Coup Tordu

"Change pas de main, j’sens qu’ça vient"
(expression populaire)

Quiconque a assisté à un match de football professionnel sait que les supporters sont gens de mauvaise foi, sifflant volontiers l’arbitre lorsqu’il pénalise à juste titre un de leurs joueurs et applaudissant les fautes qui avantagent leur équipe lorsqu’elles n’ont pas été sanctionnées. Par ailleurs, les cris, les peintures sur le visage, les hymnes, les drapeaux, les insultes, les vociférations, tout est là pour signifier aux participants qu’il s’agit d’une activité guerrière. Il suffit de lire ou d’entendre les commentaires des journalistes sportifs pour se rendre compte que le vocabulaire utilisé est entièrement d’ordre militaire : attaquants, défenseurs, tactiques, stratégies, les termes employés pour décrire un match sont ceux de la bataille.

Les combattants sont sur le terrain, comme en leur temps les gladiateurs dans l’arène. Les spectateurs, eux, n’ont en général rien de sportif, sauf dans leurs gesticulations afin de se faufiler pour gagner leur place sur les gradins. Depuis qu’on retransmet en masse le foot à la télé, ils sont d’ailleurs le plus souvent dans des bistrots, bien assis sur leurs chaises. Une majorité de mâles, heureux de manifester ensemble leurs émotions, par des hurlements, des exclamations, des soupirs. Le foot est une guerre, mais avec des voyeurs qui la regardent sans prendre de risque.

Quels eussent été les commentaires de spectateurs si la bataille d’Austerlitz avait pu être filmée en direct ? Les jeux du cirque à l’époque romaine avaient un peu de ça : le sang n’y manquait pas, et l’on peut sans peine imaginer les clameurs de la foule, ses encouragements à trucider, à trancher le lard, son excitation lors des phases les plus tendues des massacres. Le sang en moins (il y est encore dans cette sorte de compétition qu’on appelle corrida), un match de foot est une mise en scène guerrière à destination de gens ordinaires provisoirement assoiffés de combats.

« A la guerre comme à la guerre », c’est le résultat qui compte. Ruses, tromperies, coups de bluff, font partie des techniques permettant de gagner. Même l’horreur, appelée « crime de guerre » (comme si toute guerre n’était pas un crime), est un outil utile pour emporter la victoire. Le bon général est celui qui oblige l’ennemi à se mettre à genoux. Qu’importe par quel moyen.

Mais enfin, pourquoi les maîtres de la finance qui contrôlent les mass- médias ont-ils choisi le football comme représentation planétaire de la guerre ? A quoi cela sert-il ? Croire qu’il s’agit seulement de fournir au populo ce qu’il demande afin de lui soutirer de l’argent n’explique en rien comment, en si peu de temps, ce sport de compétition est devenu international. De quoi le foot est-il le nom ?

A supporter un match de foot, on apprend d’abord, évidemment, que la compétition est une bonne chose. Cette règle fondamentale de comportement dans l’économie politique n’a rien de spontané. On ne naît pas en concurrence avec autrui, on le devient. Il faut un long apprentissage à ce dessein, notamment à l’école, grâce aux notes, aux examens, aux classements et autres manipulations mentales. Soit le meilleur, mon fils. Ecrase tes voisins. L’autre n’est pas un ami. C’est un frère égal mais concurrent qui veut te piquer ton héritage, et tu es libre de l’envoyer en touche, sur les roses, se ramasser une gamelle.

Bon sang, mais c’est bien sûr ! C’est la logique de l’entreprise : une équipe qui gagne. Tous ensemble, oui, oui, oui, pour laminer l’entreprise concurrente. Mais c’est une guerre en dehors de l’histoire, car chaque année ça recommence, les championnats, la coupe et tout le tintouin : les équipes se reforment et on remet ça. Qui gagne alors ? Les sponsors, cela va de soi. Autrement dit les financiers. Comme d’hab.

Alors petit, tu as saisi la leçon : la loi, c’est pour piéger les maladroits. Pas vu, pas pris. Mate le juge et quand il regarde ailleurs, fais franchement tes coups tordus. C’est comme ça qu’on gagne dans la finance, la politique, le showbiz et toutes les affaires qui ont pour règle la compétition. Tous les gamins qui regardent les matchs à la télé ont compris la règle qui règle toutes les règles : gagner excuse toutes les saloperies.

C’est pourquoi la main de Thierry est bienvenue. Tendons-la, mettons-la dans la culotte du zouave et gagnons ! Peu importe comment notre drapeau arrivera au premier rang du podium. Le meilleur est celui qui remporte la coupe. Comme les meilleurs sont ceux qui dirigent le monde. Alleluia.


 
 
 
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