17 octobre 1961 : Impunité et mépris

« Nous aurions, ‘‘contre l’oubli’’, un premier devoir : pensons d’abord aux victimes, rendons-leur la voix qu’elles ont perdue. »

Jacques Derrida

« Le 17 octobre 1961, lors d’une manifestation non violente contre le couvre-feu qui leur était imposé, des dizaines d’Algériens étaient assassinés à Paris par des fonctionnaires de police aux ordres de leurs supérieurs. Depuis quarante-huit ans, ce crime contre l’humanité commis par l’État a été occulté, et ceux qui l’ont organisé n’ont jamais eu à rendre compte ni de leurs décisions ni de leurs actes. Petit rappel de la genèse de l’affaire : le 5 Octobre 1961, le préfet de police Maurice Papon publie un communiqué : "Dans le but de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes, des mesures nouvelles viennent d’être décidées par la préfecture de police. En vue d’en faciliter l’exécution, il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20h30 à 5h30 du matin. (...) En conséquence, il est très vivement recommandé aux Français musulmans de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police." De plus, le préfet de police décide que les débits de boissons tenus et fréquentés par les Français musulmans d’Algérie doivent fermer chaque jour à 19 heures. »

Pour Jean-Luc Einaudy, les journées des 17 et du 18 octobre 1961 représentent le paroxysme de pratiques policières qui s’étaient installées et banalisées depuis bien longtemps. On pourrait même remonter antérieurement, au déclenchement de la guerre en Algérie tant les traditions policières antialgériennes sont anciennes. « (...) Il faut se rappeler qu’en juillet, à Lugrin, les négociations sont rompues avec le FLN sur la question de l’avenir du Sahara. Une situation qui va faciliter le recours aux supplétifs algériens, ces hommes enrôlés en Algérie. Dans l’ensemble, les actions menées [par le FLN Ndlr] sont défensives, les attentats contre les policiers sont menés en réponse à des actes de répression. Ils n’ont pas de caractère terroriste : (...) C’est une chasse à l’homme généralisée, à Paris comme en banlieue. Le préfet de police organisant un défoulement sans limites avec l’objectif de vider le sac du mécontentement de la police qui est réel, afin de le détourner du gouvernement qui a fort à faire avec les états d’âme de nombreux militaires et les entreprises séditieuses de l’OAS. (...) »(1)

La version officielle en reste toujours aux deux morts, puis aux six morts reconnus par les services de police. Il a fallu attendre le rapport du conseiller d’État Mandelkern établi en 1997 à partir des archives de la préfecture de police alors secrètes, pour qu’on parle de plusieurs dizaines de morts, ce qui reste loin du compte. Mes recherches me conduisent à affirmer qu’il y a eu au moins 200 morts lors des journées des 17 et 18 octobre et plusieurs centaines durant les mois de septembre et d’octobre. Je publie les noms de 400 personnes retrouvées mortes, auxquelles il faut ajouter de très nombreux disparus dont on n’a jamais retrouvé les corps (...) Octobre, c’est l’émergence en plein Paris des pratiques criminelles qui s’étaient installées et généralisées en Algérie, c’est la manifestation de tout le système d’exactions que ce conflit a généré. De Gaulle couvre Papon et fait taire tous ceux qui réclament la tête du préfet de police : La manifestation était interdite. Le préfet de police a reçu mission et avait le devoir de s’y opposer. Il a fait ce qu’il devait faire. (...) Ce qui a été perpétré ressortit, au contraire, à un plan concerté, organisé et mis en oeuvre par les plus hautes autorités politiques et policières de l’époque qui ont décidé d’appliquer aux « Français musulmans d’Algérie » vivant en France un état d’exception permanent où les tortures, les séquestrations arbitraires, les enlèvements pour des motifs raciaux et politiques ne sont pas des accidents liés à des dysfonctionnements mais la norme de cet état d’exception.

Selon Omar Boudaoud, cité par Youcef Girard, « la manifestation du 17 octobre 1961 agit comme un révélateur de l’action des pouvoirs de police française à l’égard des Algériens ». Dans les jours précédant le 17 octobre, du 1er au 16 octobre 1961, l’Institut médico-légal de Paris recensa 54 cadavres de Maghrébins. (...) La répression contre le FLN s’intensifiait et l’ensemble des immigrés en subissaient les conséquences selon la logique coloniale de la répression collective. Le 2 octobre, au cours de l’enterrement d’un policier tué dans une attaque du FLN, Maurice Papon affirma : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix. » (...) Le couvre-feu touchait particulièrement les militants nationalistes algériens car, selon Omar Boudaoud, « le travail du FLN s’effectuait généralement le soir : les réunions de militants se tenaient dans les cafés ou dans d’autres endroits, la collecte des cotisations s’effectuaient après la sortie du travail et le repas du soir, de même que la diffusion de la "littérature" FLN ». Devant les difficultés que le couvre-feu entraînerait pour l’organisation nationaliste, le Comité fédéral expliquait que « l’application de ce couvre-feu deviendra un handicap insurmontable et paralysera toute activité. Essayez donc d’organiser quelque chose pour riposter ».(2)

Le 17 octobre à 20h30, heure à laquelle débutait le couvre-feu, la première étape de la mobilisation fut mise en oeuvre : une grande manifestation non violente fut organisée à Paris. « Nous rappelâmes le caractère impératif de la directive : toute riposte était interdite. Pas question d’avoir le moindre canif » (...) Des policiers témoignaient : « Parmi les milliers d’Algériens emmenés au parc des Expositions de la porte de Versailles, des dizaines ont été tués à coups de crosse et de manche de pioche par enfoncement du crâne, éclatement de la rate ou du foie, brisure des membres. Leurs corps furent piétinés sous le regard bienveillant de M.Paris, contrôleur général. D’autres eurent les doigts arrachés par les membres du service d’ordre, policiers et gendarmes mobiles, qui s’étaient cyniquement intitulés "comité d’accueil" »(3) Connaissant les méthodes répressives inhumaines de la police, on peut s’interroger à juste titre pourquoi avoir exposé à la bestialité de la police des centaines d’Algériennes et d’Algériens. Omar Boudaoud s’explique : « Nous nous attendions certes à une vague de répression ; mais nous étions tellement sûrs du caractère pacifique de la manifestation, que la sauvagerie et l’atrocité de la répression qui s’en suivit nous prit au dépourvu. » Après cette terrible nuit, l’Etat français s’employa à recouvrir les massacres du 17 octobre 1961 du voile de l’amnésie.(3)

Les événements du 17 octobre 1961 ont longtemps été frappés d’un oubli presque entier. Longtemps, nul ne semblait savoir qu’avait eu lieu en 1961 une manifestation de masse d’Algériens à Paris, ni qu’elle avait été réprimée avec une extrême violence. L’oubli qui a frappé la journée du 17 octobre 1961 est-il dû à la censure organisée par le pouvoir ? C’est une explication que l’on a souvent invoquée ; et au regard du nombre des saisies et des interdictions de publication, elle semble justifiée. Le journal Vérité-Liberté, qui dénonce les massacres et reproduit des témoignages, en particulier un tract de policiers dénonçant la violence extrême de la répression, est immédiatement saisi sur ordre du préfet de police M.Papon. Fin 1961, le livre Ratonnades à Paris, de P. Péju, est saisi lui aussi. (...) La censure ne semble pourtant pas suffire à expliquer l’oubli du 17 octobre, si l’on considère en particulier ce qui a été écrit dans la presse dans les jours qui ont suivi les massacres. Au lendemain de la manifestation, seuls L’Humanité et Libération dénoncent la violence de la répression ; Le Monde et La Croix, se voulant neutres, relaient la version officielle de « heurts » avec la police tandis que Le Figaro et France-Soir affirment que ce sont les manifestants, « fanatisés » ou « manipulés » par le FLN. (...)(4)

"Un premier élément de réponse s’impose : le 17 octobre 1961 a d’abord été oublié au même titre que tous les crimes de la Guerre d’Algérie.(...) Mais l’oubli du 17 octobre 1961, c’est aussi son recouvrement et sa confusion avec la manifestation de Charonne. Le 8 février 1962, quelques mois après la manifestation des Algériens, le Parti communiste français organise une manifestation pour exiger que soit mis fin à la Guerre d’Algérie. Les policiers chargent et huit personnes trouvent la mort. A leurs obsèques se rassemblent plusieurs dizaines de milliers de personnes. La mémoire des martyrs de Charonne sera entretenue avec constance par le PCF et au-delà par l’ensemble de la gauche française. Charonne restera pour tous le symbole de la violence de l’Etat pendant la Guerre d’Algérie et a effacé de la mémoire le 17 octobre 1961. »(4) Si, en 1972, P. Vidal-Naquet avait déjà rappelé les massacres des 17 et 18 octobre 1961 dans son livre La Torture dans la République, c’est à partir des années 1980 qu’ils acquièrent peu à peu une véritable publicité. (...) Tout au long des années 1980 et 1990, des intellectuels et des journalistes travaillent à ce que le 17 octobre acquière la publicité qui lui est refusée : en 1983 paraît le roman de D. Daeninckx, Meurtres pour mémoire ; en 1985, le livre de M.Lévine, Les ratonnades d’octobre ; La Bataille de Paris, publié en 1991. A partir d’archives du FLN, de témoignages de manifestants et de policiers, à partir des plaintes déposées à l’époque et de registres de cimetières, J-L.Einaudi retrace, minute par minute, le déroulement de la manifestation et de sa répression. (...) La position du gouvernement socialiste sur le 17 octobre 1961 est en fait essentiellement ambiguë. (...)"

"Par ailleurs, même après la déclaration du Premier ministre en 1999, J-L.Einaudi s’est vu une nouvelle fois refuser l’accès aux archives de la préfecture de Paris. Enfin, le Premier ministre [Lionel Jospin Ndlr] s’est prononcé contre la reconnaissance officielle des crimes du 17 octobre 1961, déclarant que l’Etat n’avait pas à faire acte de « repentance » et qu’il appartenait à présent aux historiens de faire le nécessaire travail de mise au jour de la vérité sur ces événements. La réticence de l’Etat et de la société civile à reconnaître les crimes du 17 octobre 1961 témoigne plus profondément de ce que l’histoire de la colonisation reste à faire". (5)

Les massacres du 17 octobre 1961 ne sont pas une singularité, ils ont été précédés -le mot génocide est une marque déposée de la Shoah -par une série de massacres à grande échelle à Guelma, Kherrata, Sétif et aussi Alger en 1957 avec un Aussarresses que présente Pierre Vidal-Naquet dans La torture dans la République comme le chef de file d’une équipe de tueurs professionnels. L’écrasante majorité des généraux qui ont eu à diriger les opérations militaires en Algérie à un moment ou un autre, ont soit donné l’ordre, soit couvert des actes barbares contre des populations civiles quand ils ne les menaient pas eux-mêmes ; comme le général Pélissier en 1845 dans les plaines du Dahra.

Ce général piégea les Ouleds Riahs dans les grottes de Nekmaria, y entassa des fagots de bois, alluma le feu et les enfuma devenant ainsi avec presque un siècle d’avance l’un des pères des chambres à gaz. Plus tard, un soldat raconte : « Rien ne pourrait donner une idée de l’horrible spectacle que présentait la caverne. Tous les cadavres étaient nus, dans des positions qui indiquaient les convulsions qu’ils avaient dû éprouver avant d’expirer. Le sang leur sortait par la bouche ; mais ce qui causait le plus d’horreur, c’était de voir des enfants à la mamelle gisant au milieu des débris de moutons, des sacs de fèves... ».

Pendant 132 ans, la France autoproclamée des droits de l’Homme -pétrie du, dit-on « siècle des Lumières » -et qui fut à bien des égards « un siècle des ténèbres » pour les peuples faibles- n’a cessé de réduire les Algériens par des massacres sans nom. Elle n’a cessé aussi de déstructurer le tissu social au point de problématiser, encore de nos jours, l’identité des Algériens, et d’avoir semé dans nos têtes le virus de la soumission intellectuelle au point que tout ce qui vient « de l’autre coté » est du pain béni. Cette colonisation inhumaine avec son cortège funèbre a broyé des millions de vies humaines et traumatisé une société qui peine à se redéployer. Il y eut tout au long de ces dernières années un regain des « nostalgériques » qui assument, revendiquent, claironnent avec l’approbation tacite du pouvoir.

S’agissant toujours de la guerre d’Algérie et de ses conséquences tragiques toujours actuelles, on se souvient que le 6 mai 2007, le président de la République Nicolas Sarkozy prononce cette phrase sans appel : « Je veux en finir avec la repentance qui est une forme de haine de soi, et la concurrence des mémoires qui nourrit la haine des autres. » « Qu’est-il reproché aux hommes et aux femmes, écrit Olivier LeCour GrandMaison, qui souhaitent que l’Etat reconnaisse les crimes coloniaux commis par la France ? (...) Sans doute est-ce au moment où la commémoration de la destruction des Juifs d’Europe est devenue consensuelle que tout autre exigence mémorielle a été perçue, par beaucoup, comme un désordre politique et une inconvenance morale témoignant d’une "surenchère victimaire" inacceptable parce que dangereuse. (...) Dans ce contexte, l’expression "banalisation d’Auschwitz" fait partie de ces locutions "magiques", ou diaboliques qui, en raison de leur pouvoir d’intimidation et de stigmatisation, se suffisent à elles-mêmes et dispensent ainsi leurs utilisateurs de la nécessité de justifier leur position. (...) ».

On l’aura compris, pour Max Gallo, Alain Finkielkraut Pascal Bruckner avec sa « tyrannie de la repentance » ont idéologisé « la non-repentance », seuls les crimes commis envers les Juifs doivent faire l’objet d’une repentance ad nauseam déclinée sous toutes les formes, impunité d’Israël, risque de condamnation pour antisémitisme et naturellement « industrie de l’holocauste ».

Laissons Pierre Bourdieu conclure : « J’ai maintes fois souhaité que la honte d’avoir été le témoin impuissant d’une violence d’État haineuse et organisée puisse se transformer en honte collective. Je voudrais aujourd’hui que le souvenir des crimes monstrueux du 17 octobre 1961, sorte de concentré de toutes les horreurs de la guerre d’Algérie, soit inscrit sur une stèle, en un haut lieu de toutes les villes de France, et aussi, à côté du portrait du Président de la République, dans tous les édifices publics, Mairies, Commissariats, Palais de justice, Écoles, à titre de mise en garde solennelle contre toute rechute dans la barbarie raciste. »

1.Jean-Luc Einaudi. Un crime toujours pas condamné. L’Humanité 13 octobre 2001

2.Youcef Girard. 17 octobre 1961 : Nuit sanglante à Paris, samedi 18 octobre 2008 - Oumma.com

3.Boudaoud Omar. Du PPA au FLN, mémoire d’un combattant, Alger, Casbah Editions, 2007

4.45e anniversaire des crimes du 17 octobre 1961 : l’oubli et la mémoire. 16/10/2006. Oumma.com

5.Charlotte Nordmann & Jérôme Vidal 17octobre1961.free.fr/.

Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique enp-edu.dz


 
 
 
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1 commentaire
  • 17 octobre 1961 : Impunité et mépris 30 novembre 2011 12:34, par Vaduz

    Je vous signale la réédition de l’ouvrage : " Les ratonnades d’octobre". Par Michel Levine
    Editions Jean-Claude Gawsewitch 2011.

    En octobre 1961. A Paris, en pleine guerre d’Algérie, Maurice Papon, préfet de police et chef de la répression, instaure un couvre-feu pour les Algériens, citoyens français de seconde zone : chasse au faciès, interpellations systématiques, bouclages de quartiers, etc. Les conditions de vie deviennent infernales pour des milliers d’hommes et de femmes.
    En protestation contre ces mesures qui rappellent l’occupation nazie, le F.L.N. organise le 17 octobre une manifestation pacifique. Aussitôt, Papon "chauffe ses troupes". La machine à tuer est en marche…On retrouvera des centaines de cadavres dans la Seine.
    Le crime commis, c’est le grand silence de la part des autorités et des médias, un mutisme absolu qui durera longtemps. Pour la première fois, on dévoile ce qui était ignoré de l’historiographie officielle ou soigneusement refoulé. L’auteur s’est livré à une véritable enquête, interrogeant victimes, avocats, témoins.
    Michel Levine revient sur cette période tragique de l’Histoire à l’occasion du 50e anniversaire des évènements d’octobre 1961.

    Michel Levine est historien des Droits de l’Homme. Il a notamment publié chez Fayard Affaires non classées (Archives inédites de la Ligue des Droits de l’Homme).

 
 
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