L’histoire, fable convenue (3)

Contrairement à l’aphorisme gaullien qui dit "dans l’Orient compliqué il faut des idées simples", pour comprendre l’orient qu’est aujourd’hui notre monde, il faut des idées compliquées exprimées simplement. Simplicité n’est pas simplisme. Une idée compliquée peut se dire avec des mots simples. Nul besoin de jargon. Ainsi, par exemple, de la démocratie.

Dans son sens de vox populi -voix du peuple- la démocratie fait partie des idées simplistes. Démagogie est son synonyme. Du grec demos agéîn, conduire le demos. Ce fut toujours le risque de la démocratie d’osciller entre krateîn et agèîn, entre conduire le demos et faire qu’il se conduise. Faire de lui l’agent du krateîn, non l’esclave. Ça l’est encore. La démocratie, puissance imaginaire du démos, n’est pas respublica, chose du peuple, ne l’a jamais été. Elle consiste moins -si ses dirigeants sont honnêtes- à faire ce que veut le peuple, qu’à lui faire admettre que ce qu’il aimerait est souvent irréalisme, passion provisoire, voire folie. C’est une chose qu’on n’ose plus dire de nos jours pour des raisons paradoxales. Comprendre ces raisons, c’est avoir une vision de ce qu’est la démocratie vécue, pas la rêvée. D’une façon générale, les élites sont convaincues que le peuple est trop stupide pour avoir des idées bonnes, c’est pourquoi elles lui en insufflent de mauvaises. Par exemple, en 2005, pour qu’il vote oui au referendum européen. Quand il arrive qu’il en ait de bonnes d’idées le peuple, comme les dites élites sont sûres qu’alors elles iront contre leur intérêt, elles les dénigrent, les dénaturent. Ainsi, le non populaire au référendum fut caricaturé par les mêmes élites. Il y a pourtant plusieurs sortes d’élites. C’est ainsi que lorsque le peuple a vraiment des idées bonnes, se pose la question de savoir si elles sont vraiment de lui. Est-ce exagéré de dire que sans l’engagement pour le non des élites de tout bord (syndicalistes, universitaires, internautes), le peuple eût sans doute voté oui comme il le fit en 1992 pour Maastricht ? D’où la difficulté de parler de démocratie, lorsqu’on sait que la démocratie, le krateîn du demos, est une fantasmagorie. Le peuple est toujours commandé. Quand il le sera sans être conduit nous serons en démocratie. On est donc devant un paradoxe que les Grecs (politiques et philosophes) avaient déjà relevé et que résume une lapalissade : la démocratie est, quand n’est pas la démagogie. Aristote s’en fait le défenseur dans un sens quasi démonique (1). Il reprend l’ hypothèse que le peuple, par une alchimie mystérieuse (lire note 2 avant de continuer), a une perception juste de ce que la cité doit faire, que les magistrats qui le représentent traduisent cette perception en actes et qu’ainsi, la vox populi se fait vox dei. Cela s’est-il vraiment produit dans l’histoire que nous connaissons ? La réponse est non. Même si la Propagandastaffel occidentale s’épuise chaque jour à dire le contraire. La démocratie n’a été bonne que lorsqu’elle fut dirigée (et non conduite) par quelqu’un qui était plus un commandeur qu’un démophile, un dictateur -désintéressé peut-être-, mais un dictateur. Périclès à Athènes, de Gaulle en France. En privé, ce grand démocrate ne se privait pas de brocarder les cinquante millions de veaux que nous lui étions. Chienlit lui était mot familier. Enfin, il faut souligner que ce régime a une durée infime dans l’histoire. Moins de deux siècles en Europe, trente ans à Athènes, berceau de la demokratia. A ce titre, son aura d’état de droit ou sa réputation de régime fin de l’histoire sont à relativiser. Par contre, les longues périodes pendant lesquelles la majorité d’une population donnée aurait pu mettre en œuvre par ses représentants, une politique conforme à ses intérêts, demanderaient à être connues. Selon moi, il n’y en a aucune. Les exemples contraires par contre, abondent. Quelques uns de récents : Si on avait demandé au début des années soixante aux Français s’ils voulaient sortir de l’Otan, auraient-ils suivi de Gaulle ? si on leur avait demandé s’ils voulaient une bombe atomique, l’auraient-ils voulue ? si après la guerre des "6 jours" on leur avait demandé si Israël était "dominateur et sûr de lui" auraient-ils acquiescé ? L’appel de juin 1940 dénonçant la capitulation et appelant à la résistance a-t-il été approuvé par la majorité des Français ? l’auraient-ils voté ? à l’opposé, la réforme du sénat voulue par le général en 1969, réforme qui aurait amélioré nos institutions, n’a-t-elle pas été répudiée par le peuple ? Le non au référendum de 2005 ne fut-il pas suivi en 2007 d’un oui massif au Nabot de Naguy Bocsa ? Le non irlandais de 2008 ne fut-il pas suivi –après bourrage de crâne peut-être − d’un oui ? La démocratie existera lorsque le demos, par un krateîn éclairé, sera réfractaire à la démagogie.

Conclusion provisoire : l’idée selon laquelle la démocratie c’est demander au peuple son avis pour le mettre en œuvre est un mensonge qu’une certaine élite, s’efforce de nous vendre. Comment ? En laissant les votants s’imaginer qu’un bulletin dans une boite chaque deux ou trois ans a une conséquence heureuse, ou moins malheureuse, que si on n’a ni bulletin ni boite. Qu’est-ce à dire sinon flatter son ego avec un papier : T’es rien bonhomme, mais ta voix peut faire que tu sois kekchose, que la montagne se jette dans la mer ! Or la démocratie n’est pas le vote, aussi libre soit-il. Réduite à cela elle est démagogie, art de flatter, de faire des promesses et, dans les périodes difficiles, art de créer la peur en vociférant C’est moi, ou le chaos. Hitler fut démocrate. Que des millions d’hommes et de femmes croient en ce conte pour enfant qu’est l’actuelle démocratie, n’aient pas d’autre choix aujourd’hui, hélas que d’y croire, d’accepter bon gré mal gré d’être abusés, témoigne de l’état de la détresse humaine – 2489 ans après la victoire de l’Athènes démocratique (3) sur l’Orient absolutiste et compliqué du Perse Xerxès–, et de l’échec douloureux de son l’intelligence.

J’entends d’ici les cris de l’autre élite : Et alors, vous pensez que la dictature c’est mieux ? Franco, Staline, Hitler, Saddam, Pinochet, Salazar, ça vous va ? Pauvres humains, qui ne voyez qu’il y a toujours dictature qu’elle soit d’un seul ou de plusieurs ! Au moins, quand elle est d’un seul, et que de ce fait elle est souvent maladroite, abusive et sans lendemain, on voit à peu près où est le mal et on peut lutter. Par contre, quand elle est de plusieurs, elle est occulte, on ne sait la combattre, on ne la voit même pas. C’est la distinction que faisaient là aussi le Grec entre tyrannie et oligarchie. L’oligarchie est une tyrannie à plusieurs. Allez combattre la mondialisation. Par contre, vous pouvez virer NNB, même si c’est toujours une victoire à la Pyrrhus et que ça recommence tout de suite après avec un autre. Ségolène élue, aurait-elle résolu les problèmes ? NBB est-il plus doué ? Evidemment non. Aucun des deux n’a le courage ni les moyens de prendre les décisions qui s’imposent, et qui seraient loin d’être celles du demos, ce public de la ré-publique… Ils sont tous deux démagogues et fiers de l’être. Le rite des urnes satisfait l’orgueil du vulgum pecus, calme sa peur, lui donne l’illusion qu’il fait, c’est une thérapeutique sociale, une cure. Valéry l’a dit d’une phrase : "La politique, c’est convaincre les gens de ne pas s’occuper de ce qui les regarde".

Comme il y a plusieurs sortes d’élites, il y a plusieurs sortes de démocraties. Deux au moins sont remarquables : la DDI, démocratie démagogique illusoire et la DDE, démocratie démagogique efficace, celle qui dit la vérité et celle qui en cache un gros morceau. Sachant qu’on ne peut dire la vérité au peuple que lorsque il est sous le choc, lorsque Churchill en 1940 promet du sang de la sueur et des larmes à ses compatriotes, ces derniers serrent les fesses en chœur et se sentent honorés. Quand en 1954, Mendès France pratique la DDI, il échoue. De Gaulle en 1958 réussit avec la DDE. Mendès était homme de la IVe république, régime si démocratique qu’il était à le paralytique portant l’aveugle. Il dira aux Français la vérité et… essayera de la réaliser. Sept mois et dix sept jours plus tard il est chassé. De Gaulle s’écrira : l’Algérie c’est la France de Dunkerque à Tamanrasset. C’était au mieux un mensonge, au pire une formule pour gogos pour demagogos. Il se servira de la fronde des généraux pour se hisser à la tête de la respublica, se taillera une constitutio sur mesure et… règnera onze ans. Il fut pourtant un dictateur intègre, dévoué à son pays et pas à la corbeille comme d’autres. C’est ce qu’on a réalisé après lorsque les pompidou et autres florentins, ont débarqué à l’Elysée propulsés par le bon peuple de France. Le dévouement de Mendès n’est pas en cause. Il l’était autant que de Gaulle, mais c’est de Gaulle qui réussit et lui qui échoue. L’un pratiqua le parler vrai qui défrisa les Français (Rocard l’imitera), l’autre la langue de rêve qui n’était pas encore de bois, qui les séduisit. Le tout en gardant un cap réaliste et en restant honnête. Depuis ce temps, l’honnêteté a disparu, l’ambition remplacé le dévouement, la concurrence libre et non faussée, l’émulation, l’Orient, l’Occident. Le parler faux sonne vrai grâce aux techniques de communication, est devenu la façade blanchie du sépulcre démocratique. Il n’y a plus de démocratie au sens de respect de l’intérêt général, parce que les politiciens ne pensent plus à servir mais à se servir. Ça a empiré avec le Nabot -fils d’un pauvre banquier aristocrate juif émigré hongrois ghettoïsé à Neuilly-, petit blanchisseur au karcher, qui, en 2007 plut à la France moisie. La Royale, cette Marie Antoinette des classes moyennement intelligentes, la mama au phallus de ceux qui ont perdu le leur, aurait-elle mieux fait ? Poser la question c’est y répondre. L’un applique une politique de droite qui n’a pas honte, l’autre en aurait appliqué une qui n’aurait pas eu honte de ne plus être de gauche, de la jospinade en jupons. Ceux qui sont au-delà de droite et de la honte préfèreront l’original à la copie et voteront Besson, représentant officiel de NNB qui pourrait par exemple prendre pour nom Marine, fille d’un histrion-parachutiste-poujadiste-breton-grossier-instrumentalisé-par-la-droite-et-la-gauche-depuis -trente-ans, qui, parce qu’il dit vrai avec de gros mensonges, ne sera jamais élu. Paradoxe du paradoxe de la démocratie que seuls nos socialistes font semblant de ne pas comprendre quand ça les arrange. Par exemple lorsqu’en 2002, ils invitent les Français à voter Chirac au nom d’un "danger lepéniste" qui n’existait que dans leur imagination pervertie de Machiavel au petit pied…

Conclusion finale pour ne pas trop désespérer les 15e, 6e et 4e arrondissements de Paris, la France des centres-villes rénovés, des zones piétonnières fleuries, la France lesbienne-gay qui aspire au mariage et au maternage des orphelins pour satisfaire son ego à la fois surdimensionné et avachi.

Où seraient donc les idées compliquées énoncées clairement, les idées orientales, les bonnes vieilles idées Perses ? celles qui seraient appelées "autoritaires" par le bobo anarcho-libéral à la Cohn Bendit ? Donnons-en douze. Remettre des droits de douane à certains produits entrant en Europe (la fameuse trop oubliée préférence communautaire), nous recentrer sur notre marché intérieur. Abolir la Pac (politique agricole commune) pour diminuer au plus vite nos exportations de produits alimentaires qui tuent l’agriculture vivrière du Tiers Monde et, à contrario, aider cette agriculture en achetant ses produits à un prix permettant le décollage économique et donc l’arrêt progressif de l’émigration ; interdire définitivement les OGM, cheval de Troie de l’obésité, de la vulgarité et de la bêtise américaniste, soutenir chez nous l’agriculture biologique pour économiser l’énergie et redonner valeur alimentaire à la merde pleine de chimie qu’on nous met chaque jour dans nos assiettes ; aider la Turquie à s’occuper des populations turcophones d’Asie où elle a un rôle à jouer, ce qui par ailleurs contrebalancerait les ambitions des vieilles puissances coloniales comme des nouvelles ; rendre à la Russie sa place en Europe pour éviter qu’elle ne prenne définitivement le pli chinois ; quitter l’Otan à défaut de pouvoir l’abolir, instrument de l’américanisme et cache-sexe de la lâcheté européenne ; rompre les liens économiques et politiques avec Israël jusqu’à ce qu’il reconnaisse la Palestine libre et démantèle son arsenal nucléaire ; soutenir les pays musulmans prêts à évoluer, boycotter gentiment (c’est-à-dire intelligemment) les autres qui s’obstineraient dans leur à-plat-ventrisme devant les Yankees ; établir un moratoire sur l’énergie nucléaire et investir dans d’autres afin de gérer la fin de l’âge pétrolier ; rendre le vote obligatoire et, en conséquence, reconnaître valables abstention et bulletin nul ; interdire strictement le cumul des mandats. Le bon peuple démocrate est-il prêt à ça ?... On peut en douter. Quant à ses élites, du paidérastès pro-Thai au collectionneur de montres suisses…

Cosette


 
P.S.

(1) Au sens socratique, on parle de démonique (rien à voir avec démoniaque) en relation avec l’action du daîmon, inspirateur divin bienfaisant du penseur. Un daîmon inspirait Socrate.

(2) C’est l’égrégore, « être collectif né des pensées de plusieurs personnes orientées vers un but ». Dans l’assemblée antique, chaque individu a une opinion banale qui, jetée dans la délibération démocratique, produit, mêlée aux autres, une valeur d’ensemble supérieure à chaque banalité individuelle. En d’autres termes, le tout sortant du creuset, est plus que la somme de ses parties, revêt une sorte de caractère sacré. Quelque chose allant dans le sens du vox populi, vox dei (voix du peuple, voix de dieu). La démocratie actuelle n’a rien de sacré mais se nourrit inconsciemment de cette pensée magique qui fait attendre du vote de millions d’individus prévisibles une chose imprévue, un divin qui ne dit pas son nom. D’où l’invention de la campagne électorale (cette ignoble propagande) et du sondage pour détruire cette divine imprévisibilité et faire de la démocratie bourgeoise la somme arithmétique nulle des médiocrités prévues.

(3) Battus à Marathon en 490 a.c, les totalitaires Perses engagent dix ans plus tard sous le règne de l’abominable Xerxès, une deuxième guerre contre la pétulante et démocratique Athènes. Cette guerre médique s’achève pour lui le 22 septembre 480 av.J.C dans l’eau tumultueuse et salée du splendide détroit de Salamine. Préfiguration indiscutable du « Berlin 1989 », où, deux millénaires et demi plus tard, l’Occident démocratique triomphait à nouveau de l’Orient dictatorial.

 
 
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2 commentaires
  • L’histoire, fable convenue (3) 7 décembre 2009 16:07, par Dabeldi

    Merci pour ce texte intelligent et documenté, voire même érudit dans ses définitions fines du concept de démocratie et de son évolution. Les conclusions également sont frappées du bon sens et emporteront l’adhésion de toute personne bienveillante, fraternelle et solidaire de tout un chacun, partout sur la planète. Et parmi lesquelles, je m’efforce de compter.

    Simplement, car de manière trop incomplète dans l’article, il faut savoir aller au-delà de l’opposition Dictature vs Démocratie sans quoi c’est l’impasse totale : je recommande à Cosette et aux lecteurs du forum la lecture d’un ouvrage de René Guénon : "Autorité spirituelle et pouvoir temporel" (ed. Trédaniel).

    Dans lequel, RG expose de manière magistrale et très claire comment devrait être le rôle et la fonction d’une véritable élite temporelle. Et partant, il expose aussi comment et pourquoi la gouvernance adhoc a dégénérée à travers les siècles par la trahison et la cupidité des élites jusqu’au concept de démocratie que nous connaissons à travers ses derniers avatars et son dernier avorton, aveugle-roi au pays de ceux qui se laissent déposséder de toute valeur pour mieux se laisser aliéner et conduire n’importe où sauf où il faudrait aller.

    Charles de Gaulle - dont l’auteur favori était RG selon certains et ce dont je ne doute pas personnellement - a su opérer un redressement salutaire et temporaire dans lequel nous vivons encore un peu en posant la définition de la 5ème république : le gouvernement gouverne sous la haute autorité d’un Président, véritable garant de la nation et d’une vision à long terme qui peut se permettre de destituer tout gouvernement qui ne remplirait plus ou mal ses fonctions ; ainsi, même dans l’adversité de la majorité démocratique (numérique), le Président reste et demeure souverain : cf. les cohabitations permises et vécues par Mitterrand, puis par Chirac ; lesquels ont su préserver les intérêts essentiels de la France dans le monde et au sein de l’Europe, dès lors qu’ils le souhaitaient véritablement ...

    • L’histoire, fable convenue (3) 7 décembre 2009 22:02, par cosette

      bonsoir,
      vos remarques m’intéressent. Je reste dans une certaine perspective et évite la "dimension initiatique" des choses car elles me parait loin des préoccupations actuelles des lecteurs de oulala. Mais ça peut changer.
      Je pense que vous suivez comme moi les articles qui y paraissent. Ceux qui iraient un peu (il ne s’agit pas de quantité) dans le sens que vous mentionnez sont rares.
      Mon texte contient précisément ce que vous auriez aimé y trouver mais "entre les lignes". C’est une lecture à plusieurs niveaux. Vos remarques inciterontd’autres lecteurs à le relire avec d’autres yeux et à l’entendre avec d’autres oreilles. Entende donc qui a des oreilles ! Merci d’avoir montré que vous en avez.
      Cordialement
      cosette