Alaa El Aswany, J’aurais voulu être égyptien : une photographie aswanienne de l’Egypte

Les préfaces dans un roman ne sont pas toujours « has been ». La preuve ! C’est par ce biais que Alaa El Aswany, romancier égyptien, auteur de "l’Immeuble Yacoubian" (1) et "Chicago" (2), invite les lecteurs/trices à s’introduire dans le corps de sa dernière publication qui se décline sous forme d’une série de neuf nouvelles amères, douces, belles, hideuses, tendres, cruelles, heureuses, malheureuses, avec un arrière fond de tristesse, au dénouement tragique. Le tout exprimé par le biais d’une écriture énoncée dans un langage simple à la signification pourtant profonde qui rappelle fortement le style réaliste de Naguib Mahfoud, lauréat du prix Nobel de Littérature en 1988 .

Cette préface de sept pages peut bien paraître inutile pour beaucoup mais pour l’auteur, elle revêt une signification de la plus grande importance car elle a la fonction d’une mise au point. Pour qui ? Pourquoi ? Tout d’abord pour les responsables de l’Office du livre égyptien qui ont refusé de publier ces nouvelles lorsqu’elles ont été écrites en 1996. Puis pour tous ceux et toutes celles, en Egypte et ailleurs, qui ont tendance à confondre l’imaginaire et le réel. La littérature et la politique. La fiction et la sociologie : pourquoi ai-je écrit ces mots ? questionne Alaa El Aswany. Parce que cet amalgame entre le littéraire et le réel, entre le travail littéraire et les études sociologiques, a poursuivi et frappé de malédiction mon roman.

Mais au delà de la fonction d’avertissement, cet avant-propos peut être appréhendé comme une invitation à un effort de réflexion sur la définition et le sens de la littérature, son rôle, son lien ainsi que son interférence avec le reste des disciplines : la littérature est l’art de la vie, écrit-il. De ce fait -elle- n’est pas un fait isolé mais, comme la vie elle-même, elle interfère avec les sciences sociales, l’histoire, la sociologie, l’ethnographie. Cette interférence est une arme à double tranchant, explique-t-il. D’un côté, le romancier y trouve une profusion d’éléments pour son oeuvre, mais en contrepartie c’est cela qui pousse malencontreusement certains à lire les oeuvres littéraires comme si elles étaient des travaux de recherche sociologique.

Et si la littérature sert à raconter la vie, elle est également une invitation au rêve, à l’évasion et un moyen de distraction. Elle permet de nous immerger dans le monde selon la propre perception de l’auteur, sa vision et son interprétation de la vie. En lisant un poème, une nouvelle, un roman, le lecteur découvre avant tout l’imaginaire d’un individu qui s’aventure à recréer le monde selon sa propre sensibilité confrontant ainsi le lecteur à la construction mentale et intellectuelle de la trame de l’histoire et des personnages.

Dans les nouvelles que Alaa El Aswany met sous notre regard, les personnages, majoritairement des hommes, vivant en zone essentiellement urbaine, nous introduisent dans leur vie, dans leurs demeures, dans leur pays. Ils nous ouvrent la porte de leur intimité, de leur intériorité, de leur mal-être, de leur souffrance, de leurs blessures, de leur désillusion par le truchement de leur propre regard mettant en exergue les aspects qui de leur point de vue caractérisent la société égyptienne. Positivement. Et négativement. Loin des pyramides, ces géants de pierre qui ont résisté aux aléas du temps. Loin des cars de touristes qui arpentent les rues du Caire à la recherche d’exotisme. Loin des hôtels touristiques pris d’assaut par des hommes et des femmes sur les traces d’un passé glorieux qui s’acharne à afficher sa gloire, les personnages El aswaniens se mettent à nu et vont à contre courant du mouvement de ces touristes venus d’un ailleurs en quête de sensations et d’émotions fortes. Ils nous invitent à visiter une autre Egypte, l’autre facette de ce pays, très souvent inconnue voire ignorée. Celle qui vit sous le poids des difficultés socio-économiques.

Celle qui respire l’air infecté de la pollution atmosphérique, politique et idéologique. Celle qui tremble sous l’effet de la faim, des frustrations, des manques, leur lot quotidien. Celle qui trime de l’aube jusqu’à l’aube en quête de moyens de subsistance. Celle qui précipite ses enfants dans l’abîme de la folie comme unique instinct de survie. Cette Egypte où des êtres giflent notre regard, fouettent nos représentations, suscitent tantôt notre sympathie, tantôt notre colère. Des êtres qui vivent dans une société prisonnière de l’arbitraire, de l’obscurantisme... Des hommes et des femmes pris dans les rouages d’un système qui les poussent à déployer des stratégies afin d’assurer leur survie et exister tout simplement : mensonges, hypocrisie, malhonnêteté, méchanceté, lâcheté, paresse, corruption... Des comportements qui avilissent, qui déshumanisent, qui indignent et provoquent la colère, le dégoût...

Et afin d’établir une distance entre l’auteur et les personnages qui animent l’univers de ces nouvelles, Alaa El Aswany précise, je ne juge pas mes personnages. J’essaye juste de les comprendre et d’expliquer leurs actes, leurs petitesses, ou leurs grandeurs.

J’aurais voulu être Egyptien, un recueil de dix nouvelles. Et pourtant quatre ont particulièrement capté mon attention et profondément bouleversé mes sens. mporalités différentes mettant en scène deux personnages, Issam et so Celui qui s’est approché et qui a vu, la première et la plus longue des histoires du recueil de nouvelles immerge le lecteur dans l’univers familial et intérieur du personnage principal, Issam Abd el Ati, un jeune homme, célibataire vivant au domicile parental. La nouvelle peut être divisée en deux parties qui s’inscrivent dans deux ten père, avec cependant l’omniprésence du fils tout au long des deux parties, jouant à la fois le rôle de narrateur et de protagoniste.

Dans la première partie, Issam raconte l’histoire de son père, un homme libéré des croyances, des idéologies, le nationalisme, le marxisme et la religion. Un père vieux, impotent, qui voue une grande haine pour ses compatriotes qui de son point de vue sont tous endormis et leur seul rêve, ce sont les poulets de la coopérative. Un homme qui se réfugie dans le hashish, l’alcool, se retire du monde et sombre dans la décrépitude et la déchéance. A ce stade, Issam a le rôle de témoin. Il regarde. Il observe. Il est spectateur. A la mort du père, Issam devient le personnage principal. Sur un ton détaché, il se raconte et tout au long de sa narration, il entraine le lecteur, pas à pas, dans sa descente dans les abîmes de sa propre déchéance. Issam aurait-il « hérité » de la maladie de son père ? Serions-nous dans un cas de reproduction ? Tout porte à croire que le destin du père est héréditaire et qu’il se transmet de père en fils comme a tendance à devenir le pouvoir dans beaucoup de pays arabes qui ne sont pourtant pas des monarchies.

Ainsi, tout en reproduisant le comportement de son père, Issam dénonce la faiblesse, le mensonge, l’oisiveté, l’hypocrisie, la mesquinerie, le silence de ceux qui souffrent. Il crie haut et fort son aversion pour tout ce qui l’entoure y compris sa famille, ses collègues... qu’il décrit comme des êtres prisonniers, enfermés pendant une longue période dans une cellule étroite et qui ont perdu tout espoir. Et peu à peu, cet homme qui tourne le dos à un monde méprisable, se réfugie dans la solitude et le hashish. Et voilà qu’il trouve le salut dans des photographies représentant des scènes de pays occidentaux au point de devenir captif de l’esprit occidental qui de son point de vue déborde de merveilleuses possibilités.

L’effet que ces photographies produisent sur lui accroit davantage sa haine à son appartenance à l’Egypte, sa honte de ses origines et le sentiment de dévalorisation de soi. C’est nous qui, pour notre laideur, méritons ces tourments, affirme-t-il tout en pensant que être né Egyptien est une tragédie car pour lui, l’Egypte était morte. Notre civilisation était morte depuis des centaines d’années et il n’y avait aucun espoir qu’elle renaisse, ose-t-il raconter sans complexe aucun.

Le délire. L’altération de la perception de la réalité. La perte de contact avec son environnement. L’agressivité envers sa propre famille. La descente dans les bas fonds de soi. Le face à face avec les démons de ses hallucinations. Sa perdition dans un langage qui prend l’allure d’une accumulation de mots sans suite et d’une désolante incompréhension sont autant d’éléments qui précipitent la perte de Issam puisqu’à la fin de l’histoire, notre protagoniste, celui qui s’est approché et qui a vu, est enfermé dans un hôpital psychiatrique. Et voilà que la boucle est bouclée. Le monde intérieur de Issam se retrouve malgré lui prisonnier dans un lieu qui accentue davantage ses états d’âme.

Une fin triste et tragique où Issam est enfermé à jamais dans son univers intérieur avec le sentiment d’être incompris et d’avoir fait l’objet d’un complot : le cercle s’est complètement refermé autour de moi. Il n’y a pas une seule brèche par où me faufiler. Ils se sont tous coalisés contre moi... soliloque-t-il.

Mais à la lumière de cette fin des plus pessimistes où l’enfermement et l’absence d’issue s’imposent comme une évidence, n’y a -il pas lieu de s’interroger si Issam Abd el Ati n’est pas une métaphore de l’Egypte actuelle ? N’est-il pas l’Egypte personnifiée ? La question se pose dans toute sa splendeur.

La seconde nouvelle qui fait l’objet de mon coup de coeur s’intitule Ma chère soeur Makarem (cinquième nouvelle du recueil). Un frère qui travaille et vit en Arabie Séoudite écrit à sa chère soeur Makarem qui vit en Egypte et qui s’occupe de sa mère malade. Au nom de Dieu, le tout miséricordieux-en Lui est notre recours-, Prière et salut sur notre Seigneur Mohamed... , commence cette missive qui dégage une forte et désagréable odeur de mensonge teintée d’une dose non négligeable d’hypocrisie. Mais quel est l’objet de cette lettre ? Pourquoi ce frère écrit-il à sa soeur ? Et bien pour lui annoncer dans un langage faussement pieux et qui empeste la sournoiserie que ses moyens financiers sont précaires et qu’ils ne lui permettent pas de financer les frais de soins pour sa mère malade.

A travers cette nouvelle au style simple et direct, l’auteur cherche à mettre en exergue l’influence du Wahabisme sur les Egyptiens qui ont vécu en Arabie Séoudite. Un quart des Egyptiens sont allés travailler en Arabie Séoudite et ils sont revenus avec les idées de l’Islam Salafiste qui prône une vision fermée de la religion musulmane, des principes et des valeurs qui formatent et éduquent dans le sens de la soumission et de l’obéissance aux gouverneurs, explique Alaa El Aswany au cours d’une interview réalisée dans son cabinet dentaire dans le quartier de Garden City au Caire. Une interprétation qui incite au mensonge et à l’hypocrisie, ajoute-t-il.

Dans l’attente du guide est mon troisième coup de coeur (huitième nouvelle).

Dans cette histoire hélas trop courte qui laisse le lecteur sur sa faim et qui ne finit pas de susciter des questionnements chamboulant notre sens commun, Alaa El Aswany met en scène des êtres déçus par le présent, nostalgiques du passé qui pour se consoler et supporter les affres d’un présent qui se caractérise par l’absence de démocratie, l’arbitraire, l’injustice voire la dictature se réfugient dans la gloire d’un jadis glorieux dominé par la figure historique et quasi mythique de Mustapha Nahas, leader du parti El Wafd, le sauveur de la nation. Celui qu’ils attendent afin de restaurer la démocratie. Oh, Mustapha ! Oh, Nahas ! Tu es vivant. Tu resteras présent dans le coeur de l’Egypte aussi longtemps que seront présents le Nil et les Pyramides. Oh, Mustapha ! Oh, Nahas !

A travers cette nouvelle, l’auteur met en lumière l’existence de comportements qui se caractérisent par une « remise de soi » à un personnage du passé ; une figure absente, un peu à l’image de Godot qui symbolise l’espoir de changement. N’y a-t-il pas là un message des plus importants et des plus urgents à mettre en exergue ? La réponse est incontestablement oui selon Alaa El Aswany qui exhorte ses compatriotes à adopter une attitude de reprise de soi et à sortir de la position d’attente afin de devenir des acteurs à part entière de leur propre changement et de celui de leur pays.

Mon dernier coup de coeur, Un regard sur le visage de Nagui (dernière nouvelle du recueil) met en évidence le thème de la reproduction des hiérarchies sociales au sein de la société égyptienne par le truchement du système éducatif scolaire. En effet, cette nouvelle raconte l’histoire de Nagui, un enfant de l’élite, fils d’une mère française et d’un père égyptien. Un matin, il arrive dans une classe d’une école privée où l’enseignant est un homme de la religion catholique, « le Frère » qui se comporte comme un véritable dictateur. Nous écoutons notre maître, le Frère, raconte le narrateur. Je revois son visage de vieillard chauve, ses lunettes, ses yeux bleus, ses sévères brodequins militaires, son ample soutane blanche, la redoutable croix sculptée qui pendait à sa poitrine et sa baguette...

Cette nouvelle montre de manière très claire un système éducatif qui à l’égard des autochtones fabrique non pas des esprits libres et libérés du carcan des conventions et du conformisme mais plutôt de la servilité et son corollaire la soumission. Désobéir ? Tenter ne serait-ce la moindre petite incartade ? Mais qui aurait osé ? questionne le narrateur. Puis il poursuit nous vous étions, maîtres, complètement soumis, asservis. Nous étions devenus avec le temps et la sujétion, des parties de vous-même, comme les doigts de votre main que vous pliez ou dépliez à votre gré. Vous faisiez de nous ce que vous vouliez...

Jusqu’au jour où arriva ce qui n’était pas attendu. Nagui, le nouveau, l’enfant de l’élite, le privilégié, ose regarder le « Frère, le maître » en face. Il ose lui jeter en pleine figure il est interdit de frapper. Il ose remettre en cause son comportement sauvage et dictateur. Oui. Cet enfant des membres des classes dominantes va jusqu’à oser se rebeller contre cet adepte de la violence et de la terreur. Quelle joie ! Ouf, un vent d’espoir souffle dans le coeur de ces « dominés », « incapables » d’agir pour leur propre libération ! Un allié. Enfin ! Mais voilà que la joie se transforme très vite en déception car Nagui, cet enfant du courage qui a osé se révolter contre la violence et l’asservissement ; cet être qui symbolise l’espoir et la possibilité d’un changement est finalement le symbole de l’impossibilité du changement car lorsque le maître lui confie le pouvoir, il se range du côté des « dominants », reproduit leur violence à l’égard de ses camarades et devient à son tour oppresseur. En effet, que peut-on attendre d’un enfant qui appartient à la classe sociale privilégiée dont l’unique souci est de préserver ses privilèges et de reproduire une politique de domination ?


 
P.S.

 
 
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