Dominique Noguez : "Duras, Toujours", encore et encore !

Elle n’a guère connu de purgatoire, écrit Dominique Noguez au sujet de Marguerite Duras dans l’introduction de son dernier essai qu’il consacre à la romancière des amours extrêmes. Elle a survécu à l’inattention - à - l’oubli complet qui suit la mort des écrivains et précède, dans les meilleurs cas, leur transformation en classiques, poursuit-il. En effet, un grand nombre d’indices illustrent cette survie. M. Duras est l’écrivaine française dont les romans sont les plus traduits dans le monde. Un nombre très importants de biographies lui ont été consacrées. Et depuis quelques années, ses archives n’ont pas cessé de faire l’objet d’un grand intérêt, à la recherche de possibles inédits.

Ce sont ces « signes de survie » qui ont incité Dominique Noguez, spécialiste de l’œuvre durassienne et ami de l’écrivaine, huit années après la publication de Duras Marguerite (1) à écrire cet essai de 139 pages, riche, enrichissant et fort bien documenté, composé d’articles, de conférences et de textes inédits élaborés à partir d’une enquête et analyse minutieuses des archives (Duras) qu’il a consultées à l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine.

Heures chaudes (2) et Caprice (3), deux romans de Marguerite Duras ?

Dans Heures chaudes, roman signé M. Donnadieu et publié en 1941 par les Livres nouveaux, éditeur à Paris (de 1939 à 1943), aucun détail ne permet d’attribuer ce roman qui met en scène une histoire d’amour tragique, à M. Duras. Le style, les références littéraires, le climat psychologique qualifié de « machiste » sont autant d’éléments qui selon D. Noguez montrent qu’il s’agit d’un autre auteur.

Il en est cependant autrement pour Caprice, roman anonyme, publié en 1944 chez l’imprimeur-éditeur Nicéa, dans Collection « Visages de femmes ». Ce récit « remarquablement écrit » selon D. Noguez, raconte l’histoire d’amour entre Babeth, une femme mariée et un jeune homme prénommé Jean. Une histoire d’adultère entre deux êtres qui se rencontrent sur une plage puis au cours d’un bal à Biarritz. Une liaison d’amour de quarante huit heures. Car après deux nuits d’amour, ils se séparent. Toute une série d’indices qui attestent qu’il s’agit bien de l’écriture durassienne : la rencontre érotique. Le bal. La plage comme le lieu d’un possible foudroiement d’amour ou de mort. L’immédiateté ; La fulgurance de l’œuvre…. Autant d’éléments qui incitent D. Noguez à affirmer que Caprice est une œuvre au sens plus élaboré du mot(…) –et –une des plus belles que Duras ait écrite.

L’amour durassien : absent, surabondant, obsédant…

L’amour commence par un manque d’amour pour celle qui l’a décrit et écrit sous ses formes diverses et variées jusqu’à ses conséquences et ses limites extrêmes, écrit D. Noguez.

L’amour passion, sujet privilégié de la littérature classique avec cependant une spécificité typiquement durassienne : sa métérologie notamment dans sa façon, par exemple, d’établir un parallèle entre « la chaleur entière mortelle des Indes » et l’état physique de la passion. Sa typologie, c’est-à-dire le lieu où se déclenche l’alchimie de l’amour, en l’occurrence le bal où Babeth danse avec jean (Caprice). Le bal comme lieu de la perte de l’amour notamment pour Lol qui se voit ravir son fiancé par une femme habillée de noir. Le bal comme « lieu et origine de la folie pour cette femme ».

L’amour exploré dans ses moindres recoins. Dans ses contraires, jusque dans ses extrêmités. L’amour en tant que sacrifice total en opposition à l’amour égoïste et dévorateur. L’amour dans ses revirements affectifs et le lot de défauts, de méchancetés qu’il engendre. L’amour et sa relation avec la folie, le crime, la marginalité… Et à l’auteur de souligner la position contradictoire de M. Duras à l’égard de l’homosexualité qu’elle qualifiait de maladie de la mort. Et lorsque l’amour devient impossible, qu’il vient à manquer et qu’il brille par son absence, il prend alors des formes atténuées prenant l’allure de la tendresse, de l’amitié voire de la gloire, ce substitut dont la fonction est de combler ce manque d’amour.  

Le « voir » durassien : Duras voyeuse, voyante et visionnaire

  M. Duras a accordé à l’œil et à la vue une place prépondérante dans son œuvre. Et tout au long du chapitre consacré à cette thématique, D. Noguez met en évidence deux principales formes du « voir » durassien. L’une étant la continuité de l’autre.

D’une part, « le voir voyeuriste », qualifié comme un « voir superlatif », « un voir par excellence ». Dans Le ravissement de Lol Stein (1964), la protagoniste, Lol suit de la fenêtre les jeux amoureux de son fiancé, Jacques Hold et de Tatiana Karl, la femme habillée d’une robe noire qui lui a ravi son bien-aimé, une nuit, à la fin du bal. Le regard qu’elle pose sur ce couple n’a rien d’inquisiteur. Elle regarde sans participer. Sans être vue. Que signifie ce regard qui équivaut à un fantasme voyeuriste ? Selon M. Duras, Lol cherche délicieusement à ressentir l’éviction souhaitée de sa personne . C’est sa manière de s’assumer comme « tiers exclu », de jouir de sa propre défaite, de passer la main, de se retirer en restant tout de même un peu….

Dans Dix heures et demie du soir en été (1960), Maria observe de sa fenêtre Pierre, son compagnon dans les bras d’une autre femme. « Ils doivent se dire les premiers mots d’amour, écrit M. Duras. Elle regarde les deux amants s’aimer. Elle les voit. Elle ne peut détacher son regard de ces deux corps qui s’embrassent, se caressent là devant ses yeux. Mais Maria ne se considère pas comme une voyeuse. Non ! Elle voudrait voir les choses entre eux afin d’être éclairée à son tour (…) et entrer dans cette communauté qu’elle leur lègue.

Cet « érotisme par procuration » est une façon pour Maria d’accepter sa « défaite » amoureuse et de supporter sa souffrance et sa douleur. Il y a là le déploiement d’un triple mouvement : « éloignement ». « Ecart ». Et Désir de rattachement » si symbolique soit-il.

La seconde forme concerne « le voir créateur et visionnaire » qui renvoie à l’acte de créer et au « plaisir d’inventer ». Car pour M. Duras, écrire. Décrire, c’est chercher à posséder, à s’approprier une vie, un monde, un être qui glisse entre nos doigts, sous notre regard impuissant qui se réfugie dans l’écriture afin de trouver la force de vivre. Ainsi, les écrits durassiens se caractérisent par l’omniprésence d’un œil qui parle au nom d’un « je » invisible, « mystérieux » qui s’adresse aux personnages. Il est là. Il est présent. « Il voit tout ». Il est à la fois actif et passif. Il est voyant, observateur, spectateur, « témoin ». Un voir qui confère aux personnages une dimension réelle, une force, une énergie qui leur donnent le pouvoir d’exister par eux-même, en dehors de celle qui les a crées. Un voir qui donne l’image d’une auteure qui devient voyeuse de ses propres créatures, de ses propres fantasmes. Une écrivaine qui se promène plus ou moins invisible parmi ceux et celles qu’elle a imaginés et façonnés. De cette forme, émerge la figure d’une écrivaine dotée d’un pouvoir imaginaire un peu à l’image d’une « visionnaire » voire une « voyante » qui voit, révèle, prédit et écrit pour nous immerger à notre tour dans la vie des personnages et donner vie à notre « voir » voyeuriste, rêveur et créateur.

Les noms durassiens : vers l’amenuisement voire la disparition du nom...

Comment Marguerite Duras nomme-t-elle les lieux et les personnages dans son oeuvre ? Un acte de nommer qui va du plus simple vers de plus en plus de dépouillement et d’abstraction jusqu’à la disparition de tout nom, répond D. Noguez.

En effet, dans ses écrits à dimension autobiographique, l’acte de nommer est plutôt simple. Puis elle s’oriente vers une transformation des noms notamment des personnes qui ont un lien avec sa vie familiale ou autre. A titre d’exemple, elle garde le prénom de Yann Lemée, son dernier compagnon, lui rajoute le prénom de sa mère à lui et le nom de Steiner devenant Yann Andréa Steiner.

Elle avait également une grande préférence pour les noms à consonance anglaise tels que George Crawn, Charles Rossett.... Pour les noms d’origine juive : « Stein », « Steiner » et d’origine indienne ou indochinoise. Et des prénoms qui renvoient à des lieux lesquels n’ont pas forcément de lien avec la réalité.

Dans certaines oeuvres, M. Duras s’oriente vers de plus en plus de dépouillement presque algébrique, explique D. Noguez. Des personnages sont désignés par des initiales : Emily L. D’autres auront des noms de fonction : « Le vice-consul » . Certains noms prendront la forme de phrases indiquant des noms de lieux : « l’amant de Chine du Nord ». « Le jeune aviateur anglais »... Dans « La maladie de la mort », elle utilise des pronoms en guise de prénoms : « Vous » et « Elle » dans « La Maladie de la mort » (1982). Dans « India Song » (1973), les noms seront supprimés nous laissant seul(e)s face à des « voix ».

Et dans un style « épuré » et « elliptique » qui se caractérise par « le dépeuplement des personnages » et où le nom a tendance à être remplacé par des périphrases et à s’amenuiser, les protagonistes sont dépossédés de leur nom et de leur corps-devenant- des êtres abstraits, de pures énonciations.

Lol V. Stein, personnage du roman de « la dé-personne » , de « l’impersonnalité »

Comment Lol, le personnage principal du Ravissement de Lol V. Stein a-t-elle été créée ? Afin de reconstituer l’acte de création, D. Noguez s’est livré à une étude minutieuse des archives du fonds Duras. Et voici ce qu’il y découvre après des heures entières passées à déchiffrer les manuscrits et les tapuscrits.

A l’origine, ce roman que l’auteur considère comme l’un des plus beaux textes du XXe siècle, est une commande théâtrale. Une conversation entre deux amies, Lol et Tatiana qui se revoient lors d’une soirée après de nombreuses années de séparation. Chacune parle de sa vie. Puis surgissement d’un événement. Lors d’une visite dans un hôpital psychiatrique, M. Duras rencontre une jeune femme schizophrène. Au bal de l’asile, le lieu du déclenchement par excellence qui constitue le début de l’histoire de Lol.

Puis le projet théâtral devient un projet de film pour la Grove Press qui n’aboutit finalement pas. Dans les documents d’archives, la présence d’indices dans la marge fait apparaitre des réticences, des hésitations qui laissent supposer qu’un moment donné, M. Duras s’est retrouvée face à un dilemme : logique du cinéma ou logique du roman ? Puis changement de temps qui se manifeste par le remplacement du présent de l’indicatif par l’imparfait et « l’apparition d’une élégance poétique » qui montre que c’est bien la deuxième logique qui l’a emporté.

« Dure... » « Dure... » Duras, Tu n’en souffriras point, étant devenue poussière

Au delà de l’oeuvre, de sa finesse, de sa beauté, de sa profondeur qui était réellement M. Duras ? Quels rapports entretenait-elle avec les autres : amis, écrivains... ? Difficile pour un ami et un grand admirateur de répondre objectivement à ces questions. Et pourtant, D. Noguez n’hésite pas à prendre de la distance avec l’oeuvre pour se concentrer sur le personnage. C’est ainsi qu’il soumet à notre regard « le charme de la réalité » en nous mettant face à une Duras « dure ». Très « dure ». Une femme narcissique, extraordinairement ordinaire avec ses défauts, en l’occurrence la haine de la concurrence et sa méchanceté envers notamment ses pairs écrivains : tu écrivais et les autres n’écrivaient pas, écrit l’auteur. Peu aimante, peu charitable, haineuse à l’égard de l’homosexualité qu’elle qualifiait de maladie de la mort.

D’une manière générale, Duras toujours peut être considéré comme un texte-essai qui propose des clés de compréhension de l’oeuvre durassienne à deux types de publics. Pour ceux et celles qui n’ont pas encore lu M. Duras, cet ouvrage est l’occasion de prendre connaissance de ses écrits et des aspects qui les caractérisent. Et pour les connaisseurs, il leur offre l’opportunité de (re)visiter l’oeuvre et de (re)découvrir le style, les personnages, l’atmosphère, la psychologie permettant ainsi une meilleure compréhension des écrits durassiens.

Duras, Toujours, un ouvrage à lire ! A lire absolument car il vous donnera l’envie folle d’aller vous perdre dans les pages durassiennes. Et vous deviendrez à votre tour des voyeurs voyants et visionnaires ou encore ces personnages de fiction « porteurs » de la voix de M. Duras comme l’a été Yann Andréa, cet homme qui a surgi dans la solitude de cette femme. Un jour … Pour la vie... Pour l’éternité.

1) Dominique Noguez, Duras, Marguerite, Paris, Flammarion, 2001.

2) M. Donnadieu, Heures chaudes, Les Livres Nouveaux. Paris, 1941. Il se décline sous forme de petit volume in-8° de 195 pages.

3) Anonyme, Caprice, Nicéa, Paris, 1944, Collection « Visages de femmes ». Ce roman a été publié sous forme de « fascicule carré à la couverture rose d’un format de 12x12 cm comprenant 18 pages en très fins caractères » (P. 24).

4) Marguerite Duras, Dix heures et demie du soir en été, Editions Gallimard, 1960. Réédition par Gallimard, Collection Folio, janvier 1986, 150 pages.


P.S. Dominique Noguez, Duras, Toujours, Actes Sud, Août 2009, 139 P., 18 €.


 
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