Sonallah Ibrahim : Le Petit-voyeur ou L’Egypte à travers les yeux d’un enfant

Enfin ! Petit-Voyeur consent à mettre sous mon regard avide de voir et de savoir, son voyage initiatique à travers l’Egypte de son enfance qu’il a photographiée par le truchement de son regard : alerte, aiguisé, candide, distancié car dépouillé des masques et des faux semblants ! Un œil qui fige tout ce qui s’offre à son champ de vision et s’empare de mon regard pour le projeter au cœur d’une Egypte belle, tantôt soumise, tantôt rebelle, qu’il a pris le soin de peindre et de dépeindre avec précision et minutie. Cet « art du détail » que Petit-Voyeur parvient à nous transmettre avec beaucoup d’objectivité en usant de ses fonctions sensorielles. L’ouïe, par le biais de ses oreilles qu’il « tend » constamment et « colle » contre les murs et les portes.

La vue, par le moyen de l’oeil qu’il n’hésite pas à « coller contre », à « jeter par », à « passer par » « les trous des serrures ». Et lorsqu’une entrave quelconque brouille sa vue, il n’abandonne pas. Il s’empresse de « chausser ses lunettes sales » que son père lui conseille de nettoyer afin de libérer son champ visuel et pouvoir ainsi glisser son œil dans la peau d’une caméra qui bouge, tourne, filme, saisit la vie quotidienne dans ses détails les plus intimistes. Et immortaliser cette existence triste, morne, ennuyeuse, frustrée, infectée de punaises et polluée par une odeur de pourriture et de moisi que Petit-voyeur, âgé de huit ans mène auprès de son père, Khalil Bey. Un ancien fonctionnaire à la retraite. Solitaire. Déclassé. Désabusé. Nostalgique. Malheureux. Mais finalement heureux dans son rôle de père, contraint par la vie, cette grande machine qui fait et défait les destinées, à assumer seul l’éducation de son fils. Quand Nabila et son frère sont nés, j’étais jeune, je passais le plus clair de mon temps dehors. Tandis que, là, j’ai vraiment connu le bonheur d’être père. Surtout après que j’ai pris ma retraite, confie ce père aimant à son ami, Ali Safa.

Mais où est passée la mère ? Fauchée dans la fleur de l’âge par une maladie incurable. Et tout au long du roman, l’Absence de cette mère prend l’allure d’une Présence aux senteurs du bonheur, de la douceur, de l’amour, symbolisant la protection, la sécurité…Une forte odeur de bien-être mêlée à un sentiment intense de nostalgie se dégage de ces pages ô combien saisissantes. Elle nous prend aux tripes. Serre notre gorge. Noue notre langue. Aucun verbe ne saurait décrire cet état de bonheur et de quiétude. Les anges m’entourent. Ma mère me porte. La lumière qui vient de la salle à manger fait des ronds, se souvient tendrement Petit-Voyeur..   C’est le temps du « temps perdu ». C’est l’univers ô combien apaisant et réconfortant du « Paradise lost » que Petit-Voyeur rapporte sous forme de souvenirs en italics à travers un récit ponctué de flashbacks (retours en arrière) qui brisent la linéarité du récit renvoyant ainsi à une temporalité passée racontée au temps présent. Démarche qui laisse deviner l’impossible deuil de cette mère qui allongée sur un lit dans une salle ouverte, meublée de plusieurs lits...sourit calmement... -et- caresse le visage-de son fils - du bout de ses doigts...

Enfin ! Je franchis le seuil de cette Egypte qui me suit et me poursuit depuis que je me suis désaltérée à la source de l’eau du Nil qui ensorcelle et envoûte. Même les âmes les plus averties ! Seule et comblée me voilà propulsée dans le monde du « Petit voyeur », ce roman de 208 pages, huitième livre de Sonallah Ibrahim traduit en langue française et publié aux Editions Actes Sud..

Pressée de me perdre dans « la cour des miracles » égyptienne des années 1948 décrite avec sobriété et un sincère souci d’authenticité par cet auteur, militant au sein du parti communiste qui a connu de 1959 à 1964 les affres des geôles égyptiennes. Ce journaliste et écrivain digne de ses convictions politiques et humanistes qui, en 2003 a refusé publiquement le prix du Caire pour la création romanesque décerné par le ministère égyptien de la culture. En 2004, il obtient le prix Ibn Rushd pour la liberté de pensée.

1948 ! Le temps des rois. La fin d’un règne. Un air de renouveau flotte dans l’air. L’aube des révolutions. Le temps des troubles politiques. Les frères musulmans. Le parti El Wafd. La question palestinienne. Le massacre de Deir Yassin. La création de l’Etat d’Israël...

Et au cœur de cette atmosphère bouillonnante, il règne dans les coeurs l’ultime conviction que le temps du changement est arrivé. Enfin, presque ! Car les illusions sont aux seuils des portes qui s’entrouvent pour laisser les regards s’y incruster afin de conter l’histoire du monde de l’enfance de l’auteur que ce dernier a pu mettre sous notre regard qu’après avoir pris le temps de grandir et de comprendre son père. Il fallait se libérer du poids du passé et de son enfance. C’était écrit sur les grands murs blancs de l’Histoire !

Voilà que j’entame la lecture du Petit voyeur. Une sensation de … Comment dire... Pour parler franchement…. Eh bien je me sens un peu déstabilisée par le style narratif, descriptif, minutieux et précis de l’auteur des Années de Zeth, (1) roman qui, j’avoue m’a subjuguée. Je m’arrête un instant. Puis je reprends le fil de l’histoire. Mais voilà que le sentiment de déstabilisation se transforme en découragement. Le rythme lent. Trop lent du récit m’ennuie et m’incite à arrêter la lecture. Mais c’est plus fort. La curiosité l’emporte. Et retour sur un texte qui au fur et à mesure de l’avancement de l’histoire, retient toute mon attention. Et captive mon esprit qui se laisse prendre dans un flot d’événements et une flopée de personnages, toutes classes sociales confondues, représentatifs de la société cairote à l’époque du roi Farouk.

Et voilà que je m’enfonce dans les trous des serrures made in Egypt. Et voilà que je franchis les portes qui, tel un sésame, s’ouvrent devant mes yeux qui luttent contre le sommeil pour rester éveillés et ne rater aucun détail de cette vie trépidante qui se laisse prendre au jeu au coeur de la grande scène de cette pièce théâtrale qui se joue à plusieurs. A l’exception de ce garçon que l’auteur ne nomme jamais. Cet enfant que j’ai affectueusement et tendrement nommé « Petit-Voyeur ». Ce môme formidablement sympathique qui prend aux tripes, émeut, attendrit et qui évolue dans la peau d’un précieux témoin qui a tendance à prendre l’allure d’un outsider qui est nulle part à sa place. Il observe. Mais ne joue pas. Il regarde. Mais ne participe pas. Il écoute. Mais ne parle pas (ou très peu). Cet enfant de l’amour, à la santé fragile, maigre et qui mange très peu serait-il out of place ?

No mother ! No home ! Out of place ! Out of time ! Petit-Voyeur est bien un enfant à part. Un solitaire endurci. Il ne joue pas avec les enfants de son âge. Ni à l’école. Ni dans le quartier. Ni ailleurs d’ailleurs. Il passe son temps dans les pantalons de son père avec qui il entretient une relation fusionnelle.

Et au coeur de sa solitude, il se laisse entraîner par ce père affectueux et aimant qui l’emmène partout où il va. C’est ainsi que Petit-Voyeur se retrouve malgré lui et avant l’âge dans le monde des adultes, masculin notamment qu’il décrit avec beaucoup de naïveté et d’innocence. Un univers où les sujets de conversation chuchotés entre pairs le troublent et l’éveillent aux choses de la sexualité. Et voilà qu’il se retrouve témoin des rêves érotiques, des fantasmes, des désirs inassouvis, des envies de corps féminins et de sexe, des frustrations, des angoisses, des peurs, des doutes de ces hommes qui comme son père ont atteint l’âge de la vieillesse :

Je vais devenir fou, - confie Ali Safa à son ami Khalil Bey en présence du Petit-Voyeur qui fait semblant de dormir. Puis il poursuit, la nuit, je me retourne dans mon lit, je meurs d’envie de tenir un corps tendre dans mes bras...

Et au Petit-Voyeur de boire en silence, dans la discrétion la plus totale les paroles de cet homme qui décrit avec sensualité le corps d’une jeune adolescente âgée de 16 ans devant laquelle il tremble de désir à la vue de sa jambe qu’elle pose sur une chaise. Cette créature de rêve et du fantasme qui remonte sa chemise de nuit jusqu’au genou.

Dieu tout puissant ! s’exclame Ali Safa devant ce mollet ferme, moulé comme une sculpture... Je n’avais qu’une envie, m’agenouiller et poser les lèvres dessus … finit-il par avouer. Sans complexe. Sans honte. Laissant ses désirs inhibés courir dans l’espace clos de cette chambre témoin de tant de rêves inachevés.

Et il continue son discours qui laisse transparaître l’image d’un homme malheureux car privé de sexe. Et tout en donnant libre cours à son imagination et à ses fantasmes, il raconte :

Pas plus tard qu’en venant chez toi, j’ai vu une femme qui courait dans la rue, les seins qui tressautaient. J’avais l’impression d’entendre le bruit de ses fesses se cogner l’une contre l’autre. Tout me fait penser à avant. Une melaya (1) bien serrée autour d’un cul bien roulé. Deux lèvres charnues...

Et à Khalil Bey de raconter à son tour sur un ton des plus nostalgiques, des plus malheureux sa misère sexuelle :

-  Il m’arrive de trébucher en marchant. J’ai la vue qui baisse. J’entends de plus en plus mal...
- L’important c’est la verdeur, répond spontanément Ali Safa comme pour le valoriser.

- Tu parles ! C’en est fini du jet d’autrefois. Restent plus que quelques gouttes, objecte-t- il tout en affichant un fort sentiment d’impuissance.

Et le voyage initiatique dans le monde des adultes poursuit son cours. Petit-Voyeur ne sait presque rien du monde des femmes. Sa représentation de cet univers qu’il décrit de manière furtive est très superficielle. Et selon ses observations visuelles, les femmes, ces êtres de la séduction sont frivoles, légères et préoccupées par leur apparence physique. A l’exception de Mama Taheya, cette mère de substitution que Petit-Voyeur regarde, observe, écoute à partir de leur petite chambre vétuste dans un appartement modeste à l’entrée d’une impasse située dans un quartier populaire du Caire que lui et son père partagent avec cette femme et son compagnon.

C’est un fait ! Mama Taheya est différente des autres femmes. Elle est belle, gentille, attentionnée, aimante. Petit-Voyeur laisse trahir son attachement à cette créature de l’émerveillement qui l’embrasse et couvre ses joues et ses lèvres de rouge à lèvres. Et n’hésite surtout pas à laisser parler son admiration notamment lorsque celle-ci s’adonne aux séances d’épilation sous le regard curieux de cet enfant qui pour rien au monde ne baisserait les yeux. Sinon comment pourrait-il nous transmettre la beauté du geste sensuel de cette femme qui se fait belle pour son homme. De sa chambre, à travers l’entrebâillement de la porte, comment peut-il résister au corps de cette femme penchée sur sa jambe pliée, (…) -qui- plaque un morceau de sucre à épiler au-dessus de la cheville, le décolle, l’assouplit, le repose un peu plus haut, recommence jusqu’à approcher de la cuisse ? Et lorsqu’elle se tourne vers la porte, je m’en écarte aussitôt et regagne ma place à toute vitesse, raconte notre petit voleur d’images qui nous introduit par effraction dans l’intimité de cette femme qui inspire le désir et respire le plaisir. Sacré Petit-Voyeur !

Et devant tant de beauté et de tristesse révélées par le truchement d’un regard lisse, silencieux, muet et intelligent qui marche, court, avance, s’indigne, s’essouffle, s’arrête, reprend sa course vers le monde fuyant de l’innocence et de la candeur, je me suis perdue. Et devant ce tas d’images, de scènes, d’émotions, de frustrations, de manques qui dansent devant mes yeux tantôt attendris par tant d’amour en attente d’être aimé, tantôt révoltés par tant de misère, de pauvreté, de mensonges, de cupidité, de stupidité, je me suis retrouvée. C’est alors que j’ai pris conscience que Petit-Voyeur a crée des liens entre son regard et le mien. A mon tour de glisser mon regard dans le vôtre afin de vous perdre dans le regard que Petit-Voyeur pose sur son monde qui agit comme un miroir qui renvoie à son image. Et inévitablement à notre propre image. Car en regardant, on se regarde et se regarder, c’est une façon de se rencontrer (Mounier).

Alors, dès à présent, allez à la rencontre de l’oeil de Petit-Voyeur qui raconte une Histoire. La sienne. La vôtre. Les deux entremêlées dans le reflet de nos âmes d’enfants. Cette image réfléchie de notre « Moi » qui nous apprend à nous regarder autrement.

1) Sonallah Ibrahim, Les Années de Zeth, Babel N° 554, traduit de l’ arabe (Egypte) par Richard JACQUEMOND, Actes sud, septembre 2002, 360 pages, 8,50 €

2) Tenue traditionnelle égyptienne.

Sonallah Ibrahim, Le Petit Voyeur, traduit de l’ arabe (Egypte) par Richard JACQUEMOND, Actes sud, septembre 2008, 208 pages, 19,50 €.


 
P.S.

 
 
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