Pouvoirs : structurations, contradictions, affrontements possibles

Quelques réflexions sur le triple pouvoir qui tient la société française. Il s’agira de mettre en évidence sa composition, avant de pointer ses failles et ses débordements. Talons d’achille ouvrant sur quelques conséquences en termes de résistances d’une société frappée par une exploitation et une manipulation maximales.

Des patrons de gigantesques firmes s’octroient des salaires et des retraites comptés en millions d’euros. Une caste gavée pousse la recherche du profit au taquet.

Maximisation de la machine productive qui prélève un nombre de victimes de plus en plus conséquent dans les rangs de ceux qui ne sont ni patrons, ni politiques, ni hommes de medias. Pour continuer à oeuvrer de cette manière et détruire des entreprises peu rémunératrices, des emplois, des métiers, des communautés impunément, la caste patronale a besoin de lois et décrets qui confortent sa suprématie et minimisent, diluent, démolissent sans cesse les intérêts vitaux du citoyen lambda. Elle a donc besoin des politiques.

Des politiques qui, de leur côté, augmentent régulièrement leurs rémunérations de pourcentages à deux chiffres et pèsent de tout le poids de leur autorité et de leurs réseaux d’influence pour caser qui sa femme, qui sa maîtresse, qui son gendre, qui son copain dans des postes royalement payés, dont l’intérêt et le potentiel ascensionnel sont certains. Ces mêmes politiques ont pris l’habitude d’aller maximiser leurs déjà surabondants revenus en allant pantoufler dans les gigantesques firmes pour des sommes énormes.

Ceci n’est que la cerise sur le gâteau des affinités sociales, de l’alliance de classe qu’ils éprouvent, ressentent, confortent avec les patron pré-cités, partageant leur niveau de vie et le rejet explicite ou implicite des citoyens lambdas, dont ils préfèrent ignorer la vie contrainte et qui les effraient car ils n’ont plus rien à voir avec eux et redoutent des réactions, heureusement très limitées pour l’heure.

Politiques aujourd’hui identifiés aux patrons, donc, dans leur vie extra-ordinaire et aiguillonnés dans cette identification par la perspective de partager la tranche dorée de l’entreprise, quand ils lâcheront la politique pour « faire de l’argent ». Politiques nécessairement enclins à satisfaire les demandes répétitives du patronat pour plus de liberté de réaliser ce qui enrichit patrons et politiques, pour les asseoir au sommet de l’échelle sociale darwinienne qu’ils nous imposent.

Alliance objective de deux pôles fictivement opposés par leur soin dans les imaginaires populaires depuis les début du capitalisme. Malgré les luttes et malgré le temps, ce lien n’a jamais été aussi fort, ni aussi mal combattu, ce qui peut paraître paradoxal.

On l’aura compris, viennent les hommes de media. Leur nombre a énormément augmenté depuis les débuts de la télévision et surtout du développement du paysage audio-visuel. Ils se répartissent dans des structures qui mélangent aujourd’hui information, communication et divertissement. A l’image de la société, ils se voient ventilés en deux catégories globales, les exécutants et les dirigeants.

Aux exécutants la tâche, parfois très fortement rémunérée, de produire vite, à bas coût, dans le respect du cahier des charges. Cahier des charges définis par les dirigeants médiatiques dont la principale caractéristique est la dépendance vis-à-vis des patrons de groupes financeurs et/ou des politiques qui les nomment, voire les expulsent en fonction de leurs impératifs majeurs, naturellement le maintien de leur pouvoir et de leur niveau de vie. Pouvoir et niveau de vie qui se croisent et se confortent, on l’a vu.

Troisième groupe dominant, après le groupe de décision (patrons) et le groupe de structuration (politiques), les dirigeants médiatiques possèdent le pouvoir d’influence.

Pour l’exercer avec conviction et assurance, ils disposent de revenus très élevés, de plus en plus élevés au fur et à mesure que grandit leur nombre et leur diversité apparente, ainsi que la nécessité de leur action. Revenus et pouvoir les rattachent, naturellement, au deux premiers groupes dont ils partagent la singularité sociale d’une vie aisée et relativement autonome qu’ils ont le loisir et la volonté de peaufiner dans ses singularités tant particulières que collectives, en bénéficiant d’une éventuelle célébrité spectaculaire.

L’influence qu’ils exercent vise plus à former les catégories et les limites du jugement qu’à prescrire, ou proscrire. Deux objectifs majeurs : faire intégrer la vision du monde qu’ils proposent au citoyen lambda comme étant la sienne, et maximiser la valeur des préconisations patronales et politiques.

Exposés au narcissisme que déclenche l’image ou le texte, la célébrité, la reproduction de soi et de ses propos urbi et orbi, les stars des media - écrit et image - ont tendance à devenir compulsivement attachés à leur "être" médiatique. Le message des maîtres, ils l’incorporent, le confondent avec ce qu’ils "sont", un discours boursouflé par la reproduction, la valorisation circulaire du champ médiatique.

Troisième pièce des pouvoirs, ils seront ainsi les plus voués à conserver et reproduire l’ordre qu’ils amplifient, jusqu’à en être les fidèles modèles.

Le corps social diffuse. Par relais improbables, à la marge, dans les interstices, il capte et transmet des informations réelles sur la réalité et l’avancée de la triple domination.

Le citoyen lambda, confusément, prend de plus en plus conscience qu’on « le balade », qu’un système de domination lui rogne les ailes, au prétexte de le protéger, de le distraire et de l’éduquer.

La faute n’en revient pas aux dominateurs, mais sans doute aux efforts qu’ils font pour imposer leurs décisions. Cette imposition opère en trois actes, trois temps dont l’ordre et l’indépendance ne sont pas strictement cloisonnés. Sa trame : énonciation d’une nécessité, révélation de(s) solution(s), valorisation des acteurs et des réformes proposées.

Elle apparaît de plus en plus clairement aujourd’hui, par l’effet de son systématisme et de son universalité. Le citoyen repère de plus en plus vite que le son proposé amène à l’écurie.

Consciente de sa mise à jour, l’imposition prend de plus en plus d’ampleur pour compenser sa révélation. Corrélativement, elle accélère encore l’évidence de son existence et de son fonctionnement. D’autant qu’elle n’est pas parfaite et se laisser parfois aller, noblesse oblige, à forcer plus que de raison, à solutionner sommairement et à valoriser grossièrement.

Un pouvoir sans partage, qu’il soit patronal, politique ou médiatique, revient fatalement à sa source qui est contraindre sans autre raison que son écrasante puissance. Les exemples nombreux de ces débordements ne manquent pas, et la propulsion d’un bien-né dans le gotha des décideurs, sur le seul nom de sa lignée, n’est finalement qu’un épiphénomène d’une puissance ivre de sa puissance, s’il ne cache pas de manœuvre plus grave qu’on s’efforcerait d’occulter à ce citoyen décidément de moins en moins dupé.

Quelles conséquences à cette situation d’une triple domination prise à être excessive, parce qu’elle est excessive ?

Les abus peuvent se développer encore, tant le pouvoir est volonté de s’exercer contre toute limitation, surtout quand les barrières sont faibles. Sans oublier qu’une espèce d’instinct d’auto-destruction peut saisir les dirigeants, tenaillés consciemment ou inconsciemment par l’illégitime singularité de leur puissance groupusculaire sur une société qui en souffre. Une sorte de remords en acte, se manifestant dans la démesure grandissante, mais ne recherchant, en réalité, que sa propre fin.

Ces abus sont évidemment contradictoires avec la visée première du pouvoir qui est de demeurer. Contradictions individuelles d’acteurs dans l’ivresse ou le remords devant le pouvoir infini ou perçu comme tel.

Les contradictions peuvent aussi se manifester de manière collective, tout en restant internes. Contradictions entre puissances liées mais rivales par la nature du pouvoir. Elles peuvent générer des affrontements, si l’un ou l’autre des acteurs du triptyque se sent menacé par l’autre dans son essence même, au-delà des obligations qu’il a contractées.

La limitation extérieure sera sans doute plus décisive que l’hubris des acteurs ou les luttes collectives endogènes pour mettre en réelle difficulté les pouvoirs,

La triple domination qui est la nôtre au plan national ne vit et ne prospère que grace à une société qui joue le jeu, ne remet pas en cause l’imposition car elle n’est pas dos au mur.

Hors, le corps social prend obliquement conscience, de plus en plus profondément, qu’il existe et n’est pas convié à profiter de ce que son existence offre aux dirigeants.

Son évolution est plus lente que la dynamique d’imposition, mais ce découplage le sert dans le sens où il n’est pas vraiment là ou l’attendent les pouvoirs.

La lenteur de ce murissement est aussi gage de sa force. La lucidité s’appuie sur la force des convictions. D’autant plus que le couvercle qui le maintient se fait plus fort, ce qui dessille plus vite les yeux.

Désaffections, refus et résistances seront d’autant plus puissantes que le divorce entre le social et le temps impérial sera long et la violence exercée contre les citoyens plus forte.

Les rebellions pourront s’exercer, semble-t-il, sur les terrains où le corps social rencontre les trois pouvoirs.

Seront donc concernés les mécanismes électoraux et les lieux d’activité que sont les entreprises.

Ne seront pas oubliés les territoires où le mécanisme de domination a le plus fortement et délibérément manipulé, désorganisé et écrasé les citoyens. La zone, le quartier sensible, le foyer social, la rue, tous espaces désertifiés que chacun redoute car il les voit l’attendre comme une impensable fin, loin des paradis spectaculaires.

Dans l’ordre du possible la lutte des territoires et des citoyens relégués apparaît la plus improbable. Elle demeure trop endiguée par la misère et le mensonge médiatique, et férocement réprimée par des moyens de contrôle et de répression croissants.

Des bouleversements électoraux semblent plus logiques.

La machine électorale semble à bout de charcutages et d’utilisations sans effets pour longtemps résister à une implosion, une panne par évaporation massive de ses acteurs. Elle tourne à vide, les électeurs se détournent des non-choix, des effets dynastiques et des résultats inexistants ou contraires aux volontés populaires.

La société française est, par exemple, en train de digérer la contradiction entre dix pour cent des voix pour le parti gagnant l’élection au Parlement européen et le pouvoir d’imposition majeur que manifeste l’UE. Cela ne saurait rester sans effet sur le comportement citoyen.

Sur le plan général du processus électoral, les citoyens peuvent-ils comprendre longtemps que d’anciens serments de changement ou de récentes promesses de rupture s’incarnent en des politiques qui les dépossèdent continuellement de ce qu’ils ont gagné par leur travail quotidien et bafouent leur application à respecter la démocratie, à faire vivre la République ?...

Ces mêmes citoyens peuvent-ils accepter encore que les seules élections permises visent à reconduire ceux dont ils perçoivent la singularité dotée, tout en restant eux-mêmes cantonnés au milieu du tunnel qu’on leur désigne pour continuer la mascarade à bulletin, et vivre après, malgré elle ?

Peuvent-ils endosser toujours le rôle du pigeon au bonneteau électoral sans que leur désir d’une élection véritable, même limité au maintien d’un service qu’ils estiment d’intérêt général, même massivement manifesté, même souhaité dans les formes permises par les pouvoirs, soit une fois, une seule fois satisfait ?...

Malgré tout, si le processus électoral semble atteindre un seuil de pourrissement avancé, le laboratoire des bouleversements le plus probable semble être l’entreprise.

Une accélération contemporains de ses méfaits frappe aujourd’hui les esprits. Cette dynamique s’allie avec ses énormes problèmes structurels pour en faire un lieu programmé d’affrontements.

En premier lieu, la démission définitive, la remise en cause radicale et individuelle de l’entreprise que représente le suicide. Jean-Claude Delgenes, directeur d’un cabinet spécialisé déclaré à la revue Challenges [1] : « ...Aussi, il serait plus juste de parler d’au moins 1.000 suicides d’origine professionnelle [ par an ], avec notamment les "éco-suicides" provoqués par des licenciements, dont on parle trop peu... ».

Exposés en pleine lumière, du moins pour certains, ces suicides ne sauraient rester sans conséquences sur les réflexions et les sentiments des salariés et de leurs proches. Ils ne sauraient entretenir la "bonne ambiance", l’esprit d’équipe vantés par les directions patronales, ni favoriser l’implication des salariés dans la qualité et la quantité du travail fourni.

Le risque suicidaire est devenu un horizon des possibles dans une vie salariée.

Ce qui signifie la prise de conscience qu’on joue sa vie au travail, contre le travail tel qu’il est organisé et rémunéré pour l’immense majorité des gens.

Corrélativement, les salariés appréhenderont beaucoup moins leur difficultés professionnelles majeures comme des défaillances personnelles, mais plutôt comme le résultat d’une imposition, d’une mise en danger extérieure, qu’il ne s’agira plus de supporter par force, fierté ou nécessité, mais de refuser, de combattre par tous les moyens.

Le danger, devenu extérieur, déclenchera sans doute des luttes car il ne s’accompagnera plus de la culpabilité intime face à une défaillance que le salarié s’attribuait.

Le terrain de l’entreprise est promis à des affrontements ouverts ou larvés qui devraient amener des changements radicaux, tant dans les rapports de domination que dans l’existence même de certaines entreprisesqui ne « lâcheraient » pas.

Ces entreprises aux directions, aux actionnaires enkystés dans le rapport de domination et d’exploitation brutal actuel, s’exposent sans doute ainsi à des baisses de productivité massives et des menaces, voire des sabotages par qui se sentirait arrivé au point où on le met en péril dans son existence même. Sinon par tous ceux qui ne supporte plus d’être délesté de toute énergie et capacité pour offrir un immense travail et ne récolté que mépris, aiguillon et piécettes.

Tout ceci n’étant que la partie émergée aujourd’hui d’un iceberg de domination de plus en plus écrasant. Une domination qui participe de la structure même de l’entreprise. Christophe Dejours en a parlé de la manière la plus détaillée et la plus claire dans son ouvrage [2].

L’entreprise n’a rien d’un lieu démocratique. Le salarié y vend sa force de travail pour recevoir un salaire en baisse relative devant un coût de la vie en hausse constante, si ce n’est en baisse réelle par le jeu des contrats partiels, du chômage technique, des chantages à la réduction des emplois, des charges, etc.

La rémunération qu’on lui accorde est sans commune mesure avec les profits qu’il génère, ce qui aggrave la conviction permanente de produire beaucoup plus de valeur que celle qu’on lui paye, comme l’a montré Marx quasiment au début du capitalisme, déjà.

Exploitation continue.

Exploitation croissante. Les taux de productivité français en témoignent, contrairement aux allégations fabuleuses des déclinistes.

Exploitation sans limites, favorisée par l’abaissement des limites légales du travail et la stimulation par tous moyens comportementaux de la productivité. Ce qui permit aux salariés français d’être les plus productifs au monde, en 2005 . [3] L’entreprise n’est pas non plus le lieu de la démocratie. Le salarié plie ou prend la porte, de plus en plus aisément. La hiérarchie est inscrite dans le marbre. Elle intime toujours d’écouter et d’obéir sans discuter les ordres du supérieur et encore moins les choix des directions.

L’entreprise, enfin, est un territoire où le salarié a abandonné son humanité. Ce qui n’est sans doute pas sans lien avec les suicides précédemment évoqués.

De ses désirs, ses limitations et ses aspirations, le salarié doit faire le deuil dès l’entrée dans « la boite ». Il n’est que rouage producteur, chose active, loin de sa conscience, de son existence, par définition erratique, sans but autre que le désir de chacun et l’exercice de sa volonté évoluant obliquement entre conscient et inconscient.

Effets conjoncturels et dynamique structurelles se conjuguent ainsi, aujourd’hui, pour faire de l’entreprise un lieu littéralement peu ou prou inhumain.

De ce fardeau qui lui échoie de porter huit heures par jour, le salarié pourra-t-il supporter longtemps le poids, sachant maintenant qu’il peut en aller de sa vie, qu’il en va de sa vie, tant l’entreprise refuse de lui rendre ce qu’elle lui doit et le contraint à un engagement total pour rester "partenaire" d’un jeu profondément dénaturé ?...

Par le nombre de personnes qu’elle concerne, par l’intensité de l’affrontement qu’elle-même provoque, l’entreprise est vouée à perdre la paix sociale qu’elle avait su acheter durant les trente glorieuses et jusqu’il y a peu.

La conscience aigue d’un combat vital, dans lequel il n’est pas l’agresseur, devrait pousser les salariés à désormais multiplier les luttes pour reconquérir le terrain, gagner leur existence à tous les sens du terme.

Cette conscience renouvelée ne semble être rien d’autre qu’une conscience de classe devant l’exploitation poussée jusqu’au déni de la vie humaine.

Elle pourrait bien s’exercer dans des formes inédites de combats, adoptant en cela la forme de la vie elle-même.

Les formes collectives pourraient bien en bénéficier grandement. L’humain est grégaire, depuis la préhistoire. L’individualisme contemporain n’est qu’une évolution contre-nature, artificiellement développée pour rendre le capitalisme naturel à nos yeux.

Cinquante ans d’abrutissement ne sauraient résister longtemps à des salariés dos au mur qui ne voient pas d’autre alternatives que de lutter ou tout perdre.

Les conflits durs et touts récents en témoignent. Souhaitons et oeuvrons pour qu’ils fassent tache d’huile.


Notes

[1] Propos recuillis par Chloé Dussapt, journaliste à Challenges.fr (le mercredi 16 septembre 2009

[2] Souffrance en France, Christophe DEJOURS, Editions du Seuil, 1998, 227 pages.

[3] http://www.journaldunet.com/managem...


 
 
 
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