerizé les chantiers cruciaux, comme le temps partiel seniors, les conditions objectives de mobilité, le respect des parcours pro etc...

    Alors la rage.

    C’était bien dit.

    Il y a encore tant à dire..

    • Tant à dire, tu as raison et tes commentaires éclairent bien quelques zones cruciales.

      Il faut mettre à jour tout ça en partant de l’humain, de l’événement, du ressenti, pour remonter ensuite aux structures, aux causes essentielles, en l’occurence la structure boursière.

      FT a stagné quasiment dans les penny-actions pendant des années. Pourquoi ? Sans doute parce que les actionnaires attendaient/demandaient l’arrivée du Père Noël, le petit tueur de coûts qui tue au passage les salariés. Pas directement, on peut nettement le voir au microscope électronique. Responsable, mais pas coupable.

      Tout cela est à dire, sinon rien ne sera reconnu réellement par tous ceux qui étouffent sous le baillon du profit et rien ne sera détruit.

      Les articles de la presse en général, du Figaro en particulier, ne viennent pas de journalistes, mais des staffs de propagande, comme celui de l’Elysée. Qui, d’ailleurs embauche à l’occasion les plus talentueuses serpillères.

  • Le forfait jours peut nuire gravement à votre santé ! 19 octobre 2009 12:12, par andré 69

    Devant la vague de suicides au travail aucune piste d’investigation ne doit être rejetée a priori. On doit en particulier se poser la question suivante : n’y aurait-il pas une certaine corrélation entre les cas de grande souffrance au travail et un certain virus intitulé « forfait jours » ? Ce virus a fait sa 1ère apparition à l’automne 1999, dans la 2nde loi AUBRY. Puis de 2002 à 2009 le virus s’est propagé à grande échelle. Jusqu’à concerner aujourd’hui environ 10,5% des salariés à temps complet (source Acmo-DARES). Il y a 2 raisons pour lesquelles le forfait jours peut nuire gravement à la santé physique ou psychique des salariés.

    La 1ère c’est que le forfait jours est un contrat de travail sans aucune référence horaire, ni sur la semaine, ni sur le mois, ni sur l’année. Nous l’appellerons donc le FJSRH. La seule limite à ne pas dépasser, en théorie, c’est 13 heures par jour, 6 jours par semaine, soit 78 heures hebdomadaires !

    La 2nde raison est que le FJSRH tend à faire passer le salarié d’une obligation de moyens (un temps de travail à fournir) à une obligation de résultats (des objectifs à atteindre). Pour le salarié, il s’agit d’un bouleversement aux conséquences multiples. Avant le FJSRH, le salarié devait, pendant une durée de travail déterminée, faire aussi consciencieusement que possible son travail. Il appartenait aux dirigeants de l’entreprise et à la hiérarchie intermédiaire d’organiser les processus de travail, y compris la motivation des salariés, pour que l’entreprise atteigne ses objectifs. Après avoir économisé drastiquement sur les postes d’encadrement intermédiaire et sur les moyens de motiver les salariés, les grandes entreprises ont inventé un nouveau concept de management. Faire porter l’obligation de résultats non plus au niveau du collectif que constitue l’entreprise, mais sur chaque salarié individuellement. Or quand on fixe des objectifs de plus en plus élevés à des salariés qui n’ont aucune prise sur les processus dont dépend leur « productivité », ceci a de fortes chances de conduire à des impasses dont certains ne sortiront qu’en pétant les plombs.

    Il faut donc évaluer le taux de corrélation entre les cas de grande souffrance au travail et le FJSRH. Le taux de corrélation est-il fort ou faible ? C’est le devoir des Confédérations Syndicales que de procéder à cette évaluation très facile à faire. Les délégués syndicaux des 3 entreprises les plus concernées par les suicides au travail (Renault, Peugeot et France Télécom) peuvent très vite procéder à l’évaluation suivante : parmi les salariés qui se sont suicidés dans chacune de leur entreprise, combien avaient des contrats de travail en heures et combien avait des contrats de travail en jours ? Les médecins du travail et les psychologues peuvent procéder à la même évaluation, mais au niveau de l’ensemble des salariés qu’ils ont diagnostiqués comme étant en grande souffrance au travail.

    • Le forfait jours peut nuire gravement à votre santé ! 22 octobre 2009 13:47, par Taimoin

      "Il faut donc évaluer le taux de corrélation entre les cas de grande souffrance au travail et le FJSRH. " Tu as grandement raison.
      Une insécurité maximale et statutaire ne peut qu’être fondamentalement déstabilisante.
      Ce n’est peut-être pas le cas chez FT, où les suicides semblent concerner des personnels avec statut de fonctionnaires, et/ou en CDI. Mais les suicides constitue une "plage terminale tragique" pour l’ensemble du monde du travail, comme en attestent le nombre et la diversité des suicides professionnels".

      La raison pour laquelle on n’en parle pas est à chercher bien sûr dans la gestion patronale des objectifs de productivité et de profitabilité des grandes entreprises. Elle se trouve également dans la complicité étatique,

      Mais le baillon majeur des bouches, le déni volontaire réside dans l’absence de relais médiatique sur la mort et la souffrance des salariés en général, dans la presse comme sur le PAF. Cette "propagande par l’absence" est tout simplement criminelle.

      • Le forfait jours peut nuire gravement à votre santé ! 23 octobre 2009 23:13, par papa tango

        Bof...

        Ente un ’COP’ soumis à des contraintes ’opérationneles de proximité’, et et un ’CEA’ soumis à des contraintes de résultats selon ses responsabilités de cadre ’exécutif autonome’, à quoi bon pinailler sur des status merdiques imposés par les DRH depuis le consensus socialo libéro bien connu.

        Depuis 2004 je ramène ma fraise sur ce site..

        Faisons semblant d’avoir perdu et que couve la flamme sous la braise.

        Formule lourdingue.

        Image forte.

        Amistad.

 
 
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