Vos papiers !

« Les trois couleurs à la voirie ! » (Louis Aragon)

L’identité nationale est le nom d’une carte délivrée par l’Etat, qu’on doit présenter aux agents de police quand ils prononcent la phrase-clé : vos papiers ! C’est donc une étiquette, comme celles qu’on colle sur les produits finis dans les rayonnages des supermarchés, qui garantit l’existence du Citoyen aux yeux de l’Autorité. Nom, prénom, date de naissance, signes particuliers, photo, tampon officiel : identification de l’individu. Elle s’appelle « nationale » parce que, précisément, la Nation n’est pas autre chose que ce classement des gens selon des critères préétablis. Des critères qui permettent de les ranger par catégories, c’est-à-dire de les enrôler. Car la Nation a besoin de numéros, pas de personnes vivantes. Elle se fout des sentiments, des émotions, de ce que les gens sont, ne sont pas, de ce qu’ils aiment ou n’aiment pas. Ils lui faut des soldats, des consommateurs, des producteurs, des contribuables, des électeurs, pas des vrais gens, de ceux qui s’appellent seulement s’ils se reconnaissent, qui parlent à leurs amis, qui ont des goûts, des envies, des dégoûts, des absences d’envie, et toutes sortes de raisons de faire ou ne pas faire ceci ou cela. La Nation connaît des citoyens, pas moi, ni toi, ni lui, ni elle. L’identité nationale, c’est l’individu sans individualité, l’homme en général, un numéro d’identification.

Ce n’est pas facile de fabriquer un individu identifiable qui corresponde à son identité. Il faut des années de dressage, d’humiliations répétées, d’obligations, de contraintes, pour transformer un gentil bébé en bon citoyen, libre de faire ce qu’il lui est permis de faire, égal aux autres numéros, et fraternel avec ses congénères uniformisés. Alors on lui accorde le label de « majeur » et il peut exister dans le grand ensemble qui englobe les autres ensembles où chacun doit correspondre à ce qu’on attend de lui. Il y a même un super grand ensemble qu’on est en train de mettre en place, une super-nation qui aurait nom « planète » et dont les citoyens (du monde) auraient un jour une carte d’identité terrienne, ou autre étiquette informatisée, qui permettrait, grâce à des puces électroniques implantées, de les contrôler pas-à-pas à chacun de leurs mouvements sur le programme d’un super-ordinateur qui aura pour nom : gouvernance mondiale.

En attendant que soit mis au point le système de la super identité supra-nationale, on se contente de peaufiner celle qui colle déjà à la peau de tous les individus appartenant aux nations modernes. Comme il faut qu’ils s’imaginent être libres d’y participer, on leur organise des débats truqués pour leur faire croire que ce qui leur arrive est le résultat de ce qu’ils ont voulu. Cela s’appelle « démocratie » (d’Etat, bien entendu). Car c’est l’Etat, devenu sur-Moi de tout un chacun, qui fixe les règles qui, limitant la liberté, permet de la surveiller. Et c’est encore l’Etat qui invente la nécessité de la Loi pour fournir à ses juges les arguments justifiant le pouvoir de punir qu’ils exercent sur les mauvais sujets du Peuple Souverain. Certes, dans la plupart des nations, le Roi a cédé le pas devant ceux qu’on appelle les « représentants du peuple », en l’occurrence des délégués sans contrat, ayant reçu un chèque en blanc de leurs électeurs pour exercer au nom d’une fiction dénommée « peuple » la nouvelle souveraineté de l’Etat. Chaque pays ayant suivi la même route, il est facile d’organiser ces si peu différentes nations en un super assemblage de nations : la SDN, puis l’ONU, l’Union Européenne, et autres fantasmagories transnationales, préfigurent les futurs critères de l’identité supra-nationale qui attend les « citoyens du monde ». C’est-à-dire encore plus de repérages, de fichages, de classement des individus, pour identifier parmi les gens ceux qui, vagabonds sans foi ni loi, sauvageons échappés des dressoirs, racaille impertinente, poètes insoumis, continuent à défier le pouvoir parce que, ne lui demandant rien, ne lui devant rien, ils sont dans une position où le pouvoir ne peut presque rien contre eux.

En russe, on ne dit pas « je m’appelle X », mais menya zavout, « ils m’appellent X », tant il est évident que nul n’est maître de son nom, mais que ce sont les autres qui en usent. Il en va de même pour tout ce qui constitue la prétendue « identité » des gens : rien de personnel n’en fait partie. Autrement dit, rien de vivant. Le nom était autrefois l’apanage des nobles, pour qui c’était l’étiquette de la terre sur laquelle ils régnaient. Les autres n’en avaient pas besoin. C’est avec l’apparition de l’Etat moderne qu’est née la nécessité de repérer les gens. Pour les enrôler d’abord, les faire marcher au pas, les envoyer au casse-pipe, et ensuite pour les contrôler (mot qui vient de « contre-rôle », comme on dit contre-expertise ou contre-témoignage). A chacun son rôle dans la nation et l’Etat fiche tout le monde sur ses listes de contre-rôles. Peu importe la forme exacte de cet Etat, monarchie constitutionnelle, république représentative, fédération, l’essentiel est qu’il fournisse aux maîtres de l’économie la main-d’oeuvre dont ils ont besoin : de bons petits soldats dressés à sacrifier leur vie pour garder leur « identité ». C’est pour cette raison qu’on plaint tant les chômeurs, non parce qu’ils manquent d’argent, mais pour la perte de dignité citoyenne que leur occasionne leur manque d’emploi dans la nation. Quant aux fainéants, traîne-grolles, vagabonds, glandeurs, heureux de l’être et insouciants des problèmes de la société, leur existence ne vaut pas un pet pour l’ordre, et ils ne sont pas loin de se trouver privés d’identité.

Mais en ont-ils besoin ?

Les staliniens de droite et les pétainistes de gauche, qui ont fait alliance après la fusion du soviétisme et du capitalisme (ensemble Gorbatchev et Bush, tous deux agents secrets de leurs nations respectives, ont organisé l’union des gouvernances en faisant fondre le mur de Berlin), veulent instaurer un nouvel ordre mondial où chaque individu sera privé d’individualité au profit des structures de l’Etat, pour le plus grand confort des profiteurs de l’économie. En avant la nouvelle église ! Il faut redéfinir les concepts, et faire du langage humain une machine à laminer les cervelles, à broyer les désirs, à étouffer ce que chacun a d’unique. On va émanciper les peuples, ces fictions électoralistes, pour mieux asservir les personnes. Chacun sera tenu d’être éclairé par l’Etat, de façon rationnelle (les Français disent « cartésienne »), pour rendre grâce à la démocratie toute-puissante (d’Etat, bien entendu). A cette lumière polarisée, les débats porteront toujours leurs fruits : ceux de l’arbre qui les a produits. Droite et gauche applaudiront de concert, car il faut bien deux mains aux bras du pouvoir pour claquer aux oreilles des citoyens. Chacun alors, avec fierté, aura le droit et le devoir de brandir ses papiers pour proclamer haut et fort son identité. Ainsi soit-il.

Mais alors qui saura ce que fabriquent les moins que rien, laissés pour solde de tout compte et contents de l’être, qui auront déserté le culte ?...

Avis aux amateurs.


 
 
 
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1 commentaire
  • Vos papiers ! 9 novembre 2009 20:18, par IL

    A quelle date a été écrit ce texte ?

 
 
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