Qui sauvera Eric Zemmour ?

Semaine après semaine, à chacune de ses interventions face aux invités de Laurent Ruquier, comment ne pas voir en Monsieur Zemmour un être complexé qui ne s’est jamais pardonné d’être né dans un milieu modeste et d’avoir réussi… et seulement réussi.

(réussir dans le sens de… être connu et ne pas ou ne plus avoir de problèmes de fin de mois)

Boudant son plaisir, toujours prompt à adresser des reproches à ceux qui, sans retenue, aspirent à goûter le leur, Monsieur Zemmour sera impitoyable envers quiconque a le courage, le culot ou l’ambition de se hisser, décomplexé vis-à-vis de ses origines sociales, jusqu’à la plénitude de son potentiel d’être humain dans des domaines tels que l’écriture ou bien, ceux d’une expression et d’une ambition un tant soit peu artistiques.

Rappelons ici, à toutes fins utiles, qu’il n’y a pas d’Art mineur ou de sous-culture – terme que Monsieur Zemmour destine, entre autres, aux artistes du Rap, une de ses cibles préférées : il n’y a que des artistes mineurs ou bien, pas d’artiste du tout derrière une œuvre qui n’en serait pas une, et comme sous-culture, une culture qui n’aurait pas d’histoire, pas d’origines ni d’encrage ni de racines dans une société humaine quelle qu’elle soit.

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Ce qu’il appelle péjorativement « les bons sentiments » qu’il se refuse à considérer comme la manifestation d’un esprit humaniste, l’indisposent au plus haut degré, sous prétexte, sans doute, que le registre de la compassion a toujours été opposé à l’intelligence : du moins le croit-il !

Car, pour "faire intello" n’est-il toujours de bon ton de se moquer de cette compassion ?

Faut bien dire que... Zemmour chez Ruquier, c’est un peu et souvent, le lycée qui fait la leçon au collège ; et guère plus, sinon moins encore.

Né à Montreuil (93) , les êtres revendicatifs le gênent comme il n’est pas permis, et plus spécialement ceux qui ouvertement se considèrent comme humiliés (plus particulièrement les enfants des cités) ou bien ceux qui les soutiennent (les rappeurs et les artistes engagés) ; à leur contact, un seul réflexe : nier leur souffrance qui peut être la leur pour mieux étouffer la sienne à la racine de laquelle l’on trouvera pourtant l’humiliation d’une communauté dépossédée (matériellement et émotionnellement) et dans laquelle il est né - référence au départ forcé d’Algérie de ses parents après l’indépendance de ce pays, comme des dizaines de milliers d’autres...

Avant de se précipiter dans le camp des puissants, à droite de l’échiquier politique, comme pour mieux se persuader de la supériorité de la raison du plus fort sur les affects qui minent les plus faibles économiquement et culturellement.

Privée d’œuvre, sinon quelques livres sur la classe politique qui finissent très vite dans les bacs à 1euro des bouquinistes, révérencieux face aux grands hommes (morts de préférence) qui ont fait l’Histoire (N’a-t-il pas tenté à deux reprises d’entrer à l’ENA ? Faut-il y voir là un lien de causalité ? A tort, puisque Victor Hugo, à titre d’exemple, n’avait fait que des études secondaires), méprisant face aux contemporains non estampillés « génies », Monsieur Zemmour, esprit confus et décidemment très scolaire (ses références littéraires se limitent à Balzac, Flaubert et Hugo ; Rembrandt pour la peinture) serait un client parfait pour la psychanalyse.

Chez lui, tout est refoulement et névrose dans une entreprise d’auto-castration émotionnelle sans aucun doute dommage pour tout le monde, et en premier lieu, chez ceux que Laurent Ruquier reçoit, et qui, pour un peu , en viendraient presque à s’excuser soit d’écrire, soit de chanter ou bien encore, d’être en colère face à une réalité sociale d’une violence parfois insoupçonnable.

Car, si là d’où l’on vient ne saurait en aucun cas empêcher quiconque d’aller voir ailleurs et de s’y installer, en revanche, il n’est sûrement pas nécessaire, une fois arrivé à destination, de conspuer à des fins de les rabaisser, celles et ceux qui n’ont pas eu la chance – ou su la saisir, faute d’aptitudes ou de volonté -, d’effectuer un tel déplacement à la fois horizontal et vertical même et surtout, si ce mépris et ce déni semblent n’avoir qu’une seule préoccupation : se protéger du danger et conjurer la peur d’un éventuel retour à la case départ, défait et humilié pour la seconde fois, par une classe qui n’aura pas oublié que Montreuil ne sera jamais ni Neuilly ni Paris.

Et d’aucuns s’empresseront d’ajouter : combien de temps encore, les rescapés d’un déterminisme social le plus souvent impitoyable devront-ils donner des gages de bonne conduite et de fermeté d’âme (cachez donc cette compassion nauséabonde !) à ceux auxquels ils pensent devoir leur repêchage social, oublieux qu’ils sont de leurs droits et de leurs mérites ?

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Vraiment, il est regrettable que le service public nous impose semaine après semaine, le spectacle pitoyable d’un Zemmour arc-bouté à ses hontes et à ses douleurs les plus intimes, derrière ce masque qui fait de lui un autiste dont le coeur en hiver peine à battre en public pour quiconque n’est pas lui, encore et toujours lui, dans ce faux dialogue avec les autres qui, insoupçonné en lui, n’est qu’un monologue sans fin et à haute-voix avec lui-même…

Un lui-même atrophié, aux renoncements sans nombre, dans un déni auto-infligé de sa propre histoire, de ses origines et de celles des autres dans la même foulée ; déni qui, soit dit en passant, n’a jamais sauvé qui que ce soit de l’amenuisement ni permis à quiconque de faire l’économie d’une sérieuse remise en cause de soi et qui trahit une aversion profonde pour tout ce à quoi Eric Zemmour aurait dû ressembler et auquel il a échappé mais qui, chaque semaine, au grès des invités, revient le hanter comme un cauchemar à l’effet boomerang à la fois persécuteur et prophétique.

Mais alors…qui sauvera Eric Zemmour de ce cauchemar qui a toutes les allures d’un naufrage existentiel ?


 
 
 
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