Fin de vie et système de santé

- "Luc, je trouve qu’on enterre un peu trop vite les gens. Le plus souvent, c’est pas les morts qu’on enterre, c’est de la mort dont on cherche à se débarrasser ; la mort et son cadavre. Et moi je suis pour qu’on prenne son temps avec la mort. Mais... attention ! Je ne dis pas qu’il faut la choyer et chanter ses louanges ; il n’est pas non plus question de la banaliser, car il y aura toujours un salaud qui en profitera pour vous faire mourir plus tôt que prévu. Et je ne te parle pas que des crapules ! Pense à l’Etat, aux médecins et à l’euthanasie. A son sujet, moi je dis : l’euthanasie, d’accord mais... pour les milliardaires seulement ! Parce que... avec les milliardaires, au moins, on est sûrs qu’ils avaient les moyens de se soigner et par conséquent, les moyens de rester en vie. Quant aux autres... les démunis, les sans-familles et les vieux : niet ! Interdits d’euthanasie !

- Comment ça Matthieu ?

- Si on y met un doigt, on y laissera la main et le bras ; et en ce qui concerne les disgraciés, ce sont eux qui passeront à la casserole en priorité puisque ce sont eux les premiers qui, confrontés à une fin de vie exécrable, souhaiteront y mettre fin.

- Tu veux dire Matthieu que... tous ces gens pourraient demander qu’on mette fin à leur vie ?

- Oui Luc. Et pour eux, il n’y aura pas d’acharnement thérapeutique ; tu peux en être sûr. En d’autres termes : on ne les retiendra pas. Les démunis, les disgraciés, les vieux, tous ces gens-là, ça pèse lourd sur les finances de notre système de santé, et plus lourd encore quand ils sont insolvables et abandonnés. Ou bien alors, l’État devra une bonne fois pour toutes se décider : soit il se donner les moyens de faire en sorte que nous ayons tous une fin de vie décente, soit il décide de se débarrasser des plus fragiles d’entre nous : fragiles et insolvables !

- Tu crois Matthieu ?

- Tiens ! L’Etat va se gêner !

- Et les médecins ?

- Les médecins ? Demande aux hémophiles ce qu’ils en pensent ; enfin, ceux qui sont encore là pour témoigner. Mets-toi bien ça dans la tête, Luc : les pauvres n’intéressent personne et surtout pas ceux à qui ils ne rapportent rien ; et il n’y aura sûrement pas d’exception pour les titulaires d’une carte CMU."

Quelles conditions de fin de vie pour chacun d’entre nous ?

Sans nul doute tout aussi importante que tous les cas extrêmes qui nous sont présentés par les médias, est cette autre question qui est rarement prise en compte par ceux qui souhaitent une loi qui autoriserait l’euthanasie : notre système de santé, son financement face au vieillissement de la population, l’augmentation de l’espérance de vie et celle des coûts de l’innovation...

Car, là sont les vrais enjeux !

Tout en sachant que la collectivité aura besoin de dépenser toujours plus dans le domaine de la santé, il se pourrait bien qu’un jour, des gouvernements s’y refusent appuyés par un électorat égoïste ou mal informé.

Quel système de santé souhaitons-nous nous offrir, entretenir et développer pour quelle qualité de vie et de « fin de vie » ?

Question bien plus importante que le droit de disposer de son corps car, faut-il rappeler que notre corps nous appartient dans la mesure où toute décision prise à son sujet ne remet pas en cause cette part de responsabilité qui incombe à tout un chacun ( 1) ; responsabilité qui fait que notre société s’interdit - par exemple -, d’encourager le suicide, l’auto-mutilation, les comportements à risque etc...

Autoriser l’euthanasie, c’est prendre le risque de voir une société se débarrasser de milliers, voire de millions d’individus incapables économiquement de "s’offrir" une fin de vie de qualité car, cette société-là aurait majoritairement fait le choix de ne pas financer un système susceptible de garantir une telle fin de vie aux plus démunis, entre autres et pour commencer (2).

1- Nous ne nous appartenons pas (entièrement) à nous-mêmes car, ce n’est pas (seulement) nous qui nous sommes faits.

2-Les professionnels de santé vous le confirmeront : il existe bien un lien entre l’augmentation des "cas" de demandes d’euthanasie et la déshumanisation de la société ; déshumanisation qui touche en priori les plus faibles : les personnes âgées isolées, aux revenus très faibles.

Face à une situation de précarité extrême, voire de dénuement total, en désespoir de cause, combien de suicides, combien d’interruptions de traitement sous le couvert de l’euthanasie peut-on raisonnablement craindre, sans oublier les choix draconiens d’une médecine hospitalière qui serait privée de moyens ?

Au sujet de notre santé et de notre qualité de vie à tous, on ne doit avoir qu’un seul souci : le financement, l’aide aux familles et le soutien au personnel soignant afin de réunir toutes les conditions nécessaires à l’exercice de cette "qualité de vie" que l’on soit ou non sur le point de la quitter.

Et on ne manquera pas de noter qu’il est bien question de "vie" et de "qualité" et non d’un "Comment mourir au plus vite ?" défaitiste.


 
 
 
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