"Le Grain dans la meule" : crime, honneur et vengeance...

"Homme, notre ennemi mortel, hôte invraisemblable de cette maison, dis-moi, acceptes-tu ton intégration à notre famille … te vidant de toute vie propre pour n’être animé que de la nôtre ? Tu oublies tout de toi, ton passé, tes ascendants, tes affections, tes amis, pour devenir radicalement nôtre... C’est un renoncement total à toi-même pour qu’avec nous tu vives de nous, de notre vie et d’elle seule..."

Ainsi parla Da (2) Tibouche, le chef de famille des Ath (3) Qassy en s’adressant à Idhir, descendant des Ath Sammer et assassin de Akli, fils du patriarche. Renoncer à sa propre famille, à son propre clan, à sa propre mère, à son propre sang ! Renier son identité ! Renoncer à soi-même ! Vivre dans la peau d’un autre, en l’occurrence l’homme à qui il a ôté la vie ou mourir dans le sang de la vengeance ! Faire d’un mort un vivant et d’un mort un vivant. Une solution de remplacement à la dette de sang, une tradition millénaire inscrite dans le Code de l’honneur et qui se reproduit de génération en génération !

Devant cette proposition des plus troublantes, des plus perplexes, des plus violentes, Idhir qui s’est livré aux Ath Qassy en leur annonçant naïvement je viens vous offrir votre proie, n’a que trois jours pour réfléchir et déclarer publiquement son accord. Trois jours seulement ! Car lorsque le délai aura expiré, le père Tibouche appliquera thamegueret, expression kabyle pour désigner la pratique de la vendetta qui exige que le seul prix valable d’une gorge est une autre gorge.

Cette demande de changement d’identité et de renoncement à son appartenance familiale et clanique est en réalité une stratégie de contournement de Da Tibouche, ce père meurtri par la mort subite de son fils. Son dessein ? Eviter l’effusion de sang tout en veiller à « laver » l’honneur de son clan car selon l’opinion du patriarche qui puise sa croyance de la tradition coutumière, « chaque génération est comme le maillon d’une longue chaîne ». Les anneaux qui ont été forgés avant nous sont demeurés sains et sans défaut. Pas la moindre tâche de rouille, explique-t-il à ses enfants.

L’idée d’intégration totale d’Idhir au clan des Ath Qassy a surgi dans la tête de Da Tibouche lors d’une courte retraite au moulin, ce lieu de méditation, de révelation symbolique et de lien avec les ancêtres. Elle fut inspirée par la meule, cette machine ancestrale dont la mission est d’écraser, broyer, réduite en pâte les grains d’olive placés sur l’aire de sa foulure. Pourtant, précise Da Tibouche, il arrive que certains d’entre eux échappent à l’écrasement en s’incrustant dans l’une des rainures de rhabillage ; ainsi ils s’incorporent en quelque sorte à la pierre, en deviennent partie intégrante. Après tout, n’est-il pas des folies qui sont la seule voie de la sagesse ?

Mais Idhir adhéra-til à cette idée de vengeance symbolique qui le dépouillera de sa véritable identité et lui propose de rompre avec tous les liens qui l’attachent à sa vie antérieure ? Acceptera-t-il de renaître sous un autre nom et de devenir un autre homme ? Consentira-t-il à prendre la place de celui qu’il a assassiné ? Mais pourquoi donc a -t-il commis ce crime ?

Retour sur la situation initiale...

Tout commence par une scène qui frôle le ridicule. Une histoire digne d’une anecdocte qui se transmet de bouche à oreille pour amuser une assemblée en manque de distraction.

Au coeur d’un lieu reculé, dans un village, sur les montagnes de Kabylie (4), au milieu d’un vaste champ, un après-midi parmi tant d’autres, Tebbiche, le berger des Ath Sammer s’assoupit pendant un long moment. Lors de son sommeil, son troupeau s’introduit dans le champ des Ath Qassy et ravage leur récolte. Afin de sanctionner le berger, Akli, fils de Da Tibbouche, fou furieux rase le côté droit de la moustache de Tebbiche. Alors que ce dernier traverse le village la moustache à moitié rasée, il fait l’objet de moqueries de la part des villageois. Inconscient de la gravité de la situation, il se met à raconter sa mésaventure avec beaucoup de désinvolture. Mais l’affaire est grave ! Tragique plaisanterie qui porte en elle la semence d’un drame, se lamente un vieillard. Puis il poursuit tout en « hôchant douloureusement la tête », Dieu fasse qu’à notre village soit épargnée une nouvelle dette de gorge. Car dans cette société pour « laver la souillure de l’injure », une réparation publique s’impose. Blessé dans son amour propre, atteint dans son honneur, Idhir sermone Tebbiche et lui reproche son comportement immature. (…) « non content d’étaler ta honte, qui est surtout la mienne, tu t’es fait le héraut de l’aventure, me couvrant de ridicule aux yeux de toute la population, s’indigne-t-il. Puis il poursuit, seule maintenant, une réparation publique avec tout ce qu’elle comporte d’aléas pourra en effacer la honte. Vengeance par le sang !

Et trois jours plus tard, quelques instants avant la prière du couchant lorsque les villageois entendirent deux coups de feux (…) ils comprirent que l’irremplaçable était accompli.

Pour échapper à la vengeance du clan des Ath Quassy et préserver sa vie, Idhir quitte Tighilt, son village natal. Il se réfugie alors dans la région du Sud du pays. Mais il n’a pas la conscience tranquille. J’ai tué et je ne vis plus...De mes mains, j’ai noué la corde et je ne puis la défaire, soliloque-t-il. Son sens de l’éthique et du devoir l’incite à revenir au village pour affronter son destin si tragique soit-il. « J’ai tué, je dois payer », avouet-il. Et c’est dans cet état d’esprit qu’Idhir se rend chez ses ennemis qui, à son grand étonnement l’accueillent avec beaucoup d’égard selon les règles de l’hospitalité villageoise puisque Da Tibouche le convie à partager le repas de sa famille et lui propose de prendre la place de celui qu’il a tué en reniant son appartenance actuelle pour devenir un membre de la famille des Ath Qassy.

Mais par sa décision de déroger à la loi coutumière, Da Tibouche ne joue-t-il pas le rôle d’artisan de changement ? En épargnant la vie de l’assassin de son fils en lui proposant de devenir celui à qui il a ôté la vie, n’exprime t-il pas là une volonté d’apporter de la nouveauté dans cet univers clos tout en maintenant l’esprit de la tradition ? Une sorte de changement dans la continuité...

A Tighilt... un ordre social, un Code de l’honneur, des moeurs et des coutumes

La moustache, symbole de virilité. L’honneur, un bien, un patrimoine, un capital qui se conserve, se préserve, se lègue, se perpétue intact, sans tâche ni souillure dans une société qui se reproduit à l’identique où le sens du devoir et le respect de soi et des autres sont autant d’éléments qui caractérisent les comportements humains et régulent l’ordre social lui permettant de se pérpétuer. Un monde clos, fermé sur lui-même qui fonctionne en autarcie régi par un code de l’honneur qui obéît à une tradition millénaire qui se transmet de génération en génération. Un code qui préconise la loi du Talion faisant prévaloir l’idée que tout meurtre commis doit être puni et vengé par le sang. Autant d’éléments qui immergent les lecteurs/trices au coeur d’une histoire où les rebondissements rythment l’action de ce roman considéré comme l’un des premiers romans d’auteurs algériens d’expression française publiés durant la période coloniale. Un roman qui regorge de proverbes, de poèmes, de contes qui nous renseignent sur le patrimoine culturel d’un village kabyle, Tighilt, et du monde berbère, en général. Une histoire construite sur le modèle d’une fable qui se déroule à l’intérieur d’une société à structure patriarcale, de type collectif, organisée en « communautés » considérées comme des systèmes de places et de noms préassignés aux individus et -qui- se reproduisent à l’identique à travers les générations (C. Dubar, 2000). Un ordre social qui réalise sa cohésion grâce à l’homogénéité de ses membres.

Dans ce type d’organisation sociale caractérisée par la solidarité par similitude ou encore la solidarité mécanique (E. Durkheim), les destinées individuelles sont façonnées par le groupe. Chaque membre est identifié à partir de son groupe d’appartenance qui lui assigne un statut, une place et un rôle bien déterminés. En effet, les individus ont une conscience collective très élévée et leur attachement à leur groupe d’appartenance est très fort. Ils partagent une communauté de destin de valeurs, de sentiments et des croyances communes. Leur « esprit de discipline » renforce les liens d’engagement et de dépendance entre les membres du groupe favorisant ainsi leur intégration dans le groupe. Dans ce type d’organisation sociale, la veangeance est une affaire familiale et revêt une dimension collective. Tous les membres de la famille sont concernés et impliqués dans la réparation du préjudice moral subi par le clan. Et si la solidarité et l’esprit de partage sont des facteurs éléments qui soudent les individus et structurent le groupe, il est cependant important de noter que la communauté se montre intransigeante envers « le maillon défaillant ». Car tout manquement aux règles du fonctionnement collectif est considéré comme une offense et une atteinte au groupe et ainsi une menace à sa cohésion.

Dans le Grain dans la meule, roman publié pour la première fois en 1956, Malek Ouari (5), l’un des premiers auteurs algériens d’expression française, livre aux lecteurs/trices une description microscopique et minutieuse de l’organisation sociale, culturelle, spatiale et morale de la société kabyle pré-coloniale par le truchement d’une écriture poétique, finement sciselée, riche et chargée de détails et de symboles. Ce roman à suspense construit selon une trame où le mystère et l’attente tiennent les lecteurs/trices en haleine et où le surgissement les guette au fil des pages qui se tournent au rythme de l’action et de son flot d’événements a été décrit par Maurice Monnayer comme un documentaire passionnant et une excellente initiation aux moeurs du monde berbère avant l’arrivée des Français.

Pour Charles Bonn, le Grain dans la meule fait partie des romans de la tension tragique entre deux mondes. Car même si la colonisation n’en est pas l’objet central, c’est bien de la dislocation de la société colonisée qu’il s’agit.

Notes

1) Le grain dans la meule, premier roman de Malek Ouari a été publié en 1956 par les Editions Buchet-Chatel à Paris. Il a adapté au théâtre en six épisodes et été joué par des comédien(ne)s de la Comédie française. En Algérie, le roman a été adapté au cinema par le réalisateur Mohamed Iftissen sous le titre « Les rameaux de feu ».

2) Chez les Kabyles, l’expression « Da » diminutif de « Dada » est une marque de respect qui signifie « oncle ».

3) Chez les Berbères, le préfixe Ath ou Aît est un marqueur de filiation qui signifie « fils de ».

4) La Kabylie est une région montagneuse située au nord d’Algérie, entourée de plaines et de la mer méditerranée au nord. L’auteur a situé l’action du roman dans son village natal, Tighilt (Ighi Ali).

5) Malek Ouari est né en 1916 à Ighil Ali. Il est issu d’une famille kabyle chrétienne. Après des études de philosophie et littérature à Alger, il a enseigné les lettres françaises. Il a travaille comme journaliste à Radio-Alger puis à l’O.R.T.F. à partir de 1956. Il est décédé à l’âge de 85 ans à Argelès-Gazost, dans les Pyrénées Orientales.

Du même auteur

La montagne aux chacals, éd. Garnier, 1981 La robe kabyle de Baya, éd. Bouchène, 2000

Malek Ouary, Le Grain dans la meule, Ed. Bouchène, Paris, 2000, P. 176, 14,79 €


 
P.S.

 
 
Forum lié à cet article

 
 
Les derniers articles
 
Thèmes